VALERIE MERLO, sculpteur

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Valérie Merlo, vous arrivez directement de Londres, avec de lourdes valises chargées d'œuvres. N'est-ce pas un problème, de changer de culture aussi brutalement ?

Valérie Merlo : Non. J'ai découvert voici quelques années, l'existence de Céramiques Insolites, en lisant Artension. Et j'ai déjà participé à ce festival.

 

JR. : Il me semble que le système artistique anglais n'est pas le même qu'en France. Qu'en pensez-vous ?

VM. : Certes, le mot " Insolite " employé pour des céramiques contemporaines m'a surprise. Mais pour être honnête, je ne me sens pas qualifiée pour établir des parallèles entre les deux cultures.

 

JR. : En 1972, Roger Cardinal a organisé à Londres la première exposition d'Art brut qui a été, là-bas, intitulé " Outsider Art ". Depuis, il semble que cet art devenu " art outsider " puisque le mot s'est francisé, se soit développé en Angleterre comme en France. Sauriez-vous évaluer l'impact de cette marginalité en Angleterre ? Et reste-t-elle " marginale ", alors qu'en France, elle est en fait de plus en plus récupérée ?

VM. : Je ne saurai pas vraiment répondre. Mais je dirai que depuis les années 90, l'Art contemporain est devenu de plus en plus " fréquenté ".

 

JR. : Venons-en à votre production personnelle. Dans ce que vous avez apporté, je trouve deux parties : l'une très classique, comme des biches, et quelques personnages très académiques. Et puis, une autre partie qui nous emmène dans une création beaucoup plus fantaisiste ?

VM. : Oui. Il faut que je prenne du recul par rapport à ce travail qui est tout à fait nouveau. J'ai commencé par un art très classique, en étudiant l'histoire, du Byzantin aux Etrusques jusqu'à nos jours. Je trouve qu'il faut étudier le corps humain, l'amorphose des corps. C'est à partir de ces lectures que j'ai commencé à changer.

 

JR. : Vous parlez de votre grande sculpture qui a des sabots de minotaure, un corps humain et pas de tête : elle semble un mélange de Victoire de Samothrace parce qu'elle a des ailes, de Vénus de Milo à cause de l'absence de tête et d'une foule de détails qui nous ramènent à la mythologie relative au minotaure ?

VM. : Tout à fait, oui. J'ai eu sur cette sculpture des commentaires intéressants disant qu'il s'agissait de Marilyn Monroe. Je n'y avais pas du tout pensé. Ce peut être ce que l'on veut. Mais pour moi, cette sculpture est importante. Elle illustre " mon " histoire de l'art.

 

JR. : En même temps, je crois qu'elle va beaucoup plus loin. Si l'on regarde son ventre, il est complètement ridé, comme si on l'avait creusé avec une gouge. En même temps, il y a ce grand lambeau de chair qui pend. Comme si quelqu'un avait arraché la peau, et que l'on soit, en fait, en train d'étriper ce personnage. Et tout cela est conçu dans un style tout à fait sophistiqué. En même temps, l'association de brillant et de mat fait oublier un peu le côté tragique de cette œuvre.

VM. : Je ne voyais pas cet hybride comme une tragédie. Par contre, il est vrai que la surface est pour moi importante ; les marques que l'on peut faire dans la terre quand elle est crûe. Les couleurs, etc.

 

JR. : Nous avons évoqué au début un demi monstre bien que très humain. Cette œuvre est tout à fait équilibrée comme vous l'avez conçue. Mais pourquoi cette détermination de ne pas lui mettre de tête ?

VM. : Parce que, si je lui mets une tête, je m'engage à lui donner une identité. Ce qui n'est pas mon propos.

 

JR. : Si je voulais jouer les démiurges, et que je vous demande : Si vous aviez mis une tête, aurait-elle été d'humain ou d'animal ? Que répondriez-vous ?

VM. : Je ne sais vraiment pas. Quand je fais une tête humaine, un portrait, un double, j'avance sur un autre travail que je n'ai pas présenté ici, du végétal, etc.

 

JR. : Justement, en quel milieu verriez-vous s'intégrer ce personnage ? Il s'agit, comme vous l'avez dit, d'un personnage hybride. L'auriez-vous créé pour l'intégrer dans un monde autre que le nôtre ? Ou s'agit-il de montrer que notre monde est capable d'accepter n'importe quelle différence ?

VM. : Je crois que le corps va vers l'avant, ce que je trouve assez positif.

 

JR. : Comment reliez-vous vos deux biches très classiques que nous avons déjà évoquées, à ce personnage totalement irréel ?

VM. : D'un côté, je revendique une identité ; de l'autre je voulais faire quelque chose qui aille vers le non humain. Je redis que c'est la première fois que je créais cette sorte d'œuvre.

 

JR. : Et ces autres personnes qui me font penser à des atlantes miniaturisés ? Ou au Penseur de Rodin… Quelle est la ligne qui relie toutes ces œuvres ?

VM. : Je répète que je n'ai pas encore la distance concernant tous ces travaux. Ils sont donc éparpillés, et vont peu à peu se structurer. Ce qui m'intéresse, c'est que ces personnages occupent tous un même espace où la nature devient géante, et l'humain est diminué.

 

JR. : Donc, si je comprends ce que vous venez de dire, les feuilles posées à plat entre les sculptures, seraient la relation entre l'hybride et l'humain ?

VM. : Oui. Ce serait comme des sortes de fables. C'est un peu dans l'esprit de Ron Mueck, non que ce soit hyperréaliste.

 

JR. : Y a-t-il quelque chose d'autre que vous aimeriez évoquer, et dont nous n'avons pas parlé ? Parce que je ne connais de vos autres travaux que ce que j'ai vu dans votre press-book.

VM. : Je voudrais dire qu'il me faut absolument prendre du recul par rapport à toutes ces orientations. Me fixer des challenges et m'efforcer de les dépasser. Essayer de m'inspirer de certains sculpteurs dont le Japonais Haroki Morakami et aller ailleurs !

 

JR. : Rendez-vous donc aux prochaines " Céramiques insolites " !

VM. : Je l'espère !

Entretien réalisé au Prieuré de Champdieu le 31 mai 2008.

Un autre compte-rendu de festival

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