PIERRE MATHEVON, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Pierre Mathevon : Artiste Singulier ? Ou Artiste contemporain ? Et pourquoi ?

Pierre Mathevon : Je ne sais pas trop si je fais partie de l'Art singulier ? Je ne me suis surtout pas vraiment posé la question ? J'ai postulé pour venir à Banne et j'ai été pris. Il m'est difficile de dire à quelle mouvance j'appartiens ?

 

JR. : Peut-on dire que votre travail qui a une force autobiographique évidente porte une non moins évidente psychologie qui vous rattacherait à l'Art singulier ? Ou pensez-vous que ce sont des évènements de la vie qui vous entoure, sans que vous soyez impliqué ?

PM. : Je pense que c'est un peu des deux. J'ai introduit des épisodes très personnels, et d'autres dont je rends compte en tant qu'observateur du monde qui m'entoure. Par exemple, le métro…

 

JR. : Je vois un moissonneur, des chevaux emballés, un porteur de fagots… Nous sommes avec ces œuvres, dans la campagne d'autrefois…

PM. : Oui. Mais ce sont en même temps des épisodes contemporains. Par exemple, la roulotte : L'an dernier, nous sommes partis en roulottes au long des routes, pour faire des spectacles de rues dans les villes. Il y a donc ici ce que nous avons vécu. En même temps, il y a une volonté de retour vers la nature.

 

JR. : Ce n'est vraiment pas ce que je vois sur la toile : ce que vous appelez " La roulotte " était pour moi deux chevaux emballés ; donc, nous serions en train de vivre un drame.

PM. : En fait, je laisse chacun libre de voir ce qu'il veut. Ce sont des œuvres que je fais spontanément, sans idée derrière la tête. D'ailleurs, je ne peux pas en avoir, parce que, quand je peins, c'est pour me vider la tête. Il n'y a pas du tout un raisonnement intellectuel derrière ce que je fais. Je ne saurais même pas expliquer pourquoi j'ai envie de peindre telle ou telle scène !

 

JR. : D'une façon générale, vous vous situez tout de même dans un monde un peu rétro : l'électrophone, la cruche à eau, la machine à vapeur…Il me semble que ce qui se situe " autrefois " est moins violent que ce qui est plus contemporain ? Il y a des personnages dans le métro qui sont presque des caricatures, presque des allochtones…

PM. : Tout cela est vrai. J'ai sans doute un peu de nostalgie ? Je le découvre en même temps que vous.

 

JR. : Par contre, deux de vos toiles m'ont sidérée au milieu des autres : deux petites toiles naïves dont le style n'a strictement rien à voir avec les autres !

PM. : C'est vrai. Ce qui s'est passé, c'est que je suis parti en Equateur voici quelque temps. Et cette toile a été peinte à mon retour. Il s'est passé un certain nombre d'évènements là-bas, qui m'ont bien bousculé, de sorte que cette peinture est complètement différente des autres.

 

JR. : C'est donc le retour au pays natal.

PM. : Quand je suis rentré, j'avais besoin de symboles " carrés ", rassurants. C'est du moins mon explication après coup !

 

JR. : Et pas du tout de la même couleur que les autres. Mais parlons d'abord du dessin. Pour chaque élément du tableau, on dirait que le trait est cruel, tellement il est prononcé.

PM. : Oui. Et, en fait, les couleurs ont changé depuis de ce voyage. J'étais beaucoup plus dans les bleus outremer.

 

JR. : Justement, ce qui frappe dans vos œuvres, c'est cet ensemble de couleurs froides, de rouges sombres, posés sur un bleu si foncé qu'il en est cruel ! A la limite, il y a une telle nostalgie sur le visage de la femme, qu'il n'y a aucune quiétude dans ce tableau.

PM. : En effet ! Mais je ne réfléchis pas avant de peindre. Ce n'est qu'après, que je me demande pourquoi je l'ai fait ! Je sais qu'il " faut " que je le fasse de cette manière, mais je suis souvent surpris du résultat.

 

JR. : Etes-vous autodidacte ? Ou avez-vous fait des études d'Arts plastiques ?

PM. : J'ai fait 1ère et 2nde d'Arts appliqués, BTS en design, et un diplôme supérieur d'Arts appliqués en design. Logiquement, j'aurais dû devenir designer. Mais en fait, j'avais fait ces études un peu par sécurité, sachant que je ne pourrais jamais vivre de ma peinture. Quand j'ai eu terminé mes études, j'ai eu envie de faire ce qui me plaisait, et je me suis lancée.

 

JR. : Il y a une telle violence dans votre travail ! Une telle volonté ! C'est presque un travail chirurgical ! C'est le genre de toiles que l'on ne peut pas oublier un instant quand on les a chez soi ! A cause, justement, du dessin, de la violence des couleurs, et de la non-quiétude implicite dans ces œuvres. Prenons l'exemple d'un couple, dans un bar. Sans doute est-elle une fille un peu légère, en train de séduire le solitaire ?

PM. : En fait, là, c'est un autoportrait !

 

JR. : Alors, je dis : danger ! Même si ce n'est pas l'histoire que je me suis " racontée ", il est évident que vous n'êtes pas " ensemble ", vous ne vous regardez pas ! Peut-être dans votre tête se sont-ils regardés, vous êtes-vous regardés… mais techniquement, il est impossible que leurs yeux se rencontrent. Prenons, pour vous en convaincre, une toile où un paysan est appuyé sur sa fourche. En fait, à regarder ses yeux, il est évident qu'il ne pense pas à son travail. Il a un souci, et il est en train d'y penser, pas à ce qui l'entoure !

PM. : Oui, c'est vrai. De toutes façons, mes personnages sont tous dans une sorte de réflexion…

 

JR. : Ils sont très introvertis, en fait. Je dirai qu'ils sont dans un monde intérieur (sauf peut-être le forgeron. Mais il faudrait savoir pourquoi son marteau a été dédoublé ? Sans doute pour marquer le mouvement ? Par ailleurs, il le manœuvre du bras gauche, et il me semble que vu la façon dont il le tient, il est impossible qu'il tape sur son fer ! Mais… ceci est une autre histoire !!)

PM. : Je n'essaie pas d'être réaliste !

 

JR. : Je dirai plutôt que votre travail est proche de l'Expressionnisme, avec le mal-être, la cruauté, le côté incisif… Etes-vous d'accord ?

PM. : Peut-être pas sur l'idée de cruauté. J'ai vraiment des échos différents sur mon travail. Les uns le trouvent très grave, très angoissant… D'autres le trouvent très poétique.

 

JR. : Sans doute. Mais pour trouver de la douceur dans ce travail, il faut être de bonne volonté !

PM. : Je crois qu'il faut admettre que tout le monde n'a pas la même perception.

 

JR. : Absolument, sinon ce travail serait sans intérêt !

PM. : La plupart n'y voient pas de tristesse…

 

JR. : Je n'ai pas parlé de tristesse, mais de nostalgie, comme cette petite porteuse de cruche qui me semble l'être, avec sa tête un peu penchée, les yeux dans le vide… Une autre, la tête penchée écoute sans doute une chanson mélancolique… Là, il est évident qu'il y a de la nostalgie.

PM. : Oui. Je découvre comme vous, ce que peut " renvoyer " mon travail.

 

JR. : Je peux accorder des réactions complètement des miennes qui sont forcément subjectives. Mais je suis tout de même étonnée que quelqu'un puisse y voir de la douceur ! Votre locomotive est tellement en premier plan qu'elle a l'air d'être lancée follement, comme si elle était déraillée ! Même remarque pour vos chevaux !

PM. : Je suis d'accord avec vous ! J'entends bien, et je comprends cette perspective. Le problème est qu'aujourd'hui, je n'ai pas assez de recul sur mon travail, pour savoir ce que je fais ! Je n'ai pas une réflexion sur mon travail, comme je vous l'ai déjà dit.

 

JR. : Il y a certainement quelque chose qui vous tracasse consciemment ou non. Et, en peignant ce que vous avez peint, vous avez expurgé de l'angoisse, de l'impuissance à lutter contre ce qui vous tracasse, peut-être des nostalgies, comme nous l'avons dit ?... Il me semble que tous ces éléments vus sous des perspectives différentes, s'expriment dans vos tableaux, et correspondent sans doute à du mal-être ?

Ceci dit, j'espère que ce que je viens d'exprimer sur votre travail ne vous a pas chagriné ? Telle n'était en tout cas, pas mon intention ? Ou bien êtes-vous assez d'accord ?

PM. : Je suis dans l'ensemble assez d'accord. Mais j'ai du mal à prendre conscience de cette violence que vous évoquez, je ne l'avais pas vraiment perçue. C'est ce qui est difficile à entendre, c'est perturbant, même si au fond, je sais qu'il en va bien ainsi.

 

JR. : Surtout, je ne voudrais pas que mes remarques vous perturbent et vous incitent à changer votre style !

PM. : Non non ! De toutes façons, je ne crois pas que j'y parviendrais !

 

JR. : Et c'est là sans doute que vous vous rapprochez de l'Art singulier, car il y a, me semble-t-il, un côté thérapeutique dans cette violence.

PM. : Je ne sais pas !

 

JR. : En dehors de " mes " impressions, y a-t-il quelque chose que vous voudriez dire, et que je n'ai pas vu ?

PM. : Je ne pense pas mettre quelque chose de particulier dans mon travail. Ce que j'y mets sort de moi, j'ai besoin de le faire. Chacun y trouve ce qu'il veut, et je n'ai pas de discours derrière, à faire passer !

Entretien réalisé à Banne, le 13 juillet 2007.

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