HAUDE MARTIN, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Haude Martin, tous vos personnages crient " Ah ! Oh !... " Est-ce à force de manifester, ou leur langage ne comprend-il vraiment que deux syllabes ?

Haude Martin : Non, c'est à force de manifester ! C'est aussi parce qu'ils poussent de vrais coups de gueule !

 

JR. : En fait, dans vos tableaux, il y a plus d'écritures que de graphismes, de formes picturales ? Pourquoi " écrivez-vous " sur des tableaux ?

HM. : Parce que je poursuis l'idée du " coup de gueule ". C'est comme un journal mural où j'ai envie de crier des slogans, et pas forcément des formes décoratives, picturales. Des vrais slogans de vraies manifestations.

 

JR. : En somme, ce qui vous intéresse, ce n'est pas l'objet de la manifestation, c'est le manifestant ?

HM. : Oui.

 

JR. : Même pas le manifestant, mais ce que crie le manifestant ?

HM. : Exactement. Le slogan qui va lui permettre de s'imposer dans une manifestation, de définir exactement sa revendication.

 

JR. : Vous parliez tout à l'heure de " journal ". Cela signifie-t-il que ces manifestants se retrouvent dans des manifestations différentes selon les coloris ? Des tableaux présentent un maximum de jaune, d'autres de noir. Certains sont dans le gris… Faut-il voir une graduation des couleurs par rapport à la violence ou non de la manifestation ?

HM. : Oui. Bien sûr ! Disons que le jaune atténue un peu, mais dès que c'est blanc, noir ou rouge ; rouge surtout qui est très important ; les messages sont d'autant plus graves, plus forts.

 

JR. : Quand vous placez au centre d'un tableau, et ensuite en répétant dans une progression verticale, deux mains qui se tendent : est-ce de l'imploration ? Ou de l'indignation ?

HM. : C'est de l'indignation ! Ce sont des mains de ras-le-bol ! J'aurais même pu faire le poing levé ! Je n'arrive pas trop à le dessiner, je fais donc plutôt des mains ouvertes ! Mais c'est bien de l'indignation, de l'indignation totale ! On n'implore personne, dans mon monde ! Non, au contraire : y'en a marre : On est là et on a des choses à dire ! Le but est d'interpeller.

 

JR. : Vous êtes très jeune. Qu'est-ce qui vous a amenée à cette forme de manifestation. Non pas dans la rue, mais dans toutes les possibilités offertes par la rue ?

HM. : Tout à fait ! C'est complètement ce que j'ai voulu exprimer ! Au point que je me demande si je n'aurais pas mieux fait de les mettre dans la rue, accrochées à des arbres, ou sur les murs ? C'est un peu comme les tags, comme les graphes. C'est un parti pris de dénonciation. L'art de la rue, en somme.

 

JR. : Cependant, vos tableaux sont parfaitement composés. Il y a déjà dedans, tout un art ! Comme un chef syndicaliste qui sait manier ses troupes.

HM. : Il est vrai que dans ma famille, il y a nombre de militants CGT. Je dirai que j'ai été souvent influencée. Mais que je ne me considère pas comme un dirigeant. Pas un dirigeant de manifestation !

 

JR. : Ce n'est pas ce que je voulais dire ! Je voulais dire que votre technique de mise en page de vos œuvres est aussi mûre que peut l'être le discours d'un chef syndicaliste. C'est en fait une question de savoir-faire.

HM. : Oui, cela me convient mieux. Je tiens vraiment compte du quotidien. Je suis au courant des problèmes de société, et impliquée complètement dedans. Je ne suis pas isolée de l'extérieur. Les problèmes de société font vraiment partie de ma peinture.

 

JR. : En fait, c'est là que je voulais en venir : on peut dire que votre peinture est uniquement sociologique, militante ?

HM. : Oui, on peut l'analyser de cette façon. D'ailleurs, c'est ce qui fait que je ne me vois pas vraiment dans l'Art singulier. J'aimerais plutôt me dire " Art engagé ".

 

JR. : Voilà une nouvelle mouvance à créer !

HM. : En fait, elle existe déjà. Il y a par exemple, dans la région de Marseille, Paquito Bolino qui, lui, se situe dans " Les friches de l'Art " et qui représente des ouvriers à la manif.

 

JR. : Oui, mais dans l'œuvre de Bolino, il y a en même temps un côté psychanalytique qui ne se retrouve pas dans votre œuvre.

HM. : Oui, en effet.

 

JR. : On pourrait dire que vos manifestants sont sains, pleins d'équilibre, de rage mais de rage à l'état pur.

HM. : C'est cela. Il n'y a effectivement aucune analyse. C'est spontané. Je ne fais pas de thérapie.

 

JR. : Lui non plus. Mais quand il met des tripes (au sens littéral) sur sa toile, il confère à son œuvre une violence qui n'existe pas dans la vôtre. On pourrait dire que vous tenez un journal sans images.

HM. : Oui. D'ailleurs, c'est toujours le même personnage. Je ne le change jamais trop. C'est toujours la même attitude, le bras levé, le personnage qui crie… Ce sont bien ses tripes qui crient, mais je ne les montre pas. Je me sers plutôt des symboles.

 

JR. : J'en reviens à l'idée de militantisme dans votre famille. On peut être militant sans être violent. Alors, comment en êtes-vous arrivée à cette quasi-" obligation " d'expurger toute cette violence sociale ?

HM. : C'est la vie. C'est ma vie qui n'a jamais été rose. C'est la galère en permanence. Je sens qu'à un moment ou à un autre, il me faut le dire. Lever le poing et crier !

 

JR. : Mais le faites-vous dans la " vraie " vie ?

HM. : Oui. J'ai participé à de très nombreuses manifestations. Je le fais encore. J'ai participé à une exposition sur Mai 68, où nous avions installé " un chaos artistique ". Nous avions érigé un totem où les gens devaient agrafer leurs indignations ! Tout ce qui n'allait pas dans notre société. Et il y a tout de même pas mal de choses qui ne vont pas !

Alors, dire que j'ai engagement à Gauche, ou à l'Extrême Gauche ? Oui. Mais c'est avant tout un cri, une revendication.

 

JR. : Rappelez-moi quelques-uns des slogans que crient vos personnages, parce que vous avez trouvé l'astuce qu'ils ne soient pas directement lisibles. On pourrait dire que la mise en page des slogans correspond aux problèmes sociaux auxquels vous vous heurtez ? C'est une sorte de méli-mélo très ordonnancé, très carré, mais un peu difficile à lire ?

HM. : Tout à fait. C'est justement " l'astuce " qui fait que ce n'est pas une affiche directe. Le spectateur doit chercher, se donner du mal. D'ailleurs, souvent, sur un même tableau, il y a plusieurs slogans : " J'ai mal aux ventres " ;(comme si on avait plusieurs ventres. Mais en fait, chacun a plusieurs ventres !). Ensuite, il y a le problème de l'eau dans la vallée du Rhône, car j'habite tout près, et je m'appelle " Haude ". La vallée est affreuse, complètement abîmée, avec des produits chimiques enterrés sur une région sismique, ou jetés dans l'eau. Je vis cela au quotidien. Par contre, je ne veux pas que ce soit une lecture directe, sinon il suffirait de banderoles. Ce que je veux faire doit être plus subtil, pas plus joli, mais…

 

JR. : Mais en même temps intellectualisé.

HM. : Oui. Le slogan jaillit spontanément. Mais autour, j'essaie de créer une mise en page. Que ce slogan soit bien encadré. Un autre slogan, par exemple : " Nous vivons dans un monde chimiquement naturel, authentique, synthétique… Nous vivons dans… " En fait, je répète la phrase en boucle. Il n'y a qu'une phrase, mais elle est répétée sur la toile.

 

JR. : Question incontournable : Y a-t-il des questions que vous auriez aimé entendre sur votre travail, et que je n'ai pas posées ? D'autres sujets que vous auriez souhaité aborder ?

HM. : J'aurais aimé parler de la mise en page autour du livre. Le livre en grand ou en petit format… En fait, ces tableaux sont des " morceaux de murs ". Alors, est-ce qu'ils ne pourraient pas figurer dans un livre, ou sur une grande affiche ?

 

JR. : Vous parliez de tags tout à l'heure. Si ces œuvres étaient des " morceaux de murs ", ce serait des murs bien ordonnancés, pas anarchiques comme le sont souvent les tags.

HM. : Oui, c'est sûr. Mais je crois que toutes les peintures placées les unes à côté des autres, seraient tout de même un peu anarchiques ? Organisées sans l'être volontairement.

 

JR. : Je ne suis pas tout à fait d'accord, parce que je les trouve, au contraire, tout à fait organisées. Je crois que la suite de votre travail consistera à créer du chaos dans cet ensemble ?

HM. : Oui, sans doute. En fait, ce n'est que ma deuxième exposition. Parfois, je rêve de prendre le pot de peinture et de peindre directement sur le mur ! Mais cela me ferait changer de support.

 

JR. : Oui. Et cela changerait aussi la connotation. Parce que, jeter le pot de peinture sur le mur est une chose ; où l'anarchie et la violence sont affaire de plages aléatoires et de coulures incontrôlables ; et avoir la volonté de dire les choses rigoureusement comme vous le faites actuellement, c'est autre chose.

HM. : Oui. Je verrai comment va se faire l'évolution ? Déjà, je crois que je prendrai de plus grands supports, donc des coups de gueule encore plus forts. C'est du moins ce que j'ai envie de faire !

Cet entretien a été réalisé à BANNE, au Festival d'Art singulier, Art d'aujourd'hui ", le 16 juillet 2009.

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