TEMOIGNAGES SURGIS DU PASSE.

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MAURICE RAPIN.

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Le 22 juin 2008, m'est parvenu un courriel ainsi rédigé :

"Merci pour ces deux pages consacrées à Rapin et Dors que j'ai connus milieu des années 60.

J'ai eu Maurice Rapin comme professeur pendant 4 ans; il n'a été qu'une seule fois absent, et ce pendant 3 jours ! A la mort de Breton !

Mon seul regret est de ne pas l'avoir revu avant sa mort.

GM".

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Auquel j'ai répondu ce qui suit :

"Cher Monsieur,

Je me réjouis de ce que, des années après, quelqu'un m'envoie un petit mot souvenir concernant Maurice Rapin.

A une époque difficile de ma vie, Mirabelle et lui m'ont tous deux été des amis précieux. Leurs dernières années ont apparemment été difficiles ! Et quand Mirabelle est morte (ce que Rapin n'a dit à personne, sauf à envoyer un petit mot plusieurs semaines après), chacun aurait pu deviner qu'il ne vivrait plus bien longtemps !

J'étais à son enterrement. Et depuis, rien. J'ignore ce que la famille a fait de leur merveilleuse collection, des lettres précieuses qui ont jalonné leur vie ?

Bien à vous.

Jeanine Rivais."

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Et comme il est fascinant de constater qu'après des années, une personne peut être heureuse et émue de retrouver la trace de quelqu'un qui a embelli sa vie, j'ai proposé à GM (devenu GILLES MARCADET), d'ajouter son texte au mien.

Voici sa réponse :

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Bonsoir,

Ce court texte n'est qu'un témoignage. Rapin n'est malheureusement plus là pour témoigner que les choses se sont bien déroulées comme je l'ai écrit !

Certains vont à l'église allumer un cierge ; ce peut être un autre moyen.

Utilisez ce texte comme vous le désirez; le dessin a été réalisé par un élève, excellent caricaturiste, que Rapin appréciait : il l'autorisait à ne pas travailler en cours et à laisser libre cours à son inspiration. Je ne sais ce qu'il est devenu. Si cela peut aider à le retrouver (entre autres...)

Bref, c'est à vous de décider s'il est utile de rajouter ces quelques lignes à votre dossier et la manière de les mettre en page...

Très cordialement

GM

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L'enseignement.

J'ai eu deux professeurs extraordinaires au lycée, de la Seconde à la Terminale : Maurice Rapin et Jean-Marie Goulemot.

Rapin était un vrai surréaliste jusque dans les moindres détails de sa vie quotidienne.

Durant quatre ans où je l'ai eu comme enseignant, il n'a jamais été absent excepté une fois, trois jours consécutifs à la mort d'André Breton en 1966 !

" André Breton est mort, Aragon est vivant...

C'est un double malheur pour la pensée honnête ".

J'eus droit à un chaleureux remerciement lorsque je lui sortis cette phrase, la " Une " du " Monde libertaire " de l'époque.

 

Maurice Rapin était apprécié et respecté de tous les élèves ; on l'écoutait avec une attention soutenue.

Un jeudi après-midi, on le rencontra dans le train ; il allait à Jussieu suivre des cours de mathématiques modernes, très en vogue à l'époque.

Il faisait des tableaux basés sur les maths modernes et exposait aux Surindépendants, au Sénat.

Quelques années plus tard, je pris une option sur un de ses tableaux ; quelques jours après, il m'appela : "Etes-vous l'ancien élève que j'eus à Jules Ferry ? "_Oui" "Bien, j'ai annulé la vente ; vous n'allez pas acheter une croûte qui n'a aucune valeur alors que vous n'avez pas un sou !"

Fabuleux Rapin ! L'être le plus extraordinaire que j'aie jamais rencontré… Petite moustache à la Hitler ou à la Chaplin, coupe au bol très carrée à l'arrière, il jetait toujours la tête très en arrière. Il avait été garçon aux Trois Magots, ou au Flore.

Il faisait les conseils de classes en latin classique avec le prof de philo, ce qui mettait le Proviseur hors de lui !

Un jour, lors de la remise des copies du trimestre, un élève se retrouve à nouveau le dernier. Au moment où Rapin lui remet la copie, l'élève sort un révolver et le met sur sa tempe en prononçant : "Je ne peux en supporter plus ". Rapin, qui remontait sur l'estrade, fond littéralement sur lui, lui arrache le révolver des mains et le met dans sa bouche en disant : " Non, Monsieur, jamais sur la tempe, vous risqueriez de vous blesser ! Dans la bouche, tourné vers le cerveau ; c'est impossible de se manquer de cette manière !" Et il lui remit le révolver et repartit vers l'estrade, la tête haute.

On était allé avec Ripoll voir Chaval (" Les oiseaux sont des cons ") qui tournait dans sa chambre de bonne sous les toits (où il pleuvait !) son film image par image avec une caméra 16 m/m Pathé (comme la mienne) peu de temps avant de se suicider : Rapin nous avait félicités de cette visite.

 

Il avait fait une thèse de biologie marine sur le plancton, sur la Calypso de Cousteau. Il était subjuguant ! Un jour, je lui apporte une huître fossile trouvée aux Vaches Noires de Villers-Sur-Mer. En une fraction de seconde il m'a sorti : " ostrea edulis, sinémurien, 145 millions d'années… " Ou à peu près ça. Avant que j'aie pu dire un mot. Idem pour des ammonites que je venais lui faire expertiser, car c'était plus rapide que de chercher dans des dizaines de planches de bouquins, toutes plus ou moins ressemblantes ; je lui avais apporté les os fossilisés d'un avant-bras d'un squelette trouvé dans une grotte dans les Cévennes ; il les avait emportés au Muséum de Sciences naturelles, pour confirmer ses hypothèses, qui s'avérèrent justes !

 

Maurice Rapin avait été l'instigateur d'une école surréaliste juste après guerre ; ses correspondances avec Magritte et Clovis Trouille avaient été éditées chez José Corti.

Chez lui, près de la gare de Chaville, devant la maison, des herbes folles et son buste sculpté par sa compagne, Mirabelle Dors. Le "salon" était assez sommaire ! Une grosse caisse de bois comme table centrale entourée de cinq caisses semblables, plus petites; "Que boirez-vous?" Sans nous laisser répondre, il soulève le couvercle de la "table". Des dizaines de bouteilles de coca-cola y sont bien rangées !!

 

Il est décédé en 2000, peu de temps après sa compagne ; mon grand regret est de ne pas l'avoir revu !

 

A l'intention de mes enfants, j'ai écrit des souvenirs; voici les quelques lignes que j'ai conservées concernant Maurice Rapin ; un être chaleureux qui m'a beaucoup impressionné.

Merci

GILLES MARCADET.

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