RAPHAËL MALLON, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Raphaël Mallon, la dernière fois que nous avons parlé de votre travail, vous peigniez des personnages attachés tous ensemble à une même corde de sauvegarde… L'idée de se récupérer, de se protéger… était omniprésente. Il semble qu'ils n'aient plus besoin de sauvegarde ?

Raphaël Mallon : En effet. Je crois qu'ils ont acquis une autonomie propre.

 

JR. : Par contre, il y avait cet aspect bande dessinée…

RM. : Qu'il y a toujours dans les dessins. Et qui essaie d'être traduit en peinture. Mais le geste en peinture est complètement différent. En fait, le travail en dessin et le travail en peinture, se nourrissent l'un de l'autre. La peinture m'apporte la volonté de me dégager de ce trait que je conserve, par contre, dans le dessin.

 

JR. : Mais n'est-ce pas une contradiction ?

RM. : Nous sommes tous contradictoires. Mais cela fait partie des différentes facettes d'une personnalité. Je me retrouve autant dans les assemblages que dans les sculptures et la peinture. Tout cela est un peu protéiforme. Il n'empêche que c'est la même base qui fait la même chose.

 

JR. : Avant de continuer, venons-en à la question que j'ai posée à tous les exposants : Etes-vous à Banne en tant qu'artiste singulier ? Ou en tant qu'artiste contemporain ?

RM. : Ce n'est pas antinomique. J'ai l'impression qu'aujourd'hui, on met dans le Singulier, tout et n'importe quoi. J'ai été, du fait de Praz-sur-Arly classé automatiquement dans les Singuliers, sans que j'aie mon mot à dire, du fait de ma rencontre avec Grégogna, puis avec Marthe Pellegrino. Je ne savais même pas, à ce moment-là, ce qu'était l'Art singulier. J'en avais un vague aperçu, mais je n'arrive toujours pas à voir ce qu'est l'Art singulier, comparé à l'Art contemporain. J'ai l'impression qu'ils s'interpénètrent.

 

JR. : Si vous ne vous sentez pas bien à l'idée d'être dans la mouvance singulière, vous…

RM. : Ce n'est pas que je ne me sens pas bien. J'ai l'impression que la société dans laquelle nous sommes, et j'ignore si ce travers de la société contemporaine est ou non seulement français, est de vouloir mettre les gens dans des cases. Or, le Singulier, par définition, n'est pas caséifiable. Pourtant, on fait comme si ces cases existaient bel et bien, et on y place les gens. On va leur apprendre bientôt à " faire du singulier " !

 

JR. : Oui, mais cela tient à ce que, vous les artistes, avez complètement changé la définition du mot " Art singulier ". Qui, au départ était exactement synonyme d' " Art brut ", c'est-à-dire un art d'autodidactes, fait par des gens qui ne créaient que pour souffrir moins, et non pas pour vendre, pour dire comme on me le répète souvent : " Mais il faut bien que je vive. Et pour vivre, il faut bien que je vende ". A ce moment-là, personne ici présent n'aurait été dans la mouvance singulière.

RM. : Il reste que, quelle que soit la définition, le jour où il n'y aura plus d'urgence intérieure, j'arrêterai de peindre. J'ai pris les pinceaux il y a huit ans, parce que j'avais fait le tour de l'écriture qui était devenue mièvre et tombait à plat. Par le biais de Stéphane Cerutti, j'en suis venu à la peinture. Il m'a encouragé. Et peu à peu, comme chaque fois que l'on s'est bien vomi, la création est devenue plus apaisée. C'est pour cette raison que je n'ai plus besoin de corde. Par contre, il y a toujours cette nécessité d'aller peindre. Peut-être que de ce fait, je suis avec les Singuliers ? Grégogna m'avait dit un jour : " Tu te trouveras, TOI ". Je crois que c'est une définition de ce que je pourrais penser des Singuliers : se trouver, SOI, par la peinture, ou tout autre mode d'expression. Qu'il y ait ou non des ventes, n'est pas mon principal souci. Même si chacun est content de vendre, parce que cela implique une reconnaissance, que la vente est un contrat tacite entre deux parties.

Il y a eu, dans mon travail plusieurs évolutions : l'évolution par le relief qui m'a paru une nécessité à un moment ; où j'ai trouvé des pierres, des ardoises… tout ce qui me tombait sous la main... des pièces rouillées. J'avais besoin de faire " sortir " les personnages de la toile. Plus tard, j'ai trouvé un compromis sur les toiles composées avec cette matière à l'intérieur, et qu'il va falloir que j'accentue. C'est devenu une nouvelle nécessité. Les personnages sont toujours cernés. Mais il faut que j'arrive à ce que le cerne ne soit plus une limite, et que, pourtant, les personnages soient dans un halo par rapport au cercle. Que le cercle rentre plus à l'intérieur des personnages, de manière à ce qu'ils s'échappent de leur condition.

 

JR. : Pourtant, certaines de vos toiles semblent complètement plates !

RM. : Non. Elles ne sont pas plates du tout, en fait. En s'approchant, apparaissent les reliefs, le travail de la matière. Tout est travaillé en matière. Ces aspérités me plaisent, ce grain me plaît, cette façon d'obtenir que la matière qui ne soit pas neutre. Il est vrai que cela est différent des volumes qui sont bien plus présents. Mais j'essaie d'obtenir ces reliefs avec des mixtures d'acrylique, de travail au couteau, de peinture à l'huile… J'ai choqué quelqu'un l'autre jour, en disant que l'acrylique est un travail essentiellement masculin, à savoir que c'est une éjaculation précoce. Je mets la peinture, et immédiatement elle est sèche. C'est donc l'orgasme masculin par excellence. Et l'huile est un orgasme féminin. Complet. L'artiste peut revenir dessus, il est dans une suavité, une onctuosité, géniales à travailler. Et le fait de relier les deux est pour moi extraordinaire ; J'ai mon intentionnalité première avec l'acrylique. Et je peux retravailler à l'envi, jusqu'à épuisement, avec l'huile. Ainsi, plus j'avance dans mon travail, plus ma technique se perfectionne. Plus elle se perfectionne, plus je l'intègre. Plus je me dégage de l'intentionnalité, plus je vais loin dans la technique, plus je maîtrise mes sujets, etc. C'est donc toujours une quête de soi.

 

JR. : Si je regarde vos tableaux, soit ils sont en effet totalement en relief, soient ils le sont partiellement, et je vous comprends bien lorsque vous dites : " Il faut que je cerne davantage, sans que cela limite mon personnage… " Ici, votre effort d'être dans la troisième dimension est lisible au premier abord. Mais quand je considère les derniers tableaux créés, vous semblez dans une contradiction où vous voulez être en trois dimensions, tout en essayant de le cacher ?

RM. : Ce n'est pas que j'essaie de le cacher. C'est que pour l'instant, je ne le maîtrise peut-être pas assez. Sur certains, le cerne est encore trop présent, alors qu'il faudrait que le personnage explose littéralement.

 

JR. : Mais cela ne va-t-il pas donner une connotation un peu sacrée à vos personnages, d'être à l'intérieur d'un halo qui sera en même temps séparé d'eux ?

RM. : Alors, là, vous m'en posez, des questions ! Franchement, je n'ai pas encore réfléchi à cette éventualité. Mais cela me paraît, actuellement, une nécessité de procéder comme je le fais.

Il y a différentes façons de travailler : dans les 3D, avant de coller, il est possible de bouger les personnages, composer et affiner le propos. Dans la peinture, il est très difficile, une fois sortie l'intentionnalité première, de revenir en arrière. Je ne suis pas pour remettre du blanc et recommencer. Je suis pour le premier trait, celui qui " devait " sortir, etc. Même si certains dessins ou peintures sont complètement réfléchis, s'ils partent d'une idée et vont vers un but, il y a d'autres toiles qui sont totalement instinctives. Et, avec ces instinctives-là, je veux justement arriver à cette dimension, sacrée peut-être, mais où j'aurai en tout cas accentué les matières.

 

JR. : Quand je parle de " sacré ", je ne parle pas de " volonté de sacré ", mais de ce que les interlocuteurs ont assurément dans la tête, c'est-à-dire : un halo égale un saint ! Où l'on rejoint le tabou. Ce qui n'est pas forcément ce que vous avec cherché.

RM. : Non, pas forcément. Mais le fait d'en parler peut aussi conscientiser les choses ! Peut-être y a-t-il cette idée ? Pour l'instant, je n'en suis pas absolument persuadé. Mais la peinture est le reflet de la société dans laquelle nous vivons. C'est Grégogna qui m'a dit cela aussi : " Tu ne peins pas pour faire joli, tu peins pour dépeindre ". D'ailleurs, exposer n'est pas non plus innocent. Exposer, c'est s'exposer soi. Or pour la société dans laquelle nous vivons, la religion est le football. Le stade est une nouvelle église. Les supermarchés également. Les gens sont en manque de repères. Alors, en toute humilité, peut-être y a-t-il la volonté d'aller au-delà, de sacraliser quelque chose ? C'est pour cela qu'à un moment, j'ai envisagé de mettre tous mes prix à 200 , pour marquer mon indifférence à la société de consommation. Et pourtant, je suis dans cette société, d'où le paradoxe, les contradictions qui nous animent tous, d'ailleurs.

Diriez-vous que j'ai bien mûri ?

 

JR. : Oui, c'est ce que je me disais. En fait, je ne pensais pas que nous allions faire un entretien totalement différent du premier.

RM. : A vrai dire, il m'arrive toujours d'avoir des tableaux de rage, comme autrefois. Mais ce sentiment est plus fluctuant, la rage est beaucoup plus contenue. En regard, non pas de moi par rapport aux autres ; mais de moi avec les autres ; et de plus en plus. C'est-à-dire avoir une sorte de vision non pas parcellaire de la société, mais dans son entité.

 

JR. : En somme, vous vous socialisez ?

RM. : Complètement. C'est complètement cela. Il faut rester offensif, revendicatif, mais ce n'est pas moi qui vais crier mes vérités au monde : j'ai dépassé ce stade. C'est constater que la société ne va pas bien. C'est plutôt ce problème qu'il faut essayer de transcrire. Si nous regardons le tableau qui est devant nous, les personnages ont un sourire plein de dents. Ils sont sûrs de passer à la télévision.

Il y a mon travail sur la société, et le travail sur l'homme dans la société. C'est pour cela qu'il y a toujours beaucoup de personnages, beaucoup de regards qui s'interpénètrent, de gens qui sont là, de gens à l'intérieur de gens. Ainsi, dans l'un de mes personnages féminins, s'en trouve un second qui s'appelle " Afflelou ", parce que si on le regarde bien, il y a en arrière-plan, un loup. Cette femme enferme donc en elle la fillette et le loup ! C'est toujours l'idée de l'homme des origines, quelque chose d'un peu tribal…

 

JR. : Oui, certes. Mais cela nous ramène plutôt au monde du conte, au Petit Chaperon Rouge.

RM. : Mais le monde du conte n'est pas innocent. C'est un monde initiatique, dur.

 

JR. : Il me semble finalement, que vous avez transféré votre colère contre la société, dans votre culture.

RM. : C'est possible. Je ne me suis jamais posé la question en ces termes. Parce que l'intentionnalité est quelque chose qu'il faudrait coucher sur le papier. Pour en avoir vraiment conscience. Le travail avance peu à peu, pierre à pierre… Un tableau en appelle dix autres qui en appellent peut-être cinquante autres, etc. A côté de cela, il y avait autrefois une notion de passage obligatoire dans le monde social. Or, aujourd'hui, les contes n'y sont plus. Il n'y a plus de passage dans le monde adulte ; il n'y a plus de rites initiatiques ; il n'y a plus rien qui façonne les gens en devenir d'être adultes : on façonne des sous-adultes avec des gamines de six ans qui s'habillent en lolitas ! C'est ce qui fait peur !

 

JR. : Y a-t-il, dans votre monde nouveau, des questions que vous auriez aimé entendre, et que je n'ai pas posées ?

RM. : Insister sur le fait que nombre de mes tableaux sont exécutés " en rage intérieure ". La technique ne vient qu'après, et plus j'avance, plus je maîtrise cette " cuisine ".

 

JR. : Ce qui me rassure, c'est que votre discours est très construit, très revendicatif, certes. Mais que, si je n'avais pas le discours pour le juger, j'aurais une vision personnelle de l'œuvre, sans deviner la teneur de ce discours. C'est-à-dire que vous avez laissé une place à la poésie, au fantasmagorique : une place pour que l'interlocuteur puisse, lui aussi, laisser aller son imagination.

RM. : Oui. J'essaie de ne plus être dans l'imposition. C'est aussi un combat entre le fond et la forme qui s'interpénètrent. J'ai hésité à mettre des titres, pour éviter cette imposition. Mais c'est quelque chose de plus vicieux que cela : il s'agit de faire transparaître des idées sans les dire. N'obliger personne à entrer dans son monde. Il n'empêche que, si le visiteur prend la peine de regarder, il y entrera malgré lui.

 

JR. : Néanmoins, vous les avez mis : que disent-ils ? Font-ils redondance avec les œuvres ? Sont-ils complémentaires ?...

RM. : Ils induisent. De rentrer dans ma logique. Pourtant, je ne veux pas les imposer directement aux gens, de façon à ce qu'ils se fassent leur propre représentation. Même si, pour moi, les titres sont très précis par rapport à l'idée que j'ai en tête, je veux les laisser entrer d'eux-mêmes dans un système de pensée.

 

JR. : Par exemple, comment avez-vous intitulé le tableau dont nous parlions tout à l'heure, de l'enfant et du loup ?

RM. : " Elle a vu le loup ", car il n'est jamais innocent de rencontrer le loup.

 

JR. : Effectivement, l'expression est synonyme de peur…

RM. : Oui, de défloraison. Donc, c'est un travail sur la sexualité aujourd'hui ; comment on la traduit pour les adolescents où elle est devenue une affaire de compétition. Je suis scandalisé depuis quelques années par toutes les publicités où l'on montre des femmes nues. En ce moment, une radio proclame que telle " musique est aussi bonne que les filles " ! Où sommes-nous embarqués ?

 

JR. : Ce qui est terrible, c'est qu'autrefois, les associations féministes réagissaient à ce genre d'imposture. Je me souviens de manifs immenses, entre autres celle où la femme dansait avec une serpillière ! Aujourd'hui, c'est l'indifférence ! Mais peut-être est-ce parce que semblables situations se multiplient à perte de vue !

RM. : Dans la vie, la femme est ramenée à un objet sexuel. Dans mon tableau, elle est une enfant, et pourtant " elle a vu le loup " et sa " chatte " sort de dessous la robe ! C'est tout ce contexte qui alimente ma réflexion.

 

JR. : Donc, au fond, vous pourriez continuer à avoir votre ficelle originelle !

RM. : Elle est, je le crains, toujours là, en effet, parce qu'il y a toujours la même urgence intérieure ! Le jour où elle ne sera plus là, j'arrêterai de peindre !

 

Entretien réalisé à Banne, dans les Ecuries, le 18 juillet 2006.

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