ANNIE MALLET, sculpteur

Entretien avec Jeanine Rivais

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Jeanine Rivais : Anie mallet, je sais que vous connaissez Bernard Thomas-Roudeix. J'ai réalisé avec lui plusieurs entretiens. Il me semble que son influence est évidente dans votre travail, dans la tonalité de vos œuvres, dans la façon de traiter les émaux ?

Annnie Mallet : On me le dit souvent, quand on connaît les deux œuvres. Mais moi, je ne le perçois pas du tout. Et, comme j'ai l'habitude de travailler avec lui, je crois que nous avons deux perceptions différentes. En même temps, vu que je travaille avec lui, peut-être n'est-il pas étonnant que je ne le perçoive pas ?

 

JR. : Dans votre œuvre, donc, le corps, l'humain. Et l'on pourrait dire l'humain " tripal " Nous sommes soit dans l'étalement des intestins, soit dans l'accouchement ? Un autre personnage semble avoir un " problème de cœur ", puisqu'il a l'aorte à la place de la tête. Comment définissez-vous votre travail ?

AM. : Je pense que je traite plutôt de mes émotions ; que je les transpose au premier degré. Par exemple, pour celui qui expose ses tripes, il s'agit pour moi d'exposer la difficulté de rester sincère. En exagérant la difficulté de rester sincère quand on veut vraiment le rester ; les conflits que l'on peut subir, recevoir ou ressentir, donnent parfois l'impression d'être écartelé. Rester sincère, c'est rester intègre. Cela m'apparaît presque comme une blague de le mettre ainsi à jour, le concrétiser au premier degré. Alors que, ce que j'exprime est une émotion, un sentiment, ou un état d'esprit.

Pour la femme qui semble en train d'accoucher, c'est en réalité une expression quasi-théologique. Je me demandais ce qu'avait éprouvé Marie lorsqu'on lui a annoncé qu'elle était enceinte. J'imaginais que c'était une situation extrêmement désagréable. Je m'exprime donc à sa place, Car j'imagine que cette pauvre femme a dû être extrêmement embêtée de se retrouver dans cette situation. Cette œuvre s'intitule " L'annonciation ". Encore une fois, ceci est conçu sur le mode humoristique !

 

JR. : Ce ne serait donc pas un accouchement, comme je le pensais, mais une révélation ? Vous avez donc réalisé cette sculpture comme le font les enfants : montrant à la fois le dedans et l'intérieur.

AM. : Exactement, parce que je trouve assez amusant de mettre à jour ce qui, habituellement, est caché.

Il en va de même pour le personnage que j'ai placé au centre de mon exposition : on voit l'intérieur de son crâne, et on aperçoit à l'intérieur du crâne, un petit personnage qui figure un petit théâtre. C'est en fait pour exprimer, que l'on est spectateur de ce qui se passe. Cette espèce de retrait à l intérieur de soi-même, permet de regarder le monde comme un spectacle. Il y a des moments dans la vie où l'on est dans cette contemplation.

 

JR. : En même temps, ce peuvent être ses fantasmes ?

AM. : Ses fantasmes, oui. J'ai intitulé cette œuvre " Autoportrait assis " : Mais l'autoportrait est-il le personnage central qui est très grand ? Ou est-ce celui à l'intérieur de son crâne, qui est tout petit ? On ne sait pas exactement lequel des deux dit : " Autoportrait ". J'aimais bien aussi l'idée que le spectateur s'approche, regarde au fond du crâne, et tout à coup s'aperçoit que c'est lui qui est observé. J'observe donc en tant que spectateur, je m'approche, et tout à coup je découvre que ce n'est pas moi qui suis spectateur, mais que c'est moi qui suis observé. C'est cette espèce d'aller-retour : qui est quoi, qui fait quoi, qui m'intéresse.

 

JR. : Parlons de la plus grande sculpture que vous ayez apportée : elle ressemble à la fois à une stèle, Et en même temps, elle est sculptée, mais également peinte dessus. Vous avez pratiquement quatre personnages sur un seul bloc. Or, il n'y a qu'une seule tête pour ces quatre corps. Pourquoi cette démarche ?

AM. : C'était une façon de figurer le mouvement. J'avais essayé de voir si, en projetant le volume sur le plat, en dessinant, cette idée pouvait fonctionner, en faisant des sculptures mixtes, entre dessin et volume ? Je l'ai fait très souvent, et cela fonctionne très bien. Mais simplement pour le visage et les mains. J'aime beaucoup cette façon de procéder.

Cela permet de jouer sur les différents sens : d'un côté, on voit le personnage le pied levé. La sculpture est très monolithique, et en changeant de point de vue, en tournant autour d'elle, il se passe de drôles de choses, on n'a plus du tout la même vision.

 

JR. : Il semble que, pour beaucoup de vos personnages, seule la tête vous ait intéressée ? Pourquoi certains n'ont-ils qu'une amorce de buste, et non pas un personnage complet ?

AM. : D'une manière générale, je fais des personnages complets. Au contraire, la façon de faire pour celle-ci est plutôt marginale. Pour moi, il est important d'aller de la tête aux pieds.

Pour moi, cette sculpture est une sorte de végétal en forme de personnage. Mon objectif étant une sorte de déstructuration de la tête, je ne voyais pas la nécessité de faire un corps. Le buste devenait alors plutôt un socle.

 

JR. : Nous avons parlé tout à l'heure d'une femme que je croyais en train d'accoucher. Or, je vois au moins à deux reprises, l'idée de regarder l'enfant dans un ventre féminin. Définissez-vous les deux de la même façon ? Ou l'autre a-t-elle un autre sens ?

AM. : Non, ce sont deux personnages que j'ai travaillés en même temps. Et je les ai travaillés de façon très spontanée. L'un est très primitif. J'avais l'intention de travailler dans un premier jet. Je voulais voir le résultat, lorsque l'on travaille de façon très rapide, et de façon très émotionnelle. L'autre est un peu plus élaboré, mais il est tout de même très proche du premier.

 

JR. : Dans la sculpture où vous avez passé une bande sur le ventre du personnage, est-ce un texte collé avec du vernis par-dessus, ou l'écriture a-t-elle été posée sur la terre ?

AM. : Ce sont mes papiers d'identité que j'ai scannés, collés et recouverts de vernis, en effet. C'était Singul'Art qui avait demandé de travailler sur le thème des " Cent Papiers ". Et, dans ma tête, les papiers, c'était le permis de conduire. Et le permis étant rose, j'ai fait la banderole de la même couleur.

 

JR. : Quand vous avez terminé le choix du thème, et la mise en forme de l'œuvre, pourquoi éprouvez-vous le besoin d'utiliser des émaux aussi scintillants ?

AM. : Les émaux sont souvent, mais pas toujours très brillants. Au début, je ne me suis donc pas posé la question de la brillance, uniquement de la couleur. Mais, par la suite, j'ai beaucoup travaillé sur des mats et des brillances alternés. Et par moments, en voulant créer des effets de matière, je suis passée du mat au satiné, puis au brillant total. Je trouve que cela donne un très fort relief au travail, et cela m'intéresse énormément. J'aime beaucoup cette alternance de matités et de brillances, et constater que, par moment certaines parties de couches se sont incrustées dans la terre. J'aime regarder la surface des sculptures.

 

JR. : J'ai bien compris ce que cela vous apporte techniquement. Mais qu'est-ce que cela apporte au " dit " du personnage ?

AM. : Alors là ! Je pense que ce serait à une autre personne de le dire. Je travaille de façon très spontanée. Je sais qu'à certains moments, je veux du mat, à d'autres du brillant. Mais je suis incapable de répondre à cette question.

 

JR. : Y a-t-il des sujets que vous auriez aimé aborder et dont nous n'avons pas parlé ? Des questions que je n'ai pas posées ?

AM. : Vu que c'est la première fois que l'on m'interviewe, je ne peux pas non plus répondre à cette question !

 

JR. : Mais avez-vous ressenti que nous avons bien analysé votre démarche ? Ou auriez-vous aimé parler d'autre chose ?

AM. : Oui, je pense que nous avons abordé l'essentiel, parce que c'est surtout l'aspect technique qui me passionne. J'aime pratiquer le nérillage, le mélange, l'amalgame des terres. M'inscrire dans une certaine tradition, y compris celle des potiers, tout en faisant des choses beaucoup plus personnelles que de simples pots.

 

JR. : Juste un mot, avant de terminer, sur l'une des sculptures où vous avez mis la maison et l'habitant. Mais l'habitant est beaucoup plus grand que la maison. Alors, cette maison est-elle son fantasme ?

AM. : Oui, ce sont ses fantasmes qui sont inscrits sur son corps. En même temps, certains aspects de mes œuvres me restent parfois très mystérieux. Et je me souviens très bien que cette œuvre a été réalisée de nuit ; que c'est un rêve de joie ineffable, qui m'est apparue sous cette forme de tête de personne égorgée, renvoyée en arrière, presque détachée du corps. Mystérieusement, c'était un rêve de très grande joie. Je ne sais vraiment pas l'expliquer. Mais ce rêve a été si fort, il m'a poursuivie si longtemps que j'ai décidé de le réaliser sans censure… Il en est allé de même pour une autre où un personnage émerge d'une gorge au niveau des cordes vocales.

 

JR. : Quand on fait un rêve aussi précis, et que l'on décide de le réaliser, le réalise-t-on très exactement comme était le rêve ; ou y a-t-il un décalage ?

AM. : Il n'y a pas de différence. J'ai essayé d'être extrêmement fidèle, et cependant la raison me reste tout à fait mystérieuse. Ce sont sans doute des transcriptions de fantasmes qui viennent directement de mon inconscient et que j'essaie de ne pas censurer parce que c'est une vision de bonheur tout à fait paradoxale. En fait, je ne cherche pas vraiment de réponse. Je trouve amusant de rendre ainsi de façon très brutale, des fantasmes qui m'apparaissent. Et comme beaucoup de gens sont concernés par ces sculptures, je me dis que j'apporte ainsi ma pierre au monde de la sculpture.

 

JR. : Vous êtes donc une artiste heureuse ?

AM. : Oui, tout à fait.

 Entretien réalisé à Céramiques Insolites à Saint-Galmier, le 17 mai 2009.

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