" Le Pénitencier devient l'uvre qu'il n'a jamais cessé d'être ? tout autant que le réceptacle de la nouveauté. L'uvre s'y transporte tout en fusionnant. Nous abolissons l'idée de décor. Et j'imagine que nous n'en sortirons pas intacts ".
Xavier Maestrali.
"
Avoir l'intelligence d'un site, savoir l'investir sans le coloniser
ni le défigurer" ; en comprendre si profondément
l'identité, géologique, naturelle, sociale, les
traditions et les couleurs qu'il devient possible à un artiste
de s'y couler sans se contenter de l'anecdote, y ajouter ses
uvres forcément éphémères, y faire
intervenir des éléments vivants, agir sur une
population sans la choquer, tout en gardant sa personnalité
picturale
Tels sont quelques-uns des a priori
érigés par Xavier Maestrali, lorsqu'il décide un
jour de vaincre les difficultés locales, pour intégrer
dans des lieux les multiples aspects de ses scénographies. Des
années de réflexion lui sont nécessaires pour
satisfaire ces exigences ; apporter -à une époque
où tant d'installations ne sont que déploiements
fallacieux de non-sens- une création à la
manière du théâtre antique, capable de
déployer ses chorégies, développer ses
variations didactiques, persuader de sa sincérité un
public réticent.
Mais cet artiste a en lui une grande conviction, car depuis toujours l'idée de la terre figure au centre de ses préoccupations. Ses origines " croisées " (Arabie, Maroc, Corse, Italie) ont généré en lui un rapport très affectif aux minéraux et à leurs possibles incandescences ; aux terres métallifères qu'à l'instar de Dante devant la porte de l'enfer, il additionne de miel ; aux pigments bruns qu'il plonge dans du baume de Venise, sachant qu'ils restent en suspension dans le mélange onctueux. La matière aqueuse s'étale paresseusement sur la toile, instille des coulées transparentes. Les densités différentes créent une densité tactile, une patine sensuelle renvoyée par les magmas rouge sombre, les bruns si concentrés qu'ils en paraissent noirs.
Préoccupé et fasciné par cette alchimie, Xavier Maestrali en vient à une figuration éclatée, comme si la forme interrompue par tel fendillement, tel repli pâteux s'éteignait sur son erre faute de garder une signification, une motivation profondes. D'éclatement en éclatement, s'imposent une abstraction où désormais, les seuls jeux de lumière permettent d'évoquer de très aléatoires silhouettes perdues dans les flamboiements de couleurs ; le sentiment de l'insuffisance de cette démarche devenue trop esthétique ; et le besoin d'une confrontation physique et intellectuelle avec la réalité de ces " environnements " qu'il traque sur la toile : de là naît le scénographe.
D'abord
et en permanence, scénographe de son atelier, vaste usine
désaffectée qui s'est avérée avoir,
pendant la guerre, été le camp où les Allemands
reconditionnaient les objets réquisitionnés aux
Français ! Pour exorciser ce passé si lourd, et bien
qu'ayant blanchi les murs lépreux, Xavier Maestrali conserve
à ces pièces leur côté
éphémère de coulisses de théâtre
par lesquelles transitent ses créations à destination
d'autres lieux
eux-mêmes tourmentés,
chargés d'histoire : ruines d'Italie du Sud, paysages
chaotiques de Sardaigne, et plus récemment la merveilleuse
petite église corse de Murato construite sous l'occupation
pisane en serpentine verte et calcaire blanchâtre,
véritable perle isolée sur son plateau sauvage.
La magie des lieux a-t-elle opéré ? En deux années de conception, Xavier Maestrali est allé presque aux limites de ses fantasmes, de son imagination ajoutant à sa créativité, celle de la chorégraphe Dominique Klingler. Pourquoi " presque " ? Parce que son idée d'une scénographie totale passerait par la présence sur le site d'immenses tables autour desquelles acteurs-spectateurs-convives réanimeraient soir après soir des noces rituelles où l'opulence le disputerait à la convivialité. Jusqu'à présent, les tables de ce banquet onirique n'ont servi qu'à porter des couverts pour un repas qui n'a jamais eu lieu ! Mais faut-il toujours aller au bout de ses fantasmes ? Intégrées au décor, ces tables symboliques sont les " étapes " avec-entre-autour desquelles Dominique Klingler a fait serpenter ses danses. Xavier Maestrali a placé en toile de fond ses peintures monumentales dont les rougeoiements ont mis en valeur l'élégance dépouillée de l'église ; a fait jouer les unes par rapport aux autres et à l'entourage, les peintures-sculptures-installations des artistes invités, laissé scintiller les compositions psychédéliques de François Retali, permis aux merveilleux voceri et polyphonies corses et sardes de s'élever vers l'infini du plateau !
Aucun hiatus dans les mises en scène de l'artiste, dont va se concrétiser en juin 1995, l'ambition d'installer ses fantasmagories entre Sartène et Ajaccio dans un pénitencier désaffecté où l'absence de portes et de fenêtres obligeait autrefois les gardiens à hisser ou couler les prisonniers par les orifices des toits, au moyen de cordes ! Nul doute que dans ce lieu si violemment connoté, il saura être l'architecte de talent dont la scénographie permettra au visiteur de " rentrer dans une histoire qui lui parlera de lui ".
Jeanine Rivais.