LUNAT, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : " Lunat " : est-ce votre nom ou un pseudonyme ?

Lunat : C'est un pseudonyme.

 

JR. : Personne n'a donc le droit de connaître votre vrai nom ?

L. : Ce n'est pas nécessaire.

 

JR. : Peut-on dire, à propos de votre œuvre, que nous sommes dans un monde incontestablement très humanoïde, mais dans un monde de monstres ; de " gentils " monstres ?

L. : Je n'aime pas trop le terme de monstres, en fait, parce que je ne perçois pas mes personnages comme tels. Je pense que c'est nous. Mais il y a une réappropriation au niveau de la figuration vers quelque chose de poétique et d'universel.

 

JR. : Tout de même, vos personnages sont certes complets, sauf quelques-uns dont on peut se demander s'ils ont bien leurs deux membres, mais ils ne correspondent pas aux canons que chacun a en tête.

L. : Non. Mais ce n'est pas pour autant qu'ils sont des monstres.

 

JR. : J'ai bien précisé " de gentils monstres ".

L. : En fait, j'aime bien dire de ma peinture qu'elle est burlesque. Dans le sens où il y a quelque chose de tenu entre le côté un peu drôle, et un côté triste. Je suis toujours à la limite entre les deux.

 

JR. : Qu'est-ce que vous voyez de " drôle " dans votre peinture ?

L. : Le côté un peu emprunté de mes personnages ; un peu figé. Comme dans les vieux films burlesques où le " héros " lutte contre les éléments. Eux luttent un peu contre le monde, contre ce qui leur arrive. En même temps, ils ont l'air un peu ridicules. Voilà pourquoi je dis " drôles ". Certains visiteurs me disent " Ah : C'est drôle ! " : d'autres non.

 

JR. : Moi, j'aurais plutôt dit : " Ils sont touchants ".

L. : Je pense qu'ils sont touchants, parce qu'ils sont à la fois drôles et mal dans leur corps.

 

JR. : Vous avez dit au début : " C'est nous ". Néanmoins, vous les avez tous placés sur un fond non signifiant. C'est-à-dire que vous ne les situez ni socialement, ni historiquement, ni géographiquement…

L. : Oui, tout à fait.

 

JR. : Ils sont donc complètement atemporels ?

L. : Oui.

 

JR. : Pourquoi avez-vous décidé de ce parti pris ?

L. : Je ne sais pas ? Parce que, justement, il y a quelque chose d'universel dans le fait qu'ils ne soient pas situés à une époque… Ce peut être nous à n'importe quelle époque. Finalement, je dirai que j'ai procédé ainsi pour l'universalité.

 

JR. : Par contre, vous situez certains d'entre eux dans une occupation. Par exemple, l'un d'eux joue avec un toton ; un autre avec un cerf-volant. Dirons-nous alors que ce sont plutôt des enfants, puisqu'ils sont dans une attitude de jeu ? Ou est-ce que pour vous, ce ne sont ni des enfants, ni des adultes ?

L. : Pour moi, c'est les deux : C'est nous adultes, avec notre part d'enfance qui est bien visible. Il m'est arrivé d'entendre des gens dire que certains avaient des allures d'enfant avec des regards d'adultes.

 

JR. : J'allais un peu y venir, pour dire qu'ils sont dans une occupation d'enfance, mais qu' ils ont des regards matures. Peut-être est-ce cette sorte de tristesse qu'expriment leurs yeux qui leur donne cet aspect paradoxal ?

L. : Oui. Ce serait des enfants qui ont déjà beaucoup vécu.

 

JR. : Lorsqu'ils sont vêtus, ils portent un petit slip très rudimentaire, qui ne cache strictement que le zizi. Mais d'autres fois, vous éprouvez le besoin de bien les sexuer. Pourquoi fates-vous tantôt l'un, tantôt l'autre ? Tantôt vous le cachez, en fait, et tantôt vous le mettez en évidence !

L. : Pourquoi pas ? Et oui, je trouve que leur faire un petit zizi accentue le caractère un peu fragile du personnage.

 

JR. : Par contre, vous avez aussi une petite ballerine : elle a son tutu, elle a des collants, elle est donc complètement habillée. Fait-elle partie du même monde que vos autres personnages ?

L. : Non, c'est une autre série, dans laquelle j'ai voulu essayer des choses nouvelles. Inclure davantage de collages. Là je travaille vraiment d'après des photos et des scènes d'enfance. Et je suis plus située à une époque…

 

JR. : Cependant, si je me réfère à ce petit garçon collé contre un mur au lieu de jouer avec sa bicyclette ; et cette petite ballerine, ils ont le même regard, les mêmes yeux.

L. : En fait, ce n'est pas un autre travail. C'est juste une autre série où j'ai essayé d'expérimenter d'autres choses. D'ailleurs, cette série s'intitule " Petites histoires du fond de la cour ". C'est une suite, une complémentarité, ce n'est pas un autre travail.

 

JR. : Et qu'est-ce que le fait de les habiller a apporté à votre démarche ?

L. : Je ne sais pas. J'avais fait beaucoup d'autres tableaux, avant, où ils étaient habillés, avec beaucoup de scènes de table, donc plus de décor.

 

JR. : Vos couleurs sont toujours ce que j'appelle (sans que ce mot soit péjoratif), des couleurs " sales ". C'est-à-dire que vous n'avez jamais des couleurs pures, mais toujours des mélanges. Je crois que c'est ce choix qui génère le côté un peu triste de vos personnages. Etes-vous d'accord avec cette impression ?

L. : Justement, je trouve que je ne fais pas beaucoup de mélanges dans mes couleurs. Je ne les dilue pratiquement jamais, j'utilise la peinture telle quelle. Hormis les rouges qui sont une combinaison de deux rouges particuliers superposés… D'ailleurs, je ne mélange jamais mes couleurs avant, je fais des superpositions sur la toile, je n'ai pas l'impression de mélanger les couleurs.

 

JR. : Ce qui m'a surtout fait pensé à des mélanges, ce sont vos gris, qui ne sont jamais vraiment définissables. Mais alors, si ce ne sont pas des mélanges, vous faites pour tous comme vous venez de le dire pour vos rouges ?

L. : Quasiment, oui. Je viens par exemple, avec du blanc, balayer le gris ou le noir, cela me donne différents dégradés de gris…. Je travaille toujours de cette façon.

 

JR. : Quand vous placez sur un tableau, deux personnages, vous les placez exactement dans la même position que vos personnages solitaires, c'est-à-dire qu'ils regardent le visiteur. Donc, ils ne se regardent pas. Sont-ils alors dans une position côte à côte par hasard ? Ou pensiez-vous les placer dans une relation ?

L. : Ils sont dans une relation. L'un regarde plus ou moins l'autre. Mais il est vrai que dans la plupart des cas, les personnages regardent le spectateur.

 

JR. : Donc, vous tenez à ce qu'ils ne soient pas seulement regardés, vous voulez qu'ils soient aussi regardeurs.

L. : Voilà. Tout à fait.

 

JR. : Y a-t-il d'autres questions que vous auriez aimé entendre et que je ne vous ai pas posées ? Des sujets que vous auriez aimé aborder ?

L. : Je voudrais simplement ajouter que ma peinture a quelque chose de très narratif. Elle me sert vraiment à raconter des histoires.

 

JR. : Je voulais vous parler de contes. Vous demander si vous pensiez que vos personnages pouvaient être des personnages de contes pour enfants ? Il y a eu ces dernières années, les Gremlins… toutes sortes de personnages un peu bizarroïdes et je me disais que les vôtres étaient dans la même connotation attendrissante, etc. Avez-vous déjà utilisé les vôtres pour illustrer des contes ?

L. : Non, mais par contre, pendant un moment, j'ai eu envie de faire une série sur les contes. Une réappropriation des contes pour enfants.

 

JR. : Des contes préexistants ?

L. : Oui. Mais remis au goût du jour, en révélant le côté très moralisateur et effrayant des contes à la base. Mais je n'ai pas encore pu m'y consacrer.

Cet entretien a été réalisé à BANNE, au Festival d'Art singulier, Art d'aujourd'hui ", le 16 juillet 2009.

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