PASCALINE LOPEZ, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Pascaline Lopez, il y a longtemps que vous peignez ?

Pascaline Lopez : Je peins depuis quelques années, mais en dilettante. Je m'y suis mise vraiment il y a environ deux ans.

 

JR. : Peut-on dire que vous revenez vers les origines de l'humanité ? En passant par l'Afrique ? Quelle est votre relation avec ce continent ?

PL. : Aucune particulièrement, si ce n'est que c'est la misère du monde qui me parle. Et qu'effectivement, le continent africain en contient une grande partie.

 

JR. : Donc, quand je vois plusieurs têtes -puisque vous vous bornez aux têtes- d'Africains, c'est uniquement une question politique ?

PL. : Je dirai " humaine " plutôt que " politique ". Cela revient souvent au même, mais je n'arrive pas à comprendre l'humanité. Je ne comprends pas que l'on puisse laisser mourir des gens de faim, alors que d'autres gaspillent à tout va !

 

JR. : Quand vous peignez ces visages, que pensez-vous apporter à cette humanité qui vous pose problème ?

PL. : Je ne sais pas. J'essaie de communiquer mes questionnements : " Regardez ces enfants, regardez ce regard, rien ne vous touche donc ? Regardez ! La misère est là, elle existe ". Chez moi, elle prend cette forme-là, mais elle est partout ailleurs.

 

JR. : Mais au-delà du problème de la négritude, puisque votre démarche rejoint cette question, vous allez aussi vers d'autres déviances : je vois des personnages en train de fumer, d'autres apparemment en train de se droguer, une femme est dans un état de souffrance tout à fait évident, avec le regard fixe et ses cheveux défaits… Vous mettez ces gens-là dans le même problème que celui de la négritude ? Ou vous les mettez à part ?

PL. : Non, ce n'est pas le même problème. C'est d'une portée plus intimiste. Dans ces cas, ce sont les personnages qui me parlent, et non pas un problème général. C'est le regard qui me parle, qui me raconte des histoires. Je n'ai pas beaucoup de tableaux où les gens sourient ; parce que c'est toujours leur souffrance, leur inquiétude ; leur angoisse… C'est vrai, je parle plus de la souffrance que du bonheur.

 

JR. : On dit souvent que l'art est le reflet de l'âme de l'artiste. Vous semblez pourtant quelqu'un d'épanoui. Vous semblez donc un paradoxe vivant. Si ce n'est pas indiscret, comment vous situez-vous par rapport à cette souffrance que vous mettez sur la toile ?

PL. : Pas du tout. Je suis quelqu'un de très sociable. Mais intérieurement je suis très pessimiste. En fait, je n'aime pas trop l'humanité. Quand je vois ce que l'on fait de notre planète, ce que l'on fait de nous… je suis pessimiste et cela se ressent dans mes toiles. Je n'ai pas de jovialité dans mes toiles.

 

JR. : Est-ce pour cette raison que, comme vous venez de le dire, vous avez placé tous vos personnages (sauf en de rares cas où vous avez mis des écritures) sur des non-fonds ? C'est-à-dire des fonds non signifiants, qui ne permettent pas de les situer. De les connoter en aucune façon. Même humainement, on ne sait pas trop à quel milieu social ils appartiennent.

PL. : Oui, tout à fait. Ce sont des êtres humains, c'est tout. Ils n'ont pas d'appartenance sociale, ethnique, etc. Pour moi, c'est l'être humain qui prime sur tout le reste. Je fais donc, chaque fois, le " portrait d'un regard ".

 

JR. : Quand vous faites ce tableau que vous avez placé au centre de vos œuvres, et qui me semble être une file de gens souffrants, qu'écrivez-vous dessous ?

PL. : Ces parties-là sont très graphiques. Certaines écritures n'ont pas vraiment de sens. D'autres fois, si. Par exemple, celui qui s'intitule " made in… " parce que " fait " quelque part. Souvent, j'ai écrit " droit ", parce que droit à tout, droit de l'homme, droit à vivre, etc. Et en même temps, droit à rien, en fait.

 

JR. : Pourquoi dites-vous que ces écritures n'ont pas de sens ?

PL. : Certaines oui, d'autres non. Ce sont de petites phrases placées de façon aléatoire qui n'ont pas linéairement de sens. Mais certains mots sont là, qui en ont un par rapport à la toile.

 

JR. : Pour en revenir à la façon dont vous rendez les visages, on peut dire -sauf un ou deux cas où vous avez une amorce d'épaule- qu'ils prennent toute la toile. Qu'ils ne laissent libre absolument aucun espace. Est-ce pour accentuer l'expression des yeux ?

PL. : Oui, tout à fait. Pour moi, l'important ce sont le visage et les yeux. Le reste ne m'intéresse pas. Le reste n'est pas le sujet de mes toiles.

 

JR. : L'un de vos tableaux représente deux personnages aux yeux exorbités qui nous regardent ; qui nous prennent à témoin, nous qui sommes en off. Il me semble, en tout cas je le ressens fortement, que cette femme avec son regard vide me pose davantage problème que ces gros visages en premier plan.

PL. : Ce genre de ressenti est intéressant.

 

JR. : Je ressens vivement le fait que d'abord elle soit sur un fond vide, blanc, donc complètement anonyme, et qu'elle ait les yeux fixes de quelqu'un qui est complètement désespéré. Il me semble que cette façon allusive est plus éloquente que les visages de premier plan dont la lecture s'impose au premier regard.

PL. : C'est possible. Et cette jeune femme dont vous parlez, c'est moi ! C'est un autoportrait.

 

JR. : J'y avais un peu pensé. Mais ensuite, j'ai été emportée par la souffrance qu'elle exprime dans son universalité, et j'ai oublié cette impression. Mais pour avoir fait un tel portrait de vous, je vous pose la question : est-ce que vous vous aimez, si vous n'aimez pas l'humanité ?

PL. : J'en fais partie, en même temps. J'essaie dons de me déplaire le moins possible !

 

JR. : Mais quand vous vous peignez dans cet état de désespérance absolue, c'est vraiment eainsi que vous vous voyez ?

PL. : Non. Ce sont " des moments ". Je ne me vois pas désespérée à ce point, mais je ne suis vraiment pas pleine d'espoir ! C'est sûr. Après, je peux avoir des moments où je suis vraiment cette femme.

 

JR. : Quand je vous ai demandé si c'était une peinture politique, vous m'avez répondu ; " non, plutôt humaine ". Mais alors, est-ce une peinture sociale ?

PL. : Oui. Humaine. Sociale. Cela touche à l'intime. C'est aussi l'humanité envers l'humanité, envers le monde. Cela touche donc tout ce qui est social.

Cet entretien a été réalisé à BANNE, au Festival d'Art singulier, Art d'aujourd'hui ", le 16 juillet 2009.

 

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