CLAUDIE LIOTARD, sculpteur et peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Claudie Liotard, même question qu'à tous vos collègues : Estimez-vous être à Banne en tant qu'artiste singulière ? Ou en tant qu'artiste contemporaine ? Et pourquoi ?

Claudie Liotard : En tant qu'artiste singulière. Par rapport à mon travail, à ma façon de travailler, aux matériaux que j'utilise, au détournement des objets, à la spontanéité de ma création et son côté ludique. Je parle par rapport aux deux parties de mon travail. En tout cas, je me reconnais davantage dans l'Art singulier que dans l'Art contemporain.

 

JR. : Vos " Joueurs de dés " qui sont, je crois, une réplique des " Joueurs de cartes " de Cézanne, sont faits avec des tubes de peintures ?

CL. : Je n'avais pas pensé à cette référence, mais c'est vrai. Ils sont faits avec toutes sortes de tubes (peinture, colle, tomates, dentifrice, crème de marrons de l'Ardèche…), tout ce que je trouve de tubes en métal. En plastique, c'est impossible, mais malheureusement, il y en a de moins en moins en métal.

 

JR. : Vous les laissez donc intacts, vous n'ajoutez rien à la place des bouchons : pas de têtes, pas d'yeux, etc. ?

Comment travaillez-vous ? Par thèmes ? Ou au hasard pour les regrouper chaque fois que c'est possible ?

 

CL. : Je les laisse tels quels, parce que je trouve qu'ils sont tellement expressifs au naturel ! J'ajoute seulement des membres. Et je les mets en situation, comme mes musiciens que j'imagine très bien au fond d'un bar, d'une cave, par exemple ! D'autres sont au supermarché avec leur caddie, avec toute la consommation que l'on peut imaginer dans ce magasin, les enfants dans le caddie, etc. Dans ce cas, sur les tubes, que j'ai choisis gris, sans marques, j'ai collé les code-barres.

 

JR. : En fait, votre travail se veut-il franchement satirique ? Ou veut-il avoir valeur de témoignage ?

 

CL. : Il veut dénoncer de façon un peu satirique, tout ce qui tourne autour de la société de consommation.

JR. : Voulez-vous ajouter quelque chose à propos de vos sculptures ? Ou voulez-vous passer à vos peintures ?

CL. : J'aimerais dire que je les ai apportées à Banne pour faire connaître ce travail. Et que, quand j'en aurai plus, j'aimerais ouvrir un petit Musée du Tube dans ma chapelle, en Ariège.

 

JR. : Mais vos petites compositions doivent paraître minuscules dans une chapelle, même si elle est de proportions relativement restreintes ?

CL. : En fait, elle est déjà tellement pleine, que de l'intérieur, on ne s'aperçoit même plus que c'est une chapelle !

 

JR. : Passons à vos peintures. En fait, il faudrait dire vos œuvres d'abord découpées, puis peintes, très précieuses, très sophistiquées. Pourquoi ce besoin de réaliser vos tableaux en damiers ?

CL. : Parce que c'est comme une sorte de patchwork : je commence par un élément, et je rajoute les autres une à une. J'ai l'impression de faire une reconstitution d'éléments, pour parvenir à un tout, une unité.

 

JR. : Cependant, à part le thème qui est le même pour chaque tableau, il n'y a pas de translation d'un carré à l'autre ? Pas de relation ?

CL. : C'est le monde.

 

JR. : Simplement, parce qu'ils sont d'égales proportions, d'un unique thème, l'harmonie se crée d'elle-même, par la situation côte à côte de tous les éléments ?

CL. : Oui. Mais aussi par la façon de les travailler. Les thèmes créent la vie : la maison, les animaux, les masques, les hommes… Tout cela réuni avec les journaux en différentes langues, des papiers qui viennent de partout… c'est ma façon de " faire le monde ".

 

JR. : La plupart de ces carrés semblent réalisés à partir d'objets récupérés. Qu'est-ce que vous récupérez ?

CL. : Beaucoup de papiers, de journaux ; des étiquettes, des tickets, des images… tous porteurs d'histoires ou de souvenirs. Puis des petits objets, des boutons, des morceaux de fer, des cadrans de montres, etc. Tout ce m'entoure, en fait.

 

JR. : Vous mettez en application la maxime de la grand-mère du sculpteur Sylvain Lécrivain, qui lui disait toujours : " Surtout, ne jette rien, ça peut toujours servir ! "

CL. : Ma grand-mère disait la même chose. Et elle avait partout des boîtes pleines des objets les plus inattendus.

 

JR. : Est-ce que vous peignez vos petits carrés séparément ? Ou bien une fois qu'ils sont côte à côte ? Et à quel moment travaillez-vous le fond ?

CL. : Cela dépend pour les petits carrés. Pour le fond, je le peins avant de coller. Je travaille aussi les fonds pour placer les personnages, puis j'assemble, je colle les têtes, les visages… Je garde des chutes de bois qui trouvent leur place dans ces assemblages. Parfois, surgissent d'autres formes…

 

JR. : Certains de vos tableaux, comme ceux sur les masques ou les petits animaux, se lisent tout à fait par damiers. Mais pour d'autres, vous avez tellement rempli les carrés qu'ils se rejoignent sans respiration intermédiaire, et finissent par constituer un ensemble qui peut, par exemple, ressembler à la ville.

CL. : Oui. Mais c'est ce que j'aime. Qu'on les lise de plusieurs façons. Qu'on les regarde de loin, puis une fois tout près, que l'on ait tous les détails de papiers, d'écritures, donc une seconde vision plus détaillée de l'œuvre.

 

JR. : Est-ce important pour vous, d'avoir les journaux en différentes langues. Ou bien le hasard a-t-il, au départ, déterminé cette attitude ?

CL. : Non. C'est parce que j'aime beaucoup les typographies, les mots différents. C'est pour reconstituer, dans mes tableaux, cette idée du monde. J'avais aussi travaillé auparavant avec le papier. Et la démarche était la même, consistant à coller, agglomérer les éléments. Mais avec le bois, l'aspect obtenu n'est pas le même qu'avec le papier. En fait, quels que soient les matériaux, je fais des sortes de rapiéçages, et c'est la même chose avec les petits objets : ce sont des petits bouts de vies, d'histoire du monde qui me permettent de créer des histoires.

 

JR. : Y a-t-il encore une question que vous auriez aimé entendre, et que je n'ai pas posée ?

CL. : Non, pas maintenant. Peut-être qu'après, j'aurai des regrets : j'aurais dû dire ceci ou cela ? Je verrai bien !

Entretien réalisé à Banne, dans la Maison de la Cheminée, le 19 juillet 2006.

 

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