YANNICK LEIDER, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Vous savez, puisque nous en avons parlé au déjeuner que ma première question est traditionnellement : Etes-vous à Banne en tant qu'artiste Singulier ? Ou artiste contemporain ?

Yannick Leider : Je suis ici en tant qu'artiste, tout simplement. Je pense que chaque artiste possède sa singularité. Par contre, en ce qui concerne les définitions, c'est plus difficile, parce qu'en réalité, il n'y a pas une théorie spéciale. Je pense que les artistes qui se sont liés à l'Art singulier sont de couches sociales et d'éducation différentes. Certains viennent plutôt de l'Art brut. D'autres sont des universitaires qui s'y sont retrouvés comme une bouée de sauvetage. Je parle ici tout spécialement de moi. Des gens qui ne voulaient pas faire des animaux éventrés et autres horreurs de l'Art moderne. A ma sortie des Beaux-Arts, j'ai aussi pratiqué l'Art abstrait. Mais je me suis rendu compte que c'est une voie sans issue. Je me voyais de moins en moins là-dedans. C'est ainsi que je me suis retrouvé dans la céramique à l'ancienne. Et, avant également, j'ai fait de la majolique. Ce sont des techniques anciennes européennes et asiatiques qui me permettaient de faire des graphismes plus ou moins condensés ; et à un moment donné, ils ont permis à ma peinture de " revenir ". Cette peinture a ainsi reçu un certain élan. Et, là, j'ai redémarré, avec des couleurs à l'huile, avec des superpositions. Tout ce que j'avais appris aux Beaux-Arts, mais repris, retravaillé avec ce design, ce graphisme moderne très personnel.

Maintenant, ce que je montre, ce sont des peintures parfois très illustratives, peut-être un peu trop bavardes. Mais j'utilise beaucoup de chimie moderne. J'ai inventé des outils pour gicler les peintures. J'utilise évidemment tous les matériaux que nous avons pour la peinture, sauf le pinceau. J'ai aussi éliminé le noir et le blanc. Je peins donc avec une gamme restreinte, mais très large, parce que j'utilise beaucoup des couleurs fluorescentes. Ce sont des couleurs qui me permettent d'éliminer des couleurs graphiques. Il n'y a pas de théorie dedans. C'est un jeu, un amusement. Mais qui contient en même temps une recherche fondamentale et très profonde.

 

JR. : Il y a deux aspects dans votre travail : D'abord, il est tout à fait évident que vous êtes dans le monde du conte, le monde de l'enfance. En même temps, il me semble que l'on retrouve de façon récurrente, des éléments du folklore des Pays de l'Est ? Le coq, l'oiseau. Etes-vous ou non d'accord sur cette proposition ?

YL. : Il y a même bien plus que deux aspects : Effectivement, je possède dans ma palette non seulement une écriture que j'ai réussi à rendre personnelle, mais aussi il y a des éléments graphiques qui sont des sigles caractéristiques de ma peinture. Peut-être pas dans chaque élément ou dans chaque composition, mais très souvent je répète les mêmes sujets pour approfondir, pour me corriger, et approfondir ma connaissance du même élément, en le traduisant de différentes façons.

En ce qui concerne l'influence de l'Art populaire : effectivement, après mes études, j'ai travaillé dans l'ethnologie, et j'ai beaucoup analysé les éléments symboliques de l'Art populaire polonais, et des Pays de l'Est. Je ne suis donc pas indifférent à cet aspect, et il est possible que cela se retrouve dans ma peinture.

 

JR. : J'aurais même dû ajouter les broderies.

YL. : Les broderies sont complètement inconscientes. J'ajoute des éléments, et quand certaines parties de la peinture deviennent monochromes, je commence à m'amuser avec la facture, la texture de la peinture ; et c'est là que commencent à apparaître des éléments qui peuvent, en effet, rappeler des broderies.

 

JR. : Vous avez déjà répondu à cette question à propos de l'absence de noir et de blanc, et vous avez évoqué les couleurs fluo. Comment faites-vous vos mélanges, parce qu'à aucun moment le spectateur n'a l'impression d'avoir devant lui des couleurs fluo. Les mélangez-vous avec des couleurs mates ?

YL. : Non. Je ne fais aucun mélange. J'essaie de profiter de la chimie qui existe. De temps en temps, j'utilise des oxydes métalliques, comme pour la céramique ; très souvent, j'utilise des pigments que je mélange à l'acrylique de la même couleur. Et c'est tout. Et j'essaie d'utiliser de moins en moins des pinceaux, ou d'autres matériaux classiques. J'ai inventé mes propres matériaux, qui donnent beaucoup d'expression aux compositions. Mais il faut dire que c'est toujours à la limite entre la peinture et le bas-relief.

 

JR. : A l'idée du monde de l'enfance, j'aurais dû ajouter que nous sommes dans le monde du Magicien d'Oz, au temps et au pays où les gens et les bêtes se parlaient, se comprenaient, surtout. Prenons le tableau où se trouve le coq que j'ai évoqué tout à l'heure et ce qui est sans doute l'écolier type avec ses grosses lunettes et son air un peu surpris : entre les deux est-ce un poisson ? Est-ce un autre oiseau, il est difficile de le déterminer parce qu'il n'a pas d'ailes, et il a une queue. Tous trois ont l'air de fort bien s'entendre. Avec en plus un tout petit personnage qui me semble être dans l'eau ?

YL. : Evidemment, tout est imaginaire. J'ai fait autrefois beaucoup de paysages, natures mortes… extrêmement classiques. Sans renier mon passé, j'ai essayé de m'en débarrasser, en inventant le monde, " mon " monde qui n'existe pas. Ces couleurs n'existent pas, ces couleurs d'eau, ces reflets. J'essaie d'" embobiner " le spectateur, l'emmener d'une certaine façon. Je considère que pendant les dix premières secondes de mon tableau, quand je fais la composition, j'ai trouvé la solution pour guider le spectateur de telle manière qu'il ne puisse pas quitter l'œuvre du regard sans être allé jusqu'au bout de mon idée. Ensuite, pendant les semaines, parfois les mois qui suivent, je rajoute des éléments de matière, de façon à ne pas perdre cette idée initiale. C'est ainsi, justement, que je lui raconte une histoire.

Mais il faut dire que j'écris des contes et des histoires en dehors de la peinture. Ce sont donc des histoires picturales, auxquelles s'ajoutent des histoires écrites qui peuvent être entendues ou lues selon l'occasion.

 

JR. : Quand vous dites " des histoires picturales ", vous voulez dire que le texte se mêle aux images ? Ou que l'image raconte ce que vous aviez pensé ?

YL. : Jusqu'à présent, c'était effectivement ainsi : l'image qui racontait. Mais maintenant, cela ne me suffit plus. Prochainement, dans une galerie près de Grenoble, il y aura mon exposition où je veux montrer " Le Manifeste des lutins " et d'autres œuvres. Au total, vingt-quatre tableaux assez puissants qui vont montrer justement tout l'univers parallèle de l'homme. Qu'accompagnera la lecture de mes petites histoires. Et peut-être même des écrits directement sur les murs. De sorte que l'on pourra lire mes histoires et les compositions qui seront sur les tableaux.

 

JR. : Diriez-vous que, lorsque vous avez une histoire écrite, vous pouvez traduire parfaitement la même histoire picturalement ?

YL. : C'est possible, mais en général c'est inutile, parce que ce sont deux mondes qui se rejoignent. Mais ce n'est pas nécessaire, parce que je pense que cela prendrait la liberté à la personne qui regarde. Et deuxièmement, cela me prendrait ma liberté de trouver chaque fois une autre interprétation. En effet, dans un premier temps, j'avais une interprétation par rapport à ma première idée de mon tableau, mais ensuite je me laisse une libre interprétation chaque fois que moi-même je regarde, puisque je me mets à la place du spectateur.

 

JR. : Y a-t-il quelque chose dont vous auriez aimé parler ; une question que vous auriez aimé entendre et que je n'ai pas posée ?

YL. : Je pense qu'après toutes ces années de travail, où il y avait de très nombreux ogres, très dangereux et bizarroïdes, qui étaient mes éléphants de service, des personnages qui me préservaient de l'extérieur, je n'ai plus maintenant besoin de me cacher, de rechercher l'aide de mes serviteurs. Au contraire, je peux m'ouvrir plus. Et mes compositions jaillissent de plaisir. J'ai énormément de plaisir à peindre, et à raconter mes histoires !

 

JR. : Vous voulez dire que maintenant, vous êtes dans un monde gentil, parce que la peur vous a quitté ?

YL. : Tout à fait. Maintenant, j'attends tranquillement. Et pendant ce temps je fais de la peinture. Je suis très content quand les gens regardent mes tableaux. Ils ne sont même pas obligés de les acheter, il suffit qu'ils les regardent, qu'ils reçoivent la force de cette couleur. Peut-être alors deviendront-ils meilleurs ? Qu'ils se sentiront mieux ? Qui sait ?

Entretien réalisé à la Salle de l'Art actuel, à Banne, le 4 mai 2008.

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