GUY LEHMANN, sculpteur

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Guy Lehmann, êtes-vous un ancien coureur cycliste ? Au contraire, haïssiez-vous le vélo ? Sinon, comment fait-il interpréter cette obsession, le mot n'est pas trop fort, qui vous fait créer des bicyclettes tous formats, couleurs, etc. miniaturisés ?

Guy Lehmann : Ils ne sont pas miniaturisés !

 

JR. : Tout de même, ils ne sont pas de la taille de vrais vélos !

GL. : Mais ils mesurent 3,35m !

 

JR. : Mais il en faut combien, pour réaliser cette longueur ?

GL. : Je ne sais pas, un certain nombre ?

 

JR. : Et voilà !

GL. : Ce n'est pas l'obsession de la miniaturisation ! Certes, ce n'est pas du monumental, mais pour moi c'est une matière !

 

JR. : Comment expliquez-vous votre démarche, quand vous réalisez un arbre de la hauteur de la pièce, dont la terre nourricière est composée de vélos ; et que le tronc, les branches sont également constitués de vélos …

GL. : Au départ, c'était bien cela. Et puis, c'est devenu ce que j'ai appelé des cénotaphes, c'est-à-dire des monuments funéraires ; parce qu'il y a une histoire dans ces constructions. D'abord, elles sont réalisés en fil de fer de vigne. J'habite dans une région de vignobles. Autrefois, il y a avait tous les bougnats dont les familles étaient vigneronnes. Ils emmenaient le vin à Paris en même temps que le charbon. Mais peu à peu, le vin ne se vendant plus, et le travail étant trop dur, le paysage a changé.

Moi, j'avais un passé de miniaturiste que j'avais choisi il y a vingt-cinq ans. Et puis, quand j'avais cinq ans, le vélo était sexué. Il y avait les vélos de dames et les vélos d'hommes. Avec la barre, ou sans la barre. Cela permettait de raconter des histoires, de remplacer l'humain par un objet. Un objet qui avait accompagné l'enfance et l'adolescence. Et qui avait un côté magique. Il était donc intéressant, en tant que miniaturiste, de composer des histoires, en précisant s'il s'agissait d' " un garçon " ou d'" une fille "…

Le temps s'écoulant, j'ai senti que je passais à la trappe. Alors, je me suis dit que je devais trouver une idée qui me ferait redevenir un peu célèbre. Un jour, j'ai eu un rouleau de fil de fer qui autrefois tenait les ceps de vignes. Avec, j'ai commencé à faire des objets tout petits. J'aime l'idée de ce fil qui a servi pendant des siècles et qui sert de nouveau, alors que les anciennes vignes sont devenues des champs de maïs…

 

JR. : N'est-ce pas paradoxal, d'appeler " cénotaphe " une construction faite de petits vélos dont la définition est de vous emmener ailleurs ?

GL. : Oui, peut-être. Mais j'ai connu un vieux vigneron qui avait trimé toute sa vie dans sa vigne. Il venait à l'atelier, il était surpris de ce travail obsessionnel, et des contraintes extrêmement rigoureuses que je m'impose. Il devait me croire un peu fada ! Je pensais que ce travail était une façon de lui rendre un hommage, puisqu'un cénotaphe est un monument qui n'a pas de corps.

 

JR. : Pour jouer sur l'idée, peut-on dire que c'est parce que c'est un vélo qu'il développe votre imagination ?

GL. : Là, c'est un jeu de mot ! Le vélo en soi est un objet magique ! Il me permettait de me sauver plus vite quand mon père voulait me rosser. Quelqu'un a dit que l'adolescence se traduit " à deux roues "… C'est pour cela que je regrette que les enfants n'aient maintenant que des vélos très sophistiqués, et que leur espace de liberté soit tellement plus réduit qu'à notre époque !

 

JR. : Quand je regarde ces guirlandes de vélos, que vous disposez sur le mur, j'hésite entre la connotation d'un bijou, d'un collier par exemple, ou d'un chapelet ?

GL. : C'est les deux ! Le chapelet parce que je les enchaîne les uns aux autres. Ce qui contribue à leur enlever toute liberté, d'ailleurs ! Conceptuellement, c'est intéressant, parce que cet enchaînement cadenasse le vélo ! Et puis ce travail très répétitif est comme une litanie ! Il y a des jours sans et des jours avec ! Et quand j'en ai réalisé un grand nombre dans la journée, j'ai l'impression d'être dans une espèce d'endroit complètement absurde ; un endroit qui n'existe pas. A ce moment-là, il y a une sorte de tri qui s'opère instinctivement. Parfois, je me rends compte que j'avance, d'autres fois que je n'arrive pas à terminer ce que je voulais réaliser. Et puis, il m'arrive de travailler en réalisant des installations. En fait mes vélos sont une façon d'exprimer ma parole. C'est pourquoi il y a de la couleur ; mais parfois, aussi certains sont très gris. C'est un travail très compliqué, de composer des fleurs qui, une fois verticales ne tiennent plus debout, de faire des compositions, des emboîtements…

En fait, ce que vous avez pris pour un arbre est aussi, parfois, pour moi une bombe, c'est l'élévation de la bombe.

 

JR. : Vous êtes alors à Hiroshima ?

GL. : Exactement. D'ailleurs, ce sera bientôt l'anniversaire d'Hiroshima ! J'ai travaillé autrefois à fabriquer des feux d'artifice. Et, à chaque fête, je devais entendre " Oh la belle bleue ! Oh la belle rouge ! ". J'ai arrêté parce que tout cela était pour moi, trop près de l'idée de la bombe.

J'aime ce qui est éphémère, les fleurs, le côté éphémère d'une pierre,... Quoi de plus beau qu'un galet ballotté par les vagues ? En même temps, j'ai sans doute " un petit vélo dans la tête " -je m'en défends, pourtant, j'affirme à tout le monde que je n'en ai pas, que je l'évacue en le réalisant en fil de fer- mais c'est comme dans tous les mouvements artistiques actuels où l'on retrouve toujours l'esprit de Duchamp, qui dit que chacun agit en spectateur, que chacun regarde, bref que l'on n'est pas grand-chose !

 

JR. : Venons-en à ces minuscules vélos, placés individuellement sur des supports, et qui prennent des connotations diverses : insectes, animaux, bêtes rampantes, etc. Là, le vélo est devenu tellement arachnéen qu'en fait l'animal apparaît d'abord, et seulement après, lorsque l'œil est très près, apparaît le vélo sur son dos. Sommes-nous dans un cas de mimétisme avec des pique-bœufs, etc. ?

GL. : Cette idée m'amuse, parce qu'à un moment, j'en ai fait un que j'avais intitulé " Pique-bœuf ".

Cette partie-là, il faut bien l'admettre, est beaucoup plus décorative, donc beaucoup plus alimentaire.

 

JR. : Il n'empêche qu'ils sont extrêmement beaux, fins, tellement fins que chacun a plaisir à se coller le nez dessus, dans une approche infiniment plus intime que les chapelets évoqués tout à l'heure !

GL. : Oui, tout à fait. Je peux qualifier ces éléments d'autoportraits. De portraits, plutôt. Inutile peut-être, d'ajouter " auto ". De toute façon, chaque fois qu'un artiste fait un portrait, c'est un autoportrait !!! Chacun parle de ce qu'il connaît, or ce qu'il connaît, c'est lui-même. Au début, je plaçais ces petits objets au niveau du visage des enfants. Maintenant, je les mets à portée des adultes. Les réactions des uns et des autres me font fondre de tristesse, hurler de rire…

 

JR. : J'aimerais tout de même que nous revenions sur le côté… On pourrait dire le côté bijou de ces miniatures. Travaillez-vous à la loupe pour les réaliser ?

GL. : Non. Je suis myope. Donc, comme les dentellières, j'ai une bonne vision rapprochée. Cela me permet des gestes très précis. Quand on travaille, la précision, en fait, vient de l'intérieur. La main ne fait qu'obéir. Et puis, j'ai peut-être un côté patient, qui me permet de créer ainsi dans l'excès. Cette partie-là de mes œuvres est mon excès.

 

JR. : Tout de même, une question d'humour : dans ces vélos qui sont si petits, si finement ciselés, pourquoi n'y a-t-il jamais de rayons aux roues ?

GL. : C'est très juste. Mais en fait, quand vous voyez passer un vélo, vous ne voyez pas les rayons !

 

JR. : Ces vélos-là sont donc tous à pleine vitesse ?

GL. : Voilà ! Cela a commencé à une époque où l'on parlait beaucoup des routards. Les vélos tournant à pleine vitesse étaient comme des espèces de fleurs. A cette époque-là, je faisais des bijoux, je cherchais ma propre méthode. Et puis, un jour, j'ai marché par inadvertance sur l'un de ces petits vélos ! Et l'objet écrasé m'a fait penser à un insecte.

 

JR. : Y a-t-il des questions que j'aurais dû vous poser, et que je n'ai pas posées ?

GL. : Non ! Je dirai simplement que c'est plus porteur de jouer au foot que de faire des statues. Et pourtant, je trouve que c'est très important de se donner ce plaisir.

Cet entretien a été réalisé à BANNE, au Festival d'Art singulier, Art d'aujourd'hui ", le 16 juillet 2009.

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