RAELYN LARSON , sculpteur

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Raelyn Larson, vous êtes américaine, et vous vivez en France ?

Raelyn Larson : Oui. Depuis près de quinze ans !

 

JR. : Hier, pour le vernissage, vous aviez mis une belle robe longue, était-ce pour avoir l'air d'appartenir au monde de vos sculptures qui, souvent, sont ainsi vêtues ?

RL. : Le fruit ne tombe pas loin de l'arbre ! Je trouve la vie gaie et colorée, alors pourquoi ne pas la reproduire ?

 

JR. : Je trouve votre travail très amusant, avec vos femmes au corps plantureux, au visage un peu enlaidi par des maquillages outranciers sur des lèvres lippues. Mais le bas du corps est complètement irréaliste…

RL. : Je regarde et je vois beaucoup de femmes présentées dans les médias : Leurs maquilleurs ont la liberté de plastifier, élastifier, tordre et tendre… le corps féminin. Je prends la même liberté. Et puis, j'ai des grands pieds, je trouve qu'au moins avec le mistral, je ne risque pas de tomber. C'est intéressant d'avoir des pieds bien sur terre. Mais surtout d'avoir cette latitude de jouer avec des femmes. Cela me fait rire, en tout cas.

 

JR. : Ce qui est amusant, c'est que, finalement, le haut du corps est toujours élégant. Vos femmes ont des bustes fins, de petits seins, par contre leurs jambes sont éléphantesques ! Faut-il penser que vous aimez ce contraste ? Ou faut-il les voir comme les Petites Filles modèles qui, naguère se promenaient avec leurs robes à crinolines, et leurs culottes qui leur faisaient bouffer le bas du corps ?

RL. : Je crois que c'est un mélange des deux. Il y a des sculptures qui chaussent du 53, d'autres qui ont les pieds en proportion de leurs mains. Là, des panties cachent entièrement leur corps. Ailleurs, elles ont des pattes de poules. Y a-t-il vraiment du sens ? Est-ce que je cherche à avoir du sens ? Non. C'est ma logique. J'essaie d'écouter mon instinct et de le suivre. Je trouve que les belles courbes très voluptueuses sont beaucoup plus intéressantes qu'une ceinture sur laquelle on pose ses fesses !

 

JR. : En même temps, je les trouve très érotiques.

RL. : Oui. Et très à l'aise dans leur peau ! Physiquement posées. Avec une belle dégaine, un bel élan. Ce sont de belles images de la Femme. Je ne me fixe pas une idée préconçue vis-à-vis des proportions. J'écoute mon instinct, et je trouve ce qui sort joli, rigolo, positif !

 

JR. : Vous vernissez les vêtements, mais vous laissez les personnages en mat. Pourquoi ce parti pris ?

RL. : Quand on émaille, cela rend la sculpture étanche et fermée. Au début, j'émaillais tout, mais cela ne me convenait pas. Je trouve qu'il existe une différence entre le corps et les vêtements. D'autant plus que l'on a beaucoup plus de liberté, sur du brut, de jouer avec les subtilités de couleurs, les surcouches ou les épaisseurs différentes. Tandis qu'une fois émaillé, il n'y a plus rien à faire. Donc, différencier les vêtements de la femme ; jouer avec les couleurs ; et imaginer des textures différentes.

 

JR. : Par ailleurs, vous présentez dehors une installation qui ne manque pas non plus de sel ! Faut-il " lire " ensemble tous ces personnages ? Ou faut-il les envisager séparément ?

RL. : Je pense que l'ensemble est plus parlant que les œuvres individuelles. Quoique il y en a deux qui me touchent plus que d'autres !

Etre invitée à cette exposition de " sculptures insolites " était pour moi l'occasion de faire quelque chose qui n'avait jamais été vu. Ma vie personnelle a été pas mal investie dans des relations avec des enfants. C'était l'occasion de préciser ce regard ; ma réflexion sur la présence physique que les enfants ont dans la vie. C'était le moment de me lancer dans des investigations plus profondes sur l'enfance : qu'est-ce que l'idée d'enfance ? Essayer de trouver des symboles ou des représentations graphiques qui représentent l'enfance dans l'esprit des gens.

 

JR. : Nous pourrions nommer ce coin Petits moments d'intimité ?

RL. : Pourquoi pas ! Ou Une journée avec des monstres !

 

JR. : Vous avez placé une fillette réfugiée dans les jambes d'une sculpture féminine (sa mère ? Une personne de connaissance ?...) Mais la statue est coupée en deux à la taille. Assez haut pour faire dire que si elle était entière, elle serait une géante. Ou bien est-ce un " faux lieu " ? Un lieu qui ne peut pas la protéger ?

RL. : Le lierre pousse sur les jambes de cette femme, ce qui implique qu'elle est plutôt immobile. Donc il s'agit bien d'un faux lieu ! Où l'enfant ne sera pas protégée. Ou alors, la maman est tellement occupée qu'elle a pris racine.

 

JR. : Cette partie de votre travail implique donc une incertitude, des non-réponses ? Par contre, vous avez deux enfants, l'un sur une chaise, l'autre par terre, en train de s'époumoner à qui mieux mieux. Pourquoi sont-ils à ce point désespérés ?

RL. : Parce qu'il ne faut pas oublier que, quand il s'agit de bébés, la communication ne se passe pas comme entre adultes, entre gens qui se parlent de façon claire. Il est très difficile de deviner les besoins, les envies, les manques que peuvent avoir les petits. Nous parlions de regard, tout à l'heure. Mon regard que je porte sur ce que je vois. Et puis ce qui est réel, qui existe. Parfois, on ressent cette émotion exprimée par ces bébés, c'est quelque chose que chacun a ressenti. Et l'enfant est libre d'exprimer toutes ces nuances. On peut s'identifier à ses réactions. L'adulte n'a plus le droit de hurler, mais les bébés ont ce droit. C'était important pour moi de pouvoir exprimer ces émotions primales à travers ces sculptures.

 

JR. : Nous en venons à votre inénarrable landau, avec uniquement des jambes et des bras qui dépassent, au milieu de fleurs et de ce qui semble être des éponges ?

RL. : Non, ce sont des nénuphars. Puisque nous venons de parler de l'enfance et des origines, chacun sait que les bébés naissent dans les choux. En l'occurrence, il y en a peut-être trop dans ce landau. Et là, nous rejoignons une fois encore l'idée médiatique. Où l'on est entraîné dans la paternité ou la maternité, uniquement pour suivre l'exemple, et sans avoir vraiment étudié la question !

 

JR. : Pourquoi les deux garçons sont-ils nus ? Vous avez parlé de " réactions primales " : est-ce pour indiquer que, même s'ils sont désagréables, ils sont innocents " comme l'enfant qui vient de naître " ? Mais dans ce cas, pourquoi la fillette a-t-elle de beaux vêtements ?

RL. : Pourquoi dites-vous des " garçons " ?

 

JR. : Parce qu'il me semble qu'ils ont des corps de garçons ? Vous diriez qu'il s'agit de petites filles ?

RL. : Non, parce qu'en fait ils n'ont pas de sexe !

 

JR. : La force de leur petit corps râblé m'a fait penser immédiatement à des garçons !

RL. : Je ne me prononce pas là-dessus ! Pourquoi certains habillés, d'autres non ? C'est peut-être plus par rapport à la représentation de la femme, dans cet ensemble ? Avec ses vêtements, on sait qu'il s'agit d'une petite fille, même si elle a le même corps que son frère !

 

JR. : Nous dirons donc qu'ici, l'habit fait le moine !

RL. : Tout à fait ! On dirait la même chose à propos du portrait de la mère qui est devant.

Je ne suis pas sûre que ma réponse soit très bonne ? Je ne comprends pas forcément toutes mes sculptures, avant qu'elles ne soient terminées. Cela me permet d'apprendre des choses sur moi-même à travers ces œuvres.

 

JR. : Voulez-vous ajouter quelque chose dont nous n'avons pas parlé ?

RL. : Rien, si ce n'est que j'ai été très heureuse de réaliser un travail qui tranche avec celui que j'avais fait jusqu'à présent. Et que j'ai envie de réaliser des œuvres plus grandes.

 

JR. : Ajoutons quand même, que votre biberon a fait rêver tous les bébés qui sont passés !

RL. : Oui, apparemment.

 

Entretien réalisé le Samedi 20 mai 2006, à l'Ancienne Abbaye de Saint-Galmier, dans le cadre de " Céramiques insolites ".

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