VERONIQUE LAPEYRIE, sculpteur

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Véronique Lapeyrie, y a-t-il longtemps que vous sculptez ?

Véronique Lapeyrie : Il y a une vingtaine d'années. Et j'aime infiniment la céramique. Mon travail n'est pas nécessairement insolite, mais comme j'avais très envie de participer à " Céramiques insolites ", j'ai réalisé une œuvre spécialement pour ce festival. Et je me réjouis de me retrouver au milieu de tous les autres.

 

JR. : Qu'entendez-vous par " Mon travail n'est pas nécessairement insolite " ?

VL. : La plupart des œuvres des autres exposants me semblent jetées, spontanées. Moi, j'ai besoin d'aller jusqu'au bout du bout de la forme, du volume. J'ai une démarche quasi-maniaque. Tandis que pour moi, l'Art singulier, l'Art insolite sont faits de coups de cœur, jetés sur la table. Autant j'aime les regarder, autant je suis incapable de m'arrêter au bon moment. C'est la raison pour laquelle je ne me sens pas " dans " l'Art singulier, alors que j'aime cette démarche pour les autres.

 

JR. : Cela signifie-t-il que, dans votre travail habituel, votre tête passe " avant " vos tripes ?

VL. : Absolument ! Je suis incapable de " montrer mes tripes ". En fait, " il faut " que je les montre dans la solitude de mon atelier ; et ensuite que je les cache.

 

JR. : Chaque année, le thème de " Céramiques insolites " est le corps. Je vois bien comment vos trois grands personnages se rattachent à ce thème, même s'ils sont bizarrement dépourvus de corps, et n'ont qu'une tête sur un cou démesuré. Par contre, comment votre Tour de Babel de tortues, et votre plantation de choux peuvent-elles s'y rapporter ?

VL. : Il y a trois éléments : l'humain ; le végétal, le chou à cause de l'expression " naître dans un chou " ; et les tortues à cause de la carapace protectrice. Chacune ayant une carapace, on s'oriente vers la carapace de chaque humain. Et les humains que je fais sont en fait des axes, parce qu'il faut être planté dans la terre.

Ne rien dire et être très fort. Avoir une colonne vertébrale, car pour moi ce que vous appelez des cous, sont des corps. En fait, je reprends la notion d'axe pour chaque personne.

 

JR. : Indirectement, ces personnages se situent donc dans votre production habituelle, plutôt que dans une démarche qui vous impliquerait davantage ?

VL. : Oui.

 

JR. : Pour moi, ils ressemblent à des gardiens, plantés au-dessus de vos autres éléments ? Mais tous trois ont la même tête, la même chevelure et le même visage et ils ne manifestent aucun état d'âme.

VL. : Tout à fait.

 

JR. : Pourquoi les avez-vous, en fait, réalisés comme des clones ?

VL. : C'est à cause de cette notion d'axe. La volonté de ne rien montrer en apparence. Pour moi, tout est à l'intérieur. Il y a une force à l'intérieur, même si on ne laisse rien paraître. C'est parfois plus simple " de paraître rien " pour être plus fort à l'intérieur. C'est également une carapace.

Je ne fais pas de bruit, je ne suis pas omniprésente. Mais en fait, je " suis là " !

 

JR. : Dans le travail que vous présentez, les visiteurs doivent donc partir des choux, d'où sont nés les humains et les animaux ?

VL. : Oui. Pour en revenir finalement à cette notion de " cacher ". Cacher, carapace…

 

JR. : Votre travail est donc très conceptuel ?

VL. : Oui. De même qu'il m'est impossible de mettre mes tripes sur la table, il faut toujours qu'il y ait des empilements. J'empile dans ma tête… C'est ainsi que je fonctionne dans la vie.

 

JR. : Est-il indiscret de vous demander pourquoi vous essayez ainsi de vous protéger ?

VL. : C'est ainsi ! Dans de nombreux cas, je préfère être calme et placide ; être considérée comme telle, et bouillonner discrètement à l'intérieur.

 

JR. : Par ailleurs, vous avez choisi pour vos personnages du brun foncé ; pour vos choux, du brun clair, et pour votre tour un amalgame de bruns : En plus de la démarche que vous avez décrite, pourquoi cette volonté de choisir des couleurs aussi neutres ?

VL. : J'ai du mal avec la brillance pour mon travail. J'aime qu'il garde un aspect minéral, avec ces couleurs brutes.

 

JR. : Tout de même, vos tortues présentent des nuances ; vos choux également : pourquoi vos personnages sont-ils absolument monochromes ?

VL. : Je ne sais pas. Peut-être pour préserver le mystère, le silence, l'intériorité ?

 

JR. : Y a-t-il autre chose que vous aimeriez développer ; des questions que vous auriez souhaité que je vous pose et que je n'ai pas posées ? Parce qu'en fait, vous avez là très peu d'œuvres pour vous représenter.

VL. : Pour moi, c'était vraiment une envie de venir avec Alain Kieffer dont j'aime beaucoup le travail tellement en opposition avec le mien. C'est le plaisir d'être ici, et d'avoir de cette façon particulière, pu présenter mes oeuvres.

 

JR. : Le sens de votre travail n'a donc, en fait, été qu'un prétexte pour venir ? Vous auriez pu venir uniquement en visiteuse ?

VL. : Je suis déjà venue en visiteuse. Mais j'avais envie de confronter mon travail à d'autres oeuvres tellement différentes.

 

JR. : Et maintenant que vous l'avez fait, qu'est-ce que cela vous a apporté ?

VL. : Je suis très contente ! Je ne peux pas encore tout expliquer, parce qu'il faut que j'analyse. Mais je suis absolument ravie d'avoir fait ce choix. Autant que de ce que je présente. Tout cela me correspond. Et je me sens à l'aise face aux autres œuvres que j'aime et qui sont à l'opposé de moi.

 

JR. : Vous êtes donc une artiste heureuse ?

VL. : Absolument !

Entretien réalisé au cours de Céramiques Insolites à Saint-Galmier, le 17 mai 2009.

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