ALBERT LANGLOIS, sculpteur

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Albert Langlois, votre monde est-il uniquement animalier ?

Albert Langlois : Oui, c'est vrai.

 

JR. : Avec quelques personnages qui seraient là uniquement pour valoriser l'animal ?

AL. : Non. L'homme sur le cheval sert de décor. Et puis, surtout, l'amusement consistait à sculpter autre chose que l'animal ; les petites roues, les petites attaches… multiplier les matériaux … avec parfois une toute petite touche dorée sur le brun animal.

 

JR. : Parfois, nous sommes presque parmi les angelots du XVIIIe siècle ?

AL. : Oui, mais c'est assez rare que je travaille dans cet esprit. C'était la volonté de faire une grosse pièce, dans un contexte précis.

Je travaille plutôt la symbolique, les idoles païennes.

 

JR. : Essayons de sérier un peu nos questionnements : Tout à l'heure, j'étais en train de prendre des photos, et vous m'avez fait remarquer que j'étais placée au mauvais endroit…Il s'agissait d'un groupe d'oiseaux.

AL. : En effet, je l'appelle " Carré d'oiseaux ", et je l'intitule " Regarde-moi ", parce qu'il est conçu pour permettre un échange entre le regardeur et le regardé.

 

JR. : Mais apparemment, vos oiseaux sont dans tous les sens… C'est donc moi qui dois faire le tour de ce carré ?

AL. : Ils sont dans tous les sens, oui. Quelle que soit votre position, les yeux vous regardent.

 

JR. : C'est donc comme avec la Joconde ?

AL. : Oh non ! Mais si vous suivez la direction du cou, les oiseaux sont en train de se retourner pour vous regarder. C'est donc un carré d'oiseaux basé sur le principe de foule. On ne s'en rend pas trop compte ici parce qu'il est petit. Mais je fais des carrés beaucoup plus grands, avec une soixantaine d'oiseaux. Ce qui fait cent vingt yeux qui regardent le spectateur. J'aimerais travailler cette idée peut-être pas jusqu'au malaise, mais au moins en allant très loin dans la démarche.

 

JR. : Au départ, j'avais pensé qu'il pouvait s'agir d'un énorme sifflet, dans le même esprit que ceux d'Amérique du Sud qui sont souvent en forme d'oiseaux. Mais vous avez précisé qu'il s'agissait d'un travail sur le regard. Pourquoi ce parti pris ?

AL. : C'est en effet un travail sur le regard. Il est conçu de façon très simple : c'est un triangle de terre replié sur lui-même. On introduit le doigt dans le triangle, et en trois mouvements on fait la tête ! J'aime cette simplicité. J'aime en venir à l'idée de foule. Et puis après, créer un effet qui n'est pas sur un oiseau, mais sur la globalité.

 

JR. : Nous passerons " sur " l'évêque…

AL. : Alors là !!! Quand on revient de Banne, on a l'esprit léger. Il s'agit-là d'un reliquaire, un reliquaire amoureux. Il a une petite porte derrière, et il est conçu pour mettre des petits messages d'amour ! Sacraliser l'amour m'a semblé sympathique.

 

JR. : La plupart des autres œuvres sont donc des animaux. Très lourds. Massifs. Même les coqs, dont l'un a la queue triomphante, et l'autre la queue en berne. Que lui arrive-t-il ?

AL. : Rien. Simplement, avec une pièce d'une telle longueur, il lui fallait trois points d'appui. Il existe des milliers de coqs, non seulement en terre, mais découpés en tôle pour être placés comme épis de faîtage au sommet des églises. Je trouvais amusant de m'éloigner de la forme évidente, et qu'ils ne soient plus présents que par quelques symboles : la crête, la hauteur des pattes, les barbillons. Le reste n'est pas important. L'œuvre devient une pièce harmonieuse et colorée. C'est tout.

 

JR. : A d'autres moments, nous sommes dans le monde du jouet ?

AL. : Oui, effectivement. Ces sculptures ont pour moi un intérêt dans la recherche de symboles, comme ceux que l'on retrouve sur les jouets hindous. Mais là, je me suis amusé, sur les rapports entre le lourd et le léger ; sur des éléments qui vont se croiser pour ramener par exemple l'œil sur le cavalier qui est minuscule et qui est le seul à être ouvragé, bien armé, bien ossaturé, alors que le reste est hyper simple. Il n'y a pas de rênes, rien qui dirige le cheval.

 

JR. : Par contre, la tête du cheval est également minuscule par rapport au corps énorme. Je dirais presque qu'elle est le pendant du cavalier. Tous deux sont sur une même ligne.

AL. : Elle est tout de même moins travaillée que le cavalier Mais c'est le contraire des roues qui sont très lourdes. J'aime beaucoup travailler les extrêmes. J'ai été architecte, et en architecture, on travaille souvent les extrêmes, avec l'un qui balance l'autre. Le lourd qui s'oppose au léger. Le noir qui s'affronte avec une partie dorée. Un torse qui compte à peine alors que le bas est une énorme boule, etc. Sculpter, c'est chaque fois établir des rapports.

 

JR. : Venons-en aux idoles.

AL. : J'aime bien travailler les idoles. J'ai été spéléologue, et j'ai trouvé des pièces archéologiques qui sont vraiment curieuses. J'ai toujours gardé en mémoire cette idée d'archéologie. L'une de mes idoles est basée sur la symbolique féminine, le cercle fendu d'une barre. Le reste est travaillé très simplement, dans des rapports des longueurs et du diamètre qui constitue la partie basse. J'ai joué aussi sur l'encastrement dans le cristal de roche naturel qui est en fait une pierre de soin chinoise et qui, normalement, engendre de la douceur. Je l'ai fixée à la place du nombril, puisque c'est une idole de femme, afin que ce soit la femme qui soit créatrice de douceur.

 

JR. : Ces idoles me semblent complètement à part dans ce monde animalier. Et toutes se présentent, comme la petite Dame de Brassempouy, par exemple, avec des hanches larges.

AL. : Oui, c'est pour confirmer les symboles féminins. Les seins, contrairement à la petite Dame rejoignent une connotation plus moderne. Puisque la fente est très accusée, deux petits seins sont suffisants. Là aussi, il y a une opposition que, personnellement, je trouve agréable ; et qui engendre des rapports de longueur, de largeur, d'épaisseur, bref d'esthétique.

 

JR. : Ceci dit, contrairement à la petite Dame de Brassempouy, même si les hanches de vos idoles sont un peu larges, elles ne font pas songer à la maternité.

AL. : Non, en effet. L'une pourrait se rapprocher de la civilisation de la Grèce ionienne, c'est pour cela que je l'ai laissée blanche.

 

JR. : Venons-en maintenant à la tauromachie. Vos taureaux sont tous en position d'attaque, la tête baissée, le mufle sur le poitrail, et les cornes en avant…

AL. : Oh non ! Le mufle sur le poitrail est pour générer pratiquement une absence de tête. Le reste tient à la hauteur du poitrail. Je les trouve travaillés différemment dans le sens où pour deux d'entre eux, le poitrail crée quelque chose qui se lève. On est sur un objet qui devient sexuel, une érection. Alors qu'un autre est travaillé selon des normes modernes : le poitrail a une énorme largeur, pour pouvoir offrir toute une gamme de couleurs qui rappellent la tauromachie, la couleur du sable, celle du taureau, celle du sang, l'or du matador. Et c'est tout.

 

JR. : Les trois, en effet, sont travaillés de façon tout à fait différente : l'un avec beaucoup de préciosité, comme une broderie …

AL. : Oui, c'est un motif celte que l'on trouve en Bretagne et en Espagne…

 

JR. : L'autre n'est fait que d'allusions de taches.

AL. : Oui, il est travaillé au feu, avec de l'oxyde de fer rouge, et des enfumages. Enfumé sur un tout petit feu. Avec des parties qui ont été volontairement cachées, pour avoir des affrontements entre le noir et le rouge, de façon à avoir sang et noir, et créer ainsi une œuvre forte, qui rappelle le taureau et son côté sanguin, son côté qui s'affirme.

 

JR. : Le troisième me semble traité de façon complètement différente des deux autres.

AL. : C'est une facture contemporaine. Ce n'est pas un taureau de combat. La largeur de son torse ne le permettrait pas.

 

JR. : Avant de terminer, je voudrais tout de même une précision : j'ai dit " c'est un bestiaire ", mais peut-être avez-vous une autre définition ?

AL. : Non, bestiaire me convient. Tout de même, il y a deux choses ; le bestiaire et les idoles. Il y a en fait l'idée de violence générée par les taureaux, et puis la douceur apportée par la féminité des idoles. Et que je préfère traiter dans une référence aux arts anciens, plutôt que de chercher l'image d'une jolie femme. En fait, ce qui m'intéresse, c'est le rapport au Moyen-âge, à la mythologie. La tête de mon cerf ressemble peut-être à une tête de lièvre, j'aime les déformations volontaires qu'elle porte. J'ai voulu qu'elle reste quelque chose de mythique. Comme je viens de le dire, c'est la mythologie, c'est la symbolique que je travaille avant tout.

Cet entretien a été réalisé à BANNE, au Festival d'Art singulier, Art d'aujourd'hui ", le 16 juillet 2009.

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