MURIEL LANDERER, sculpteur et peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Muriel Landerer, vous avez apporté ce qui me semble être deux formes d'arts très différentes ?

Muriel Landerer : Oui, deux techniques différentes. Mais c'est pour moi comme une écriture. J'ai commencé par la peinture, parmi de nombreuses autres recherches. Et puis, depuis trois ans, j'ai eu envie de passer par un matériau qui avait déjà une histoire, une patine, une matière, une vie… Et j'ai commencé à utiliser le fil de fer et les autres matières voisines.

 

JR. : Il me semble tout de même que l'expression du fil de fer et des petites lamelles métalliques est totalement différent de l'esprit des peintures. Vous avez ici des personnages seuls, creux forcément, en raison du matériau ; par opposition aux peintures où vous avez chaque fois une scène de vie, avec un groupe plus ou moins important, et avec lesquelles le spectateur a, au contraire, le sentiment de compacité.

ML. : Oui, mais c'était une quête de liberté, apporté par ce nouveau matériau. Et j'avais aussi envie d'exprimer le vide, l'espace, la lumière, la résonance avec une ombre, tout ce qui fait partie de la troisième dimension. J'avais envie d'aborder le volume, mais pas dans le sens du plein. Je voulais aussi travailler le trait, et c'est par le fil de fer que j'ai pu faire un lien avec mes figures puisque je parle toujours de l'être humain, de la sociabilité, des regards qui parlent de beaucoup de choses.

 

JR. : Si j'ai bien compris, vous avez, avec le fil de fer, trouvé le moyen d'expurger le trop-plein qui vous lassait dans les peintures ?

ML. : Oui, en quelque sorte.

 

JR. : La façon dont vous placez vos sculptures fait que vous avez toujours " l'être et son double " ?

ML. : Oui, c'est peut-être par besoin d'être toujours accompagnée ?

 

JR. : Vous ne seriez donc pas complètement libérée du côté trop-plein ?

ML. : Non, sans doute. Je peins des personnages dans les moments où je me sens dans la solitude qui est celle de l'artiste face à son chevalet. J'ai besoin d'établir des rencontres. Et, dans ce travail de fil de fer, il y a un sentiment de découverte. Parce que, dans une peinture, vu la façon dont je l'aborde, je veux toujours aller vers " le meilleur " que je puisse atteindre. Tandis que, dans ce travail de fil de fer, je suis prise dans une liberté, et je " découvre " des gens. C'est vraiment une approche différente.

 

JR. : Oui, d'autant plus que dans le fil de fer où vous jouez des ombres, c'est " moi et mon double ", tandis que dans la peinture, c'est " moi et autrui ", ce qui n'est pas la même chose.

ML. : Je ne sais pas trop où cela peut me mener.

 

JR. : Les sculptures vous emmènent vers une notion d'introversion, (je suis toute seule avec moi) ; alors que la peinture vous emmène vers une extraversion, ( je suis face à quelqu'un d'autre)…

ML. : Oui, mais pourquoi pas ? Cela fait partie des étapes de mon parcours. Et j'ai besoin de cette étape d'introspection, pour chercher l'essentiel. Il est vrai que, dans la peinture, j'ai souvent cette notion de complexité, de challenge, avec une figure, un équilibre d'une composition, tandis que dans le travail du fil de fer, je suis beaucoup plus libre.

J'ai fait des doubles personnages, mais le plus souvent, je m'efforce de parler d'une unique forme.

 

JR. : Mais tout de même, une forme qui n'est pas innocente : je vois un personnage à lunettes, un autre qui a deux paires d'yeux… Est-ce une façon de se dédoubler ? Le vide est-il un moyen d'aller mieux vers l'extérieur ?

ML. : Ces explications ne me correspondent pas. Normalement, mes fils sont accrochés par un point qui va fixer le regard. Seules, les parties extérieures se dédoublent. Je ne veux pas de cette double lecture des yeux. Je place une pointe entre les deux yeux pour que ce soit fixé au mur. Cela a pour effet de figer le regard, et tout le reste vient se dédoubler. Pour moi, le regard est trop important pour que je veuille de ces flottements. L'œil est figé. C'est juste une rondelle de pierre, et il symbolise un regard, un instant… Tout le reste est un peu flottant, et change avec les l'évolution de la lumière qui modifie les expressions. Il y a aussi un travail de variabilité de l'ombre, et c'est ce qui m'intéresse dans ce travail, la vie que peut apporter la lumière. Ce que je n'ai pas avec une peinture qui est figée, statique. La matière, la sculpture, l'abord du volume est quelque chose que j'admire. C'est frustrant dans la peinture, sauf si l'on ajoute des objets, mais dans la peinture comme on l'entend, elle est une image, elle est une lumière. C'est là qu'est la complexité de la peinture, de chercher cet optimum de la lumière, du cadrage, de l'expression, de l'instant. C'est une sorte de duel.

 

JR. : Si on se rapporte au thème de l'exposition de Banne, cette année : " tisser le fil de son histoire ", comment tissez-vous le vôtre ?

ML. : Chacun a une histoire, c'est sûr. Il est difficile de figer l'histoire d'un artiste. J'ai travaillé sur le fil au sens premier. Mais tout le monde raconte une personnalité. Des moments de solitude, et des moments où l'on éprouve un étouffement, où l'on a envie de rencontrer du monde, de voyager. Je parle beaucoup du voyage dans mon travail. Je n'en ai pas apporté ici, mais je parle de l'évasion, et de ce besoin d'évasion à travers le travail plastique.

Cet entretien a été réalisé à BANNE, au Festival d'Art singulier, Art d'aujourd'hui ", le 16 juillet 2009.

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