DANIELLE JAMEUX, dite LAJAMEUX, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Danielle Jameux, pourquoi cet alias : " Lajameux " ?

Lajameux : Je suis née dans une famille qui compte beaucoup d'hommes. C'est pourquoi j'ai décidé de féminiser mon nom !

 

JR. : C'est amusant, parce que beaucoup d'artistes hommes se désignent seulement par leur nom de famille, et si on ne vous connaît pas, on se pose la question : s'agit-il d'une femme ou d'un homme ? D'où finalement une dualité.

L. : En effet. Certes, j'ai été élevée par ma mère ; mais il y avait autour de nous beaucoup d'hommes : architectes, musiciens, etc.

 

JR. : Donc des présence masculines très fortes !

L. : Oui. Je voulais étudier l'architecture. Mais ce n'étaient pas des études pour jeune fille ! Dernièrement, Danielle Jacqui* m'a dit que je pourrais encore choisir. Mais j'ai rétorqué qu'à mon âge, cela me semblait difficile.

 

JR. : Venons-en à votre travail : Il est très mobile, mais en même temps vous choisissez des couleurs sombres. Ou plutôt, des couleurs tristes. Je dirais presque, mais ce mot n'a rien de péjoratif : des couleurs " sales ". Je veux dire par là que vous n'avez jamais de couleurs pures ?

L. : Pourtant, il me semblait avoir des couleurs pures !

 

JR. : Si je prends votre bateau, il n'est pas rouge, il est un mélange de rouge avec d'autres couleurs ; et surtout vos personnages sont de couleurs mêlées. On pourrait dire que vos couleurs sont de demi-deuil.

L. : Je suis en deuil. Je viens de perdre ma fille.

 

JR. : Je suis vraiment désolée. Je ne voulais pas être indiscrète !

L. : Il est vrai que, depuis l'an 2000 où ma fille a été opérée, et même avant, où une de mes tantes est morte à quarante ans, j'ai trouvé que mes couleurs avaient changé et j'ai fait des œuvres très douloureuses. Je trouve que, maintenant, elles sont plus gaies. Et il est vrai qu'elles sont en mouvement.

 

JR. : L'un de vos tableaux représente un homme, un diable plutôt en train d'emporter une jeune fille. Est-ce une reprise de " l'Enlèvement des Sabines " ?

L. : Non, je n'ai pas pris un tableau. L'an dernier la galerie " Le bout du monde " a organisé une exposition sur le thème " Au bout du monde ". Et moi, j'ai représenté " Le Voyage au bout du monde ", à partir d'un très vieux dessin presque illisible. J'ai repris ce thème sur un autre très grand tableau. En fait, l'histoire de la peinture regorge d'exemples d'enlèvements. Et il est vrai que dans celui-ci, quelqu'un emporte quelqu'un. Ce peut être une jeune fille… C'est le Voyage, avec tout ce que l'on porte dans la vie. Le Voyage…

 

JR. : En même temps, au-dessus on distingue un bras et l'amorce d'un visage. Mais il me semble voir aussi la tête d'un rapace : s'agit-il d'une menace ? Qu'avez-vous voulu exprimer ? Je retrouve cette impression dans plusieurs de vos tableaux.

L. : Oui. Mais ce n'est pas voulu. Il arrive toujours ainsi des choses que je n'ai pas préméditées, des grenouilles, des rapaces… Et je n'ai pas cherché ces éléments.

Mais cette idée de rapace m'intéresse, parce que, quand ma mère est partie, elle disait qu'un aigle allait venir la chercher. Et quand j'ai enterré ma belle-sœur, un aigle volait au-dessus de nos têtes. Je ne veux jamais dessiner des animaux, mais ils apparaissent tout seuls.

 

JR. : En tout cas, ils y sont. Parfois même leur corps entier est présent. Et dans votre tableau vert, vos personnages sont en panique…

L. : Oui, oui, c'est la panique ! Des gens chutent dans les escaliers, et à l'évidence quelqu'un les a bousculés.

 

JR. : Il me semble qu'il y a tout de même deux parties dans ce qui est devant nous : une partie où les personnages évoluent dans le même sens, où ils vont " ensemble ". En particulier, dans ce quadriptyque. Les personnages ont l'air d'aller au même endroit. Alors que, dans les autres tableaux, ce serait plutôt ce que nous venons d'appeler des scènes de panique. Il y a un désordre, des accidents de parcours…

L. : C'est vrai. C'est exactement ainsi. J'ai traité là le thème des copines, et c'est exactement ce que vous dites. Comment expliquer cette situation ? C'est une fuite, mais sans savoir où l'on va aller ! Quand on est dans la douleur, il faut arriver à vivre avec, sans fuir parce que sinon, elle ressortira ailleurs. Mais il est vrai qu'au départ, on fuit pour vivre, on peint pour vivre ! Sentir la vie.

 

JR. : Je comprends combien cette peinture est puissamment autobiographique, et je suis désolée d'avoir, sans le savoir, réveillé votre souffrance. Mais elle est là, très forte dans votre peinture. Et comment expliquer votre œuvre sans évoquer cette souffrance ?

L. : Par contre, mes pastels datent d' " avant ". Et les couleurs me semblent harmonieuses.

 

JR. : Oui. Et il n'y a pas de tempête. Le bateau vogue tranquillement. Mais d'autres scènes encore sont beaucoup plus intimistes que celles dont vous dites qu'elles datent d' " avant ".

L. : En effet ; elles sont récentes, et j'ai voulu les apporter. Parce qu'elles me ramènent à l'enfance. Il y a plusieurs mondes, en particulier celui de la forêt où j'aime infiniment me promener. J'appelle cette série : " La forêt ne m'a pas tout dit ". Je fais entrer des personnages dans la forêt, mais de manière tout à fait inconsciente.

 

JR. : L'un d'eux me semble le paroxysme de tous les autres, parce que les personnages ne sont même plus verticaux.

L. : En effet. Ils volent.

 

JR. : Je ne les voyais pas voler, mais très perturbés… L'un d'eux est en train de crier…

L. : Oui, je me demande si celui-là n'est pas le diable ? Rien de tout cela ne peut se raconter. C'est pourquoi il est intéressant d'entendre le point de vue de quelqu'un d'extérieur. La première fois que j'ai vendu un tableau, c'était à un vieux Monsieur. Il m'a demandé ce que j'avais voulu exprimer ? Je lui ai répondu : " mais vous, que voyez-vous ? ". Il a répondu que, pour lui, il s'agissait de Chronos. Et c'était exactement cela. Donc, la rencontre avec la personne a été magique. Cette rencontre génère une autre histoire. Mais à mon avis, tous les mythes, la Bible, c'est la vie de l'humain.

 

JR. : Je pense que ce n'est pas le hasard qui vous a fait placer ensemble quatre tableaux, car ils se complètent. Dans cet ensemble, on pourrait dire qu'au départ les personnages étaient trois et qu'à l'arrivée ils ne sont plus que deux. Avec un personnage renversé, très inquiétant. Deux personnages sont en train de se battre, et au-dessus de celui qui tient la tête en l'air, là encore, vole un rapace.

L. : Il est vrai que sa chevelure évoque quelque chose qui le mangerait.

 

JR. : Exactement. En fait, votre travail est un long cheminement d'autodéfense contre la mort ?

L. : Oui. Mais la mort est près de moi depuis que j'étais toute petite. A travers des histoires de famille de même nature que celle de ma fille. Quand j'ai fait ce personnage, il m'a fait penser à la tête de " Guernica ". Et je l'ai reproduit sur un autre grand tableau. Je n'essaie pas de cacher cette influence, parce que j'aime infiniment ce tableau que j'ai vu à Madrid. Et il est certain qu'il y a cette espèce de frayeur devant… devant quoi ?

 

JR. : Il y a autre chose que je voudrais évoquer : c'est le fait que vos personnages ne soient pas sexués. On ne peut pas dire qu'ils sont androgynes, mais il est impossible, pour la plupart, de déterminer si ce sont des femmes ou des hommes ? Est-ce volontaire ?

L. : Oui. Parce que je peux, et je l'ai fait, faire des grosses femmes avec des gros seins, des gros ventres… Mais j'ai beaucoup de mal à faire les hommes. Je ne leur ai pas encore mis de sexe.

 

JR. : Il ne s'agit pas de leur mettre un sexe, mais de déterminer le sexe des personnages. Pour la lecture de l'histoire, en fait.

L. : Parfois, je leur mets une jupe, un chapeau, pour dire que ce sont des femmes. Mais il est vrai que la plupart du temps, je ne sais trop comment déterminer leur sexe.

 

JR. : Nous ne conclurons donc pas que votre univers pictural est tout à fait rose !

L. : Non, mais je le rends rose par ma vie. Je jouis de la vie par la bouffe, les amis… ma peinture. En créant " ma " forêt imaginaire, avec des champignons, toute l'histoire racontée de mes sentiments.

 

JR. : En tout cas, c'est un très beau travail. Je trouve qu'il est rare, à notre époque, de trouver quelqu'un qui ait le courage d'aller au bout dans le déchiqueté, dans la délitescence, comme vous y êtes allée dans vos œuvres les plus récentes.

L. : Ces dernières œuvres sont sur papier marouflé. Je crois que je vais continuer ainsi, parce que j'y suis plus à l'aise que sur la toile.

 

JR. : Parce que le matériau est plus dur ?

L. : Ce que j'aime sur la toile, quand je peins à l'huile, c'est la sensualité. Je trouve que l'acrylique est âpre, et qu'il perd sa couleur très vite. Par contre, sur le papier, avec la plume je trace les lignes ; avec le pinceau, je caresse, puis au fur et à mesure, je densifie les couleurs soit au crayon, soit au pastel, parfois avec autre chose. Pas que des encres à aquarelle. Et il est vrai que je ressens un vrai plaisir à ce travail. Je crois aussi que je maîtrise un peu mieux mon monde que sur la toile ?

 

JR. : Je ne dirai pas cela. Je dirai que, avec ces quatre tableaux, vous avez su aller jusqu'au bout de l'idée qu'à la fin, il y a quelqu'un en moins. Dans le premier, vous avez trois personnages. Dans les deux suivants, pratiquement, les personnages sont absents : peut-être sont-ils en train de cheminer ? Et ils parviennent au quatrième, mais l'un d'eux est absent : que s'est-il passé en cours de route ?

L. : Cette définition me fait aimer encore plus ces quatre tableaux. Je suis sidérée de ce que peut décider l'inconscient ! Comme pour mon premier tableau, je viens de " faire une rencontre ", parce que vous avez vu des choses qu'inconsciemment j'ai mises dans ces tableaux ! Je vais désormais les laisser ensemble.

 

JR. : Mais ce n'est qu'une lecture possible ! Peut-être y en a-t-il d'autres ? Mais cette espèce de pieuvre, dans le troisième, suggère fortement ce cheminement.

L. : Oui. C'est à la fois beau et terrifiant !

 

JR. : Je dirai, pour conclure, que, certes l'art est là. Mais que la vie prend le pas sur l'art.

L. : J'en suis heureuse, car c'est bien grâce à cette démarche que j'ai pu continuer à sentir la vie.

 

*Danielle Jacqui Celle qui peint : Peintre, sculpteur. Fondatrice du Festival d'Art Singulier de Roquevaire puis d'Aubagne.

Entretien réalisé à Miermaigne, le 21 juin 2008.

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