DIDIER LAFOREST, sculpteur

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Didier Laforest, comment en êtes-vous venu à vous intéresser dans la quasi-totalité de vos œuvres, uniquement aux visages ? Aux têtes parfois, presque jamais aux bustes, presque toujours aux visages ?

Didier Laforest : Je suis littéralement passionné par les Arts premiers. Je présente ici une série de sculptures que j'ai intitulées " Les Galériens ", parce que j'ai utilisé des galets. Je suis natif d'une petite ville où se trouve une fabrique de ciment qui a embauché tous les hommes vaillants des communes alentour, et quarante ans plus tard, c'est un véritable drame humain. Economique et social. A travers mon travail artistique, je souhaiterais leur rendre hommage, faire en somme un travail de mémoire vis-à-vis de ces gens-là.

J'ai donc réalisé modestement ces sculptures dans mon atelier. Et j'ai eu l'occasion de les exposer dans un Palais de Justice. Ce qui était symboliquement important pour moi, parce que ce sont les lieux où ces galériens d'aujourd'hui se présentent, leur fiche de paie à la main, pour prouver qu'ils ont passé toute une vie à travailler consciencieusement dans telle ou telle usine. Très curieusement, ce travail m'a un peu échappé et voyagé en divers lieux. C'est, en somme, une création au service d'une cause. Pas un travail militant, en tant que tel, plutôt un ressenti.

 

JR. : Ces visages sont tous extrêmement longilignes. Pour simplifier, je dirai qu'ils sont " taillés à coups de serpe " ! Les yeux sont très en reliefs, les bouches, quand il y en a, et les nez sont réduits à un simple trait.

DL. : En effet, ce qui m'intéresse, c'est d'épurer avec quelques traits, générer le côté schématique des visages. Je pratique ce qu'on appelle la taille directe. Ce qui signifie que je prends un bloc de terre, et que je commence à tailler dedans. J'essaie de ne jamais revenir en arrière.

Je travaille également le bois à travers le totémisme et ses représentations.

 

JR. : Par contre, une fois que l'essentiel est " posé ", vous faites par-dessus un travail extrêmement sophistiqué de graphismes, de gravures… le plus souvent géométriques, pour changer la patine, éviter que la " peau " ne soit lisse…

DL. : Pour avoir travaillé un peu dans la sidérurgie, je sais de quoi je parle ; et que les gens qui y travaillent ne sont pas des " gens lisses " ! Ils sont marqués par la vie, et ils ont un ressenti visible sur leurs visages. Ce travail m'a conduit à un Musée des Civilisations, Musée d'Ethnologie, dans lequel ma série " Homo mutator " convenait parfaitement.

" Homo mutator " signifie littéralement " L'homme en qui s'opère un changement ". L'homme qui se transforme. J'ai remplacé les galets que j'entaillais précédemment, par des disques durs d'ordinateurs, des pièces provenant de DVD, parce que tout cela impliquait le mouvement.

Pourquoi " Homo mutator " ? Parce que l'homme a été pendant des millions d'années, chasseur-cueilleur, et a évolué doucement. Il y a une course en avant technologique, à laquelle, d'ailleurs, je ne suis pas étranger. J'ai un appareil photo numérique, un téléphone portable, je suis en train de faire un site Internet. Bref, je ne vis pas au fond des bois !

Finalement, on peut percevoir cette avancée à travers toutes sortes de filtres qui empêchent de l'apprécier aussi sérieusement que lors d'une discussion directe de personne à personne. Cela m'intéresse de traduire pat la forme de mes sculptures, cette espèce de course contre l'objet très vite usé, le disque dur obsolète avant d'avoir servi… Je me suis inspiré de masques dogons, de sculptures aborigènes, etc. qui sont tous extrêmement primitifs. Auxquels j'intègre des éléments actuels, très vite obsolètes.

 

JR. : Sur toutes ces bases mates et sombres, vous ajoutez chaque fois un élément brillant : un nez, le chapeau… Qu'est-ce que cet élément brillant apporte dans le visage ?

DL. : Absolument. ! A travers cette série des Galériens, je parle du monde ouvrier, et dans chaque personne que j'ai rencontrée, j'ai souvent trouvé une part de lumière. Le fait d'apporter ainsi une petite feuille d'or sur une partie du visage me permet, d'un point de vue purement technique, d'accrocher la lumière, accentuer l'opposition entre le mat et le brillant, l'ombre et la lumière. Et, symboliquement, pour leur donner une certaine noblesse et richesse.

Je me souviens de copains qui travaillaient dans une aciérie et qui, toute la semaine étaient noirs de la tête aux pieds, à force de décalaminer la crasse qui sortait des fonderies. Ce qui était un travail particulièrement rude. Et le dimanche, ils étaient habillés comme des princes.

 

JR. : L'une de vos sculptures est un peu différente des autres…

DL. : C'est une maquette. La maquette d'un petit totem. J'ai un four à céramique… Un rêve ! J'aime bien poursuivre les histoires de rêves. Le four de mes rêves qui me permet de poursuivre l'aventure dans l'autre sens.

 

JR. : J'en reviens à ce que nous avons évoqué tout à l'heure, c'est-à-dire les graphismes sur les têtes. Aucun n'est signifiant. Ils peuvent être dans un sens ou dans l'autre, mais ce ne sont que des traits, parfois des pointillés. Pourquoi ce parti pris de mettre des éléments non signifiants sur des visages dont vous voulez qu'ils le soient ?

DL. : Pour les différencier, je n'ai pas envie qu'il y ait une espèce d'uniformité. Et puis, par goût d'expérimentation. Avoir une patine qui accroche la lumière différemment selon les œuvres. Fondamentalement, il n'y a pas de symbolisme dans le signifiant.

 

JR. : Ces ajouts sont donc uniquement techniques ?

DL. : Oui. Et pour enrichir le côté esthétique.

Je travaille depuis dix ans sur des totems. J'y intègre les symboles du clan, de la famille ; mais pas sur les sculptures.

 

JR. : Vous avez parlé du côté totémique au début de notre entretien. Il m'aurait semblé logique que les ajouts pratiqués sur les sculptures se définissent au niveau du pictogramme : de minuscules bonshommes, etc.

DL. : Oui. Il y en a dans ma dernière production. Le travail qui nous entoure est un peu plus ancien. Je me suis inventé une signalétique, mais qui reste extrêmement discrète ; comme une sorte de fil conducteur pour que tout soit de la même famille. Derrière ces œuvres, il y a beaucoup de rencontres, d'histoires humaines, de partages, et c'est ce qui me plaît.

 

JR. : Si je vous demandais de définir ce travail devant lequel nous nous trouvons, uniquement sur les visages, que répondriez-vous ?

DL. : Que fondamentalement, ils expriment nos différences, nos couleurs de peau, bien que nous faisions partie de la même famille humaine. Et que, quels que soient nos particularismes, nous faisons tous partie de la même tribu.

 

JR. : Question traditionnelle : y a-t-il, justement, une question que vous auriez aimé que je vous pose, et que je n'ai pas posée ? Un sujet que vous auriez aimé aborder ?

DL. : J'inverserai la question : aimez-vous mes personnages ?

 

JR. : Oui. Mais, si je sens bien que vous avez aimé tous ces gens que vous avez évoqués, j'ai aussi l'impression que votre démarche est plus intellectuelle que ressentie, plus cérébrale que tripale ? l

DL. : Ah non ! A travers ces œuvres, je ne suis pas là pour me servir d'un problème de société. Je dis qu'au contraire, mon travail est au service de ce problème. Dans notre société, on met l'homme au service de la production, quel que soit le coût humain. Dans mon petit village, se trouve une importante usine. Dans l'insouciance de la petite enfance, j'allais avec mes copains à l'école en vélo. Tous leurs papas allaient travailler à l'usine,. Aujourd'hui, la plupart sont décédés. Ce n'est donc pas par opportunisme que je fais ce travail.

 

JR. : Je n'ai pas fait ma remarque dans ce sens. J'ai seulement dit que votre travail me semble plus réfléchi que spontané.

DL. : Quand j'ai commencé cette série, je ne me suis pas dit : " Je vais faire ces sculptures dans tel but" ! Non, c'est après que les idées se sont précisées, que les orientations sont apparues. Que la terre a parlé…

Entretien réalisé à Céramiques Insolites à Saint-Galmier, le 17 mai 2009.

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