REMI LACOMBE, sculpteur

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Vous semblez avoir deux sortes de créations, l'une qui relève plutôt de l'artisanat, et l'autre qui appartient au domaine artistique et nous emmène dans un monde d'humanoïdes un peu raides, aux formes un peu stylisées, mais aux épidermes abondamment tatoués de dessins ? Comme si vous aviez voulu transférer sur leurs peaux, la vie qu'ils n'ont pas.

Rémi Lacombe : Je ne sais pas si c'est bien ainsi ? Il est vrai que les formes sont stylisées. Mais le mot " tatouage " ne me convient pas. Mes sculptures ont des angles accentués non pas pour faciliter le travail, mais parce que cela donne un côté agressif aux personnages. Non qu'ils me ressemblent, parce que je ne suis pas agressif ! A moins que je ne délivre mon agressivité dans ces travaux ?

Au départ, je suis dessinateur. Le dessin a toujours été ma priorité. La bande dessinée, les dessins animés, tout cet univers est le mien. C'est ce que j'essaie de faire ressortir dans mon travail. C'est une manière assez nouvelle, car j'avais arrêté le dessin sur papier voici quelques années, et je m'y suis remis il y a peu. Cette reprise a généré le travail de la terre : je me suis dit que, puisque c'était amusant de dessiner sur le papier, ce devrait l'être également avec la terre.

 

JR. : Qu'est-ce qui vous a amené vers ces étranges personnages dont l'un a une oreille d'une façon, l'autre d'une autre… l'un a une sorte de crête sur le ventre, etc. Vos humanoïdes sont totalement irréalistes, fantasmagoriques.

RL. : Là aussi, ma passion pour la bande dessinée rejoint ma passion pour la science-fiction, tout ce qui sort du domaine terrestre. Cela me permet de créer des personnages à l'existence invérifiable. En partant d'éléments humains, et en les distribuant n'importe où, cela m'emmène très loin.

 

JR. : On pourrait les définir comme des corps anarchiques ?

RL. : Peut-être, oui ?

 

JR. : Vous vous êtes insurgé, tout à l'heure, quand j'ai dit que vos dessins ressemblaient à des tatouages. Qu'est-ce qui vous a choqué dans cette expression ?

RL. : C'est que je ne suis pas du tout " tatouage ". Je laisse les gens libres d'en avoir, mais personnellement ce n'est pas du tout mon système d'expression.

 

JR. : Comment, dans ce cas, définissez-vous ces grands dessins incrustés dans les corps de vos sculptures ?

RL. : Il n'y a pas forcément de lien, finalement. Un dessin représente une chose, celui d'à côté autre chose. Y a-t-il un lien ? Je n'en sais rien. Je suis sûr que des gens vont en trouver ! C'est à eux, en tout cas, de s'en assurer ; voir s'ils peuvent ou non les rassembler ! Je ne suis pas sûr que cela ait beaucoup d'importance ? On peut regarder ces personnages un par un, ou au contraire les mettre tous ensemble. Je fais une partie du travail ; à eux de faire l'autre !

 

JR. : Vous avez donc ces grandes plages dessinées. Et en même temps, vous avez tout un monde de pictogrammes qui ont l'air d'être jetés dessus, ou de projections qui le sont carrément. Est-ce uniquement décoratif, ou cela fait-il partie de votre monde allogène ?

RL. : C'est d'abord décoratif. Il y a toujours des surprises à la sortie du four. Et puis, j'ajoute des petits détails, un oeil par exemple, qui crée un nouveau personnage…

 

JR. : Ce pourrait être une écriture étrangère à notre monde ?

RL. : Non, pas du tout. Ce n'est que de l'imaginaire.

 

JR. : Si je regarde les parties dessinées sur vos personnages, je distingue deux parties, une qui serait dans l'ombre, l'autre éclairée, avec un personnage à cheval sur les deux. Des ombres chinoises sont en train de pêcher. D'autres, comme les inoubliables Shadocks, sont en train de pomper. Est-ce que ce sont des réminiscences de vos lectures d'enfant ?

RL. : Oui. En partie. Il y a un personnage sur lequel j'ai peint un tout petit morceau d'une toile de Breughel. Quand j'étais petit et que je m'ennuyais à l'école, je prenais mon livre de français, et j'ouvrais les pages où il y avait des gravures de Breughel ou de Bosch. Je me plongeais dedans en regardant tous les petits détails. C'est ce que je reprends aujourd'hui. Un nombre de petites choses, de petites scènes qui n'ont pas forcément un lien entre elles, mais qui sont là pour distraire le regard, passer de l'une à l'autre, se poser des questions…

 

JR. : Evoquons maintenant ce que j'ai appelé la partie plus artisanale, c'est-à-dire des plats. Des plats où vous développez l'humour au premier degré : vous partez d'une formule lapidaire, qui me dit par exemple que " je dois rigoler ", ou du moins qui tente de m'y amener.

RL. : C'est vrai. Ce plat s'intitule " C'est qui qu'a mangé le gâteau ? "... Beaucoup de gens se sont exclamés : " On sait qui c'est, on sait qui c'est… " D'autres formules ne sont pas forcément drôles.

 

JR. : Sur un troisième plat qui est beaucoup plus travaillé que les autres, on retrouve le même genre de décoration que sur vos sculptures : comment le situez-vous par rapport aux autres qui sont beaucoup plus épisodiques ?

RL. : Je me suis lancé dans une bande dessinée qui est presque terminée, et ce sont des bouts de l'histoire. Cela m'amuse, cette idée que je vais vendre des bouts de ma bande dessinée. Alors que je vais sûrement publier le livre à compte d'auteur. Si les visiteurs d'aujourd'hui lisent un jour la bande dessinée, j'imagine leur surprise, en se rendant compte qu'ils en ont un passage sur leur plat !

 

JR. : Techniquement, comment réalisez-vous ce travail ? On dirait de l'encre de Chine ?

RL. : Non. C'est une peinture sur émail. Je travaille au pinceau très fin. Cet émail a un côté pratique, c'est que l'on peut dessiner dessus au crayon à papier. C'est vraiment un travail de dessinateur, sur terre au lieu d'être sur papier.

 

JR. : Enfin, vous avez apporté des sculptures murales : quelle différence de travail ou d'approche y a-t-il entre une sculpture dans l'espace, et une sculpture murale ?

RL. : Une amie m'avait parlé de Brauner qui découpait des formes dans des panneaux de bois, et ensuite peignait au milieu. Je me suis dit qu'en terre, il y avait peut-être des choses à exploiter : j'ai donc fait un poisson, un robot, etc. Ensuite, je fais un décor intérieur, parfois en fonction de la forme intérieure, d'autres fois de la forme extérieure. En même temps, c'est un mélange de travaux, puisque j'ai fait une série où le noir et blanc était prédominant, une autre qui avait énormément de couleurs. Ces sculptures murales sont un lien entre les deux : l'extérieur est très coloré, et le dessin intérieur revient en noir et blanc.

 

JR. : Nous bordons donc toujours les éléments de votre bande dessinée ?

RL. : Un peu, oui. Celle du robot est la dernière page de l'histoire !

 

Entretien réalisé le Samedi 20 mai 2006, à l'Ancienne Abbaye de Saint-Galmier, dans le cadre de " Céramiques insolites ".

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