DANIELLE LABIT, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

**********

Jeanine Rivais : Danielle Labit, êtes-vous à Banne en tant qu'artiste singulière ou en tant qu'artiste contemporaine ?

Danielle Labit : Je me sens tout à fait singulière ! En fait, je ne connaissais pas du tout l'existence de cette mouvance. Mais, comme à Monsieur Jourdain, on m'a dit : " Madame, vous faites de l'Art singulier ". Sans le savoir, en somme ! J'ai appris ce qu'était l'Art singulier, en lisant et en voyant les autres. Je me sens maintenant complètement de la famille.

 

JR. : Vous êtes autodidacte ?

DL. : Totalement. J'aurais souhaité faire les Beaux-Arts, mais mon père n'a jamais voulu. Parce que c'était mal famé, que ce milieu avait mauvaise réputation ! J'ai donc fait des études d'infirmière, d'anesthésiste. J'ai élevé mes deux filles. Et le jour où elles ont volé de leurs propres ailes, je me suis mise à peindre comme j'en avais envie ! Sans connaître personne. J'ai fait à ce moment-là un séjour en Afrique. Qui m'a permis de décanter ce qui était en moi. Et sur le dessin, c'est devenu le sorcier, le serpent, les reptiles, tout un bestiaire imaginaire… Jusqu'au jour où j'ai rencontré les Singuliers, et me suis sentie proche d'eux. Parce que c'est un peu naïf, très coloré… Les couleurs, les formes, tout s'imbrique les uns dans les autres.

 

JR. : Vous avez créé un monde grégaire, sans respiration, sans possibilité de bouger pour les personnages : Qui sont ces personnages ? Et pourquoi semblent-ils ainsi enfermés, comme s'ils étaient derrière une vitre, en train de regarder le public qui passe ?

DL. : Voilà. C'est cela. J'ai toujours aimé entasser, accumuler, collectionner. Il est vrai que mes œuvres, même mes poissons qui font partie des dernières œuvres, ne respirent pas. La nageoire de l'un fait la tête de l'autre…

 

JR. : Dans vos oeuvres un peu plus anciennes, les personnages sont entiers, ils ont la place d'étendre leurs bras, il y a de la verdure, ce qui permet de situer géographiquement le tableau. Dans les derniers, il ne reste aucune place pour un décor possible, pour un lieu de vie. Donc, en fait, les personnages ne sont situés ni socialement, ni géographiquement, ni historiquement. Je les crois vraiment à plaindre ! D'ailleurs, ils ont tous des bouches pincées, aucun ne sourit.

DL. : Il faut dire que j'ai des périodes de dépression. Est-ce ce qui agit sur eux ? Pourtant, il y a de la couleur, mais les têtes sont toujours étonnées, effarées, apeurées. Il y en a peu qui rient, en effet !

 

JR. : D'ailleurs, dans ces toiles-là, il n'y a pas d'enfants.

DL. : Je ne me l'explique pas. Je peins à mesure que me viennent les idées, et je ne peux rien expliquer. C'est ce que j'appelle " les accumulations de têtes " ! J'en fais dans tous les tableaux, et partout, devant, derrière… des yeux qui regardent…

 

JR. : Sur d'autres, et cette série semble à part, vous parlez de l'enfance. Et les enfants rient, ils sont entiers. On les sent heureux.

DL. : C'est parce que ma fille a accouché de deux petites jumelles. Et depuis, c'est la vie qui est revenue.

 

JR. : On peut donc considérer que ce sont des tableaux de famille ?

DL. : Oui. Et parfois, elles introduisent un petit camarade, un petit Camerounais sans doute, puisque j'ai vécu là-bas.

 

JR. : Quand vous étiez au Cameroun, vous aviez cette sensation d'étouffement ?

DL. : Oui. J'ai eu beaucoup de mal à m'adapter au pays. J'ai perdu ma voix pendant un mois, je ne pouvais plus parler. Peu à peu, les choses se sont arrangées. Je ne peignais pas là-bas. J'ai peint au retour. Tout est revenu, des réminiscences de mes voyages dans la brousse…

 

JR. : Pour en revenir à vos foules, pourquoi les gens n'ont-ils jamais de corps ?

DL. : J'ai étudié les masques, en Afrique, et j'ai fait une collection. J'ai étudié les ethnies, les expressions qui correspondaient aux enfers, j'ai eu des échanges avec des Africains qui m'ont expliqué tous ces détails ethnologiques. Et j'aime infiniment les masques. En fait, je ne saurais pas expliquer cette récurrence des têtes : dès que je vois un galet, je fais une tête. Si je récupère des choses, des bois flottés, etc., tout de suite, je les couvre de têtes.

 

JR. : Pour en revenir à vos fillettes, elles sont souriantes, très mobiles, on les sent très actives. Mais elles ont toutes des yeux exorbités. Pourquoi ? Que regardent-elles dans la vie ?

DL. : Cela fait partie des choses que je ne sais pas expliquer. Il est vrai que les yeux sont une partie très grande du tableau. Des yeux qui " regardent ", qui interrogent.

 

JR. : Il me semble que les couleurs ne sont que des " couleurs africaines " : le bleu du ciel, le gris des arbres…

DL. : Le gris plombé du ciel, typique de là-bas, car c'est une région humide. Et ces couleurs sont celles des boubous, les textiles africains. C'est ainsi que je revois l'Afrique : ce vert permanent, étouffant, et tout à coup une femme qui surgit de la brousse avec un boubou éclatant. Majestueuse avec sa belle cuvette de cuivre sur la tête. Pour moi, ce sont les couleurs de l'Afrique.

 

JR. : En fait, même pour ces enfants qui, à l'évidence, n'appartiennent pas à l'Afrique, les couleurs sont les mêmes ?

DL. : Oui, les mêmes. L'Afrique m'a profondément marquée. J'y ai vécu trois ans.

 

JR. : Et ce que je vois, au fond, cette sorte de granité, est du sable ?

DL. : C'est une recette que j'ai mis très longtemps à trouver. C'est le fruit d'un mûrissement…

 

JR. : J'hésitais entre de la sciure de bois et du sable.

DL. : Je ne dis pas toujours ce que je mets, mais vous avez presque deviné : c'est un mélange de six ingrédients. Je prépare ma pâte, j'étale, je laisse sécher, je passe une deuxième couche pour obtenir un grain qui me plaise. J'aime cette matière un peu granuleuse, qui fait penser au sable, en effet. Il y a des reliefs, quand on l'éclaire. Là, je passe des enduits, de façon à faire un mur derrière les enfants. Je strie une première couche. Je repasse un enduit que je strie de nouveau…

 

JR. : Justement, ces enfants, eux, ont de l'espace. Mais paradoxalement, cet espace que vous leur donnez est sans connotation. Comme pour les adultes, le fond est toujours anonyme.

DL. : Oui. C'est peut-être une cour… Je ne sais pas non plus pourquoi. Ils sont là, ils sont présents, ils ont de l'espace… Pour définir un peu leur attitude, je mets souvent un instrument de musique, une sucrerie qui font partie de l'enfance. C'est le monde de l'enfance que j'ai retrouvé avec mes petites-filles. Elles me disent : " Mammie ; il est beau, ton tableau. Et puis c'est bien, parce que celui-là on le comprend " ! Les autres sont sûrement plus surprenants, pour elles qui ont cinq ans, avec tous ces serpents, les crocodiles, les bras qui se prolongent en animaux étranges…

 

JR. : C'est-à-dire un monde qui n'est pas le leur.

DL. : Oui. Encore qu'elles s'intéressent beaucoup aux animaux. Elles reconnaissent les éléments, mais cela ne leur parle pas. Et puis, c'est plus agressif que dont elles se sentent proches.

 

JR. : Et la facture est plus proche de ce qu'elles font. Ces dessins-là sont plus innocents que les autres.

Y a-t-il une question que vous aimeriez entendre, et que je n'ai pas posée ?

DL. : J'aimerais surtout qu'on m'explique la raison de cette obsession des têtes. Et pourquoi toujours groupées. Avec des yeux d'une telle importance ? Je n'arrive pas à en comprendre la raison. Il faudrait peut-être que j'interroge un psy ?

 

JR. : Mais si elles ne vous dérangent pas, il n'y a pas de raison. Je ne vois que l'explication évoquée plus haut : que vous ne vous sentiez pas bien en Afrique, au début, que vous aviez le sentiment de manquer d'espace…

DL. : Que je ressentais ce monde comme hostile, avant que je parvienne à m'adapter.

 

JR. : Peut-être exprimez-vous ainsi que, justement, vous avez fini par dominer ce monde. Et le fait que vous les dessiniez sans cesse, semble dire que vous avez maintenant le sentiment de dominer cette foule ?

DL. : Oui. Peut-être que sous chacun de ces visages qui s'étonnent, qui sont effrayés, c'est un peu de moi que j'exprime ? Pendant une année, je ne dormais plus. Petit à petit, j'ai réussi à m'y habituer, mais cela a été très dur.

 

JR. : Il faut donc continuer à peindre. Nul doute qu'ainsi, vous exorcisez toutes ces réminiscences ? Un psy ne vous dira pas autre chose que " continuez " !

DL. : Avec les derniers qui sont des poissons, je me dis que peut-être, je suis enfin en train de me détacher de tous ces souvenirs ? Mais mon monde reste étouffant !

 

JR. : D'autant que vos poissons n'ont pas plus d'eau que les autres n'ont d'air !

DL. : Alors, c'est mal parti !

 

Entretien réalisé à Banne, dans la salle précédant les Ecuries, le 18 juillet 2006.

un autre entretien

 un autre artiste