AKI KURODA, peintre

" SPACE CITY, COSMOCITY "

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A force de parcourir la terre en tous sens, Aki Kuroda, d'origine japonaise, est devenu citoyen du monde, et sa peinture s'est faite le reflet dénonciateur des inconscients qui mettent la planète en danger. C'est pourquoi il met en scène des villes d' " ailleurs ", des " sites" qui rappellent au spectateur des espaces traversés, mais jamais des lieux précis ! Villes de partout et de nulle part, en somme !

Pour rendre évidente cette dénonciation, le peintre concentre sur chaque toile, l'atmosphère pesante générée par les pollutions intenses. Toutes les villes sont faites de pâtes lourdes, mates ; aux couleurs bleues mêlées de gris, lancées à grands traits, non avec les traditionnels pinceaux, mais à la main et au doigt. Ne " montrant " aucune violence, mais s'assurant qu'elle est bien là, implicite. Jamais de lumière éclairant une partie du tableau, encore moins un soleil ! Pas un reflet susceptible de les suggérer ! Pas d'êtres vivants, non plus, dans ces " paysages " urbains monumentaux ; seules quelques minuscules marionnettes humanoïdes gesticulent dans les espaces non signifiants du tableau, comme pour accentuer l'impression de gigantisme de ces " cosmocities ".

Pourtant, malgré la récurrence de ce thème, l'œuvre d'Aki Kuroda est bâtie sur une série de paradoxes : Paradoxe géographique, d'abord, puisqu'il peint des villes/îles, cernées par des eaux. Mais, désireux de reporter sur la toile la continuité de ses propres voyages, il jette de l'une à l'autre, de gigantesques ponts. Ces villes pointillées de ce qui pourrait être des lumières éteintes, sont hérissées de tours immenses destinées sans doute à l'origine à une population très dense, et qui ressemblent à s'y méprendre à l'" I.G.H. "* de J.G. Ballard, au moment où, passé de la civilisation la plus sophistiquée à la barbarie la plus sauvage, ses milliers de fenêtres deviennent noires…

Paradoxe également, lorsque Aki Kuroda " quitte " les mégapoles bien réelles du monde, pour une incursion dans la science-fiction : Car, s'il ne s'agissait pas de vaisseaux spatiaux, que pourraient être les énormes soucoupes ovées, suspendues au-dessus de ses cités ? Pourtant, là encore, le spectateur ne saurait trouver de vraie réponse, du fait que, rattachés au sol des " cosmocities " par de longs cordons " ombilicaux ", ces véhicules semblent incapables de s'élever et de repartir vers d'autres galaxies : ils sont à la verticale au-dessus des plus hauts bâtiments : Protections ? Dangers ? Simples observateurs ? Retenus contre leur volonté ? Recours pour quitter ces lieux lorsque la vie y sera définitivement impossible ? Ou preuves qu'il sera impossible d'en partir ?

Paradoxe encore lorsque l'artiste, avec ses spectaculaires scénographies, semble offrir au visiteur l'occasion d'attendre (de l'animation), d'entendre (les sons familiers à toute cité, ses silences et ses bouleversements), et de voir (le spectacle ininterrompu des rues…) ; mais l'amène à conclure qu'il ne s'y passe rien, parce que toute vie en est exclue.

Paradoxe spatial enfin, lorsque, aux abords de ces villes vides d'habitants, l'artiste érige des montagnes/femmes, vêtues d'amples robes, le visage encadré, telles des vierges, d'une auréole au-dessus de laquelle repose un de ces vaisseaux évoqués plus haut ; ou des montagnes animalières, à mufle de taureau… Les premières, mausolées érigés à la mémoire des humains naguère présents, et désormais disparus ; ou terrés dans des abris invisibles ? Les secondes, hommage temporel, ramenant Aki Kuroda à sa jeunesse, et à l'ardente admiration qu'il éprouvait pour Picasso ? L'une et l'autre, délicatesse et force, hymnes à la vie dont il a la nostalgie ? Alerte prodiguée à d'autres civilisations aussi inconscientes que la nôtre ?...

Quelle que soit la réponse, l'artiste donne, par sa vision pessimiste du monde, un avertissement aux hommes qui le détruisent. Et cette volonté d'avertissement génère une œuvre multiforme malgré l'unicité de son thème ; une oeuvre rigoureuse sous son apparente folie répétitive, et déstructuration raisonnée. Une exposition à visiter pour le frisson, et pour le savoir peindre d'Aki Kuroda.

 Jeanine Rivais.

" IGH : Immeuble à grande hauteur.

" L'œuvre d'Aki Kuroda est multiforme : à côté de ses peintures si pessimistes, il propose des meubles très contemporains, et de gentils dessins lancés à toute allure sur la toile, avec leurs fleurs qui sont autant d'hymnes à la vie.

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