REVE ET CREATION CHEZ MARIAN KOOPEN,

" Danser avec les mots ".

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Longtemps, Marian Koopen a souffert, nuit après nuit, rêvant qu'elle quittait son corps, et se voyant près de mourir. Elle s'éveillait alors glacée de terreur, avec un irrépressible sentiment d'irréalité, d'impuissance à appréhender les événements extérieurs. Et la cruelle perspective des longues heures de veille où il lui faudrait calmer son cœur, revenir progressivement à " la vie normale ".

Un jour, poussée par une sorte de nécessité intérieure, elle s'est mise à dessiner. Dès lors, ses rêves sont passés sur le papier ! Dessins en noir et blanc, où un petit personnage, intuitivement masculin, occupait le centre du support, attendrissant avec son corps mal dégrossi, ses grands yeux effrayés et ses cheveux dressés sur sa tête. Un " environnement " restreint (animaux, oiseaux, tipis, nuages…) lui donnait consistance. Avec, proche à le toucher, mais un peu en retrait, un autre individu plus petit, comme en lévitation, l'air de quitter à peine l'enveloppe corporelle du premier : Un ami ? Un protecteur ? Une menace plutôt ? Le rêve émergé se développait au grand jour, accompagné souvent d'écritures qui encadraient la scène, ce mélange de dessin et graphisme apportant à Marian Koopen, repos et apaisement. Toutefois, un simple dessin peut-il éradiquer complètement un si profond malaise ? Hélas, non ! C'est pourquoi, à la manière des enfants qu'un gros chagrin pousse à raturer leur beau dessin, elle couvrait le sien de gribouillages dont la violence lui semblait conjurer la sensation d'abstraction, de déséquilibre psychique qui, souvent encore, l'envahissait.

Peu à peu, le dessin devint peinture ; le noir et blanc s'enrichit de teintes tragiques, passa progressivement à des couleurs plus tendres ; prit bientôt le pas sur le tourment nocturne. Tandis que Marian Koopen en venait à une vie tout à fait harmonieuse. La rançon de ce mieux-être demeurant, bien sûr, la nécessité de dessiner, peindre, écrire, encore et toujours. De plus en plus volontiers, d'ailleurs.

Un vieil adage affirme qu'" un bienfait n'est jamais perdu ". L'effet favorable de cette démarche sur la jeune femme, ne pouvait échapper à ses amis. Dont certains se passionnaient depuis longtemps pour de telles résonances dans des sphères marginales de l'Art. Et qui finirent par vaincre ses réticences, la persuader de leur prêter ses dessins si intimes, si personnels, tellement " indemnes de culture artistique "*, pour les exposer en des lieux ouverts à semblables " créations "** : Marian Koopen était entrée subrepticement, presque à contrecœur, dans l'univers de l'Art brut avec toutes ses œuvres aussi lourdes de psychologie que les siennes !

Depuis, elle dessine sans relâche. Mais ses dessins ont quitté le simple stade de contre-feux, pour se confronter au regard d'autrui. Toutefois, malgré l'intérêt suscité, la-jeune-femme-anonyme-devenue-authentique-artiste se trouve toujours confrontée à un véritable dilemme : l'envie très forte de conserver chez elle ses dessins si humains et subséquemment, se sentir coupable comme une mère qui voudrait empêcher ses enfants de grandir. Ou l'acceptation libératoire de les laisser courir le monde, en décrivant dans son journal intime désormais séparé des dessins, les péripéties de leur émancipation, les aléas de leur dispersion et les contacts amicaux qu'ils suscitent.

Gageons que cette autodidacte s'en tiendra à la seconde solution. Car, ayant finalement trouvé la force morale de vaincre toutes ses difficultés, et de maîtriser sa création picturale, elle peut désormais également, vivre avec le sentiment euphorisant de " danser avec les mots "*** !

Jeanine Rivais.

*Jean Dubuffet : " L'Homme du commun à l'ouvrage ".

**Le Musée de Stadshof de Zwolle (Hollande) ; le Musée de la Création franche de Bègles (France).

*** Marian Koopen. Entretien avec Jeanine Rivais.

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MARIAN KOOPEN'S DREAMS AND CREATION.

"Dancing with words"

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For a long time, night after night, Marian Koopen suffered. She dreamed she was leaving her body, and felt on the verge of dying. She would awaken, then, with an irrepressible sentiment of unreality, a helplessness to reach outer events. And the cruel prospect of long waking hours, spent trying to quieten her heart, slowly coming back to "normal" life.

One day, moved by some inside necessity, she began drawing. Thus were the dreams transferred to paper. Drawings in black and white. On which, in the centre of the medium, stood a small person intuitively masculine ; quite moving with his gross outline, his large frightened eyes and stiff hair. A restricted backgroung (animals, birds, tipies, clouds…) gave him substance. And, almost touching him, but a little behind and higher, was another smaller being, who seemed to have just merged out of the former's body : A friend ? A protector ? Or rather a threat ? The dream was now expressed in full light, often reinforced by handwritings that framed the scene, this mixing of drawing and script giving Marian Koopen rest and peace. Yet, can a mere picture totally eradicate such a deep ill-being ? Of course, not ! Because of that, like children do, when a big sorrow makes them erase their beautiful drawing, she used to scrawl hers all over with a great violence supposed to ward off the sensation of abstraction, of psychological unsteadiness which still often invaded her.

By and by, the drawing became painting ; black and white were enriched with tragic hues, gradually passed to tenderer colours. In time the progression took over the nightly torment. Whereas Marian Koopen came at last to a most harmonious life. The ransom of this better-feeling remaining, of course, the necessity to draw, to paint, to write, again and always. More and more willingly, for that matter.

An old saying asserts that "a good deed never goes amiss". The favorable effect of this move upon the young lady, could not escape her friends' attention. Some of them having for a long time manifested a deep interest in such resonances among marginal artistic spheres. They finally overcame her hesitations, persuaded her to lend them her so intimate, so confidential drawings, totally "unscathed from artistic culture"* ; and have them exhibited in places opened to similar creations**. Marian Koopen had surreptitiously, almost unwillingly, walked into the Outsider Art's universe with all its works as psychologically involved as hers.

Ever since, she has been relentlessly drawing. But her pictures are no longer mere back-fires, they can be anytime confronted to other people's regard. However, in spite of the interest aroused, the-anonymous-woman-turned-into-a-genuine-artist, is still confronted to a true dilemma : her strong desire to store her drawings at home, and leave them alone. But subsequently to feel guilty like a mother who would not want to let her children grow. Or the relieving acceptance to let them be shown at large. And having now separated her diary from her drawings, to write down in it, the incidents of their emancipation, the ups and downs of their scattering, and the friendly contacts that they bring her.

Let us bet that this autodidact will be content with the second solution. For, having found the moral strength to overcome all her problems and master her pictural creation, she also can, from now on, live with the exhilarating sensation of being able "to dance with words"***.

Jeanine Rivais

*Jean Dubuffet : " L'Homme du commun à l'ouvrage ".

**Le Musée de Stadshof de Zwolle (Hollande) ; le Musée de la Création franche de Bègles (France).

*** Marian Koopen. Entretien avec Jeanine Rivais.

 

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REVES ET CREATION .

Entretien de Jeanine Rivais avec MARIAN KOOPEN.

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Jeanine Rivais : Marian Koopen, j'aimerais que vous me donniez une définition de votre art si particulier !

Marian koopen : Une définition ! Je peux seulement vous dire que, lorsque je dessine, je ne sais jamais ce qui va se produire ! Cela grandit en moi, sans que j'essaie de le contrôler ! J'ajouterai qu'il m'est absolument nécessaire de dessiner. Je ne pense pas qu'il y ait, dans ma création, autre chose que cette nécessité.

 

J. R. : Mais elle est si fiévreuse, si "crue" ! Quand j'ai découvert vos peintures, à Bègles, voici deux semaines, grande a été ma surprise en voyant chacune d'elles proposer une sorte de scène centrée sur une personne (masculine ou féminine) ou un animal ; et son double. Chacun (e) "contenait" quelqu'un d'autre, tentant de sortir de son corps.

Lieriez-vous cela à votre vie réelle ? Ou n'est-ce que fantasmes ?

M. K. : Je pense que ce ne sont que des fantasmes ! Néanmoins, c'est lorsque je me suis libérée de mon travail d'animatrice de films pour enfants, que sont apparus très fortement mes rêves. Comme si créer des films sur un ordinateur ou avec des marionnettes, aussi fastidieuse que soit cette création, les avait jusque-là jugulés.

 

J. R. : Vous pensez donc que cesser votre activité sociale a déclenché votre vie onirique ?

M. K. : Oui. Et de façon si intense que j'aie décidé de réagir. Je me suis mise à dessiner ; en noir et blanc seulement, afin de n'avoir pas à choisir les couleurs que j'utiliserais. Le besoin était né, de dessiner pour me sentir mieux.

 

J. R. : Pourriez-vous expliquer ce qu'étaient ces rêves ?

M. K. : Je rêvais que je quittais mon corps, et j'avais très peur, parce que cela équivalait à la mort. Je faisais ce même rêve à propos de certains de mes amis ! Et, quand ils mouraient comme je l'avais rêvé, j'étais très effrayée !

 

J. R. : Pensiez-vous que vous "les tuiez", ou que votre rêve était une prémonition de leur mort ?

M. K. : Je pensais que c'était une prémonition. Mais, en même temps, je me sentais coupable de l'avoir su à l'avance. Et c'était très difficile de vivre avec cette information sans pouvoir en parler à quiconque, parce que j'avais peur qu'on me croie folle !

 

J. R. : Qu'avez-vous alors commencé à dessiner ?

M. K. : J'ai commencé des dessins sur papier blanc, au crayon, sans peinture. Dans mon esprit, cette façon de dessiner m'assurait de ne subir aucune influence. D'exprimer ce qui était réellement en moi !

 

J. R. : Mais rêvez-vous, depuis le début, en noir et blanc, ou en couleurs ?

M. K. : C'est cela, le plus drôle : jusqu'à l'an dernier où j'ai commencé à montrer mes dessins, tous mes rêves étaient en noir et blanc. Et maintenant, je rêve seulement en couleurs !

 

J. R. : Et vous pensez toujours que dessiner en couleurs trahit votre pensée ?

La teneur de vos dessins a-t-elle changé ou est-elle restée la même ?

M. K. : Je n'ai plus ce sentiment de trahison, et je peins souvent à la peinture à l'eau.

Le sujet et les personnages sont restés les mêmes ; mais, si je demeure répétitive, je m'y sens beaucoup plus libre !

 

J. R. : Je crois qu'il y a deux parties dans votre travail (du moins pour quiconque lui est, contrairement à vous, extérieur) : Il y a le dessin, la "mise en scène" (personnages, animaux, tipis, nuages...). Ensuite, vous exécutez avec un crayon, des sortes de griffures par-dessus le dessin !

Pourquoi faites-vous cela ?

M. K. : Je l'ignore ! Peut-être cela me donne-t-il le sentiment d'être plus proche de mon travail ? C'est comme se déshabiller devant quelqu'un...

 

J. R. : Mais comment, dans votre esprit, ces marques brutales appartiennent-elles à vos dessins ?

M. K. : C'est comme une sorte d'énergie ajoutée...

 

J. R. : Diriez-vous, par exemple, que si le dessin proprement dit est pour vous reposant, libérateur, le gribouillage est la partie "en colère" ?

M. K. : Peut-être. Mais je n'en suis pas sûre. Je sens que cela me soulage de le faire, sans pouvoir expliquer pourquoi.

 

J. R. : Vous avez commencé à dessiner quand vous avez commencé à rêver : comment liez-vous ces deux actions ? Vous l'avez presque dit tout à l'heure ; mais sans préciser si c'est bien votre rêve que vous dessinez ?

M. K. : Oui. A l'époque où je me sentais très mal, je rêvais beaucoup que je recommençais à peindre. Avant de devenir animatrice, j'avais en effet un peu peint, mais je me croyais alors très conventionnelle. Maintenant, je me demande s'il y avait beaucoup de différence entre les deux périodes ; sauf, peut-être, la nécessité. Et la certitude que je détruirais quelque chose en moi en ne le faisant pas !

 

J. R. : Pourrions-nous dire, alors, que dessiner était pour vous, peut-être pas un moyen de rester en vie, mais en tout cas de demeurer saine d'esprit ?

M. K. : Oui. Absolument !

 

J. R. : Que pensez-vous qu'il serait advenu de vous, si vous n'aviez pas pu dessiner ?

M. K. : Je sais, pour m'être arrêtée quelques semaines, que je devenais très dépressive. J'avais perdu le sens du rapport aux choses et aux événements extérieurs...

 

J. R. : Vous voulez dire que vous perdiez la raison par manque de dessiner ?

M. K. : Pas la raison ; mais la relation avec les objets qui m'entouraient. C'était comme si j'avais été au cinéma, voyant défiler des images, ce qui me perturbait grandement. Comme si je rêvais toute la journée éveillée, et cela me faisait me sentir très mal !

 

J. R. : Dans cette situation, sentiez-vous votre corps ? Ou pensiez-vous n'être qu'une entité ? Un personnage irréel ?

M. K. : C'est cela. Je me sentais irréelle ! C'est une sensation terrible!

 

J. R. : En conséquence, lorsque vous êtes ainsi taraudée par la nécessité de dessiner au point d'être menacée dans votre intégrité physique, accepteriez-vous l'idée que vous appartenez, par votre création si psychanalytique, à ce qu'il est convenu d'appeler "l'Art brut" ?

M. K. : Je crois que c'est autre chose. Certaines personnes pensent, en effet, que j'appartiens à l'Art brut ; d'autres me rangent dans les créateurs conventionnels, parce que dans un lointain passé, j'ai fréquenté l'Académie. Je n'ai pas d'opinion là-dessus.

Je sais seulement que cela m'est nécessaire. Je dois faire ces dessins. Je n'envisage donc pas de me ranger dans une quelconque catégorie.

 

J. R. : Comment avez-vous rencontré Ans Van Berkum , le conservateur du musée de Zwolle qui vous a proposée à Bègles ?

M. K. : Je la connaissais de réputation depuis longtemps. Mais je l'ai rencontrée récemment chez des amis qui la connaissent de longue date.

 

J. R. : Comment a-t-elle réagi, en voyant vos dessins ?

M. K. : Elle en avait déjà vu, dans le passé, chez nos amis communs. Immédiatement, elle a déclaré qu'ils appartenaient à l'Art outsider. Et elle a souhaité en voir d'autres. Mais, à ce moment-là, je n'ai pas accepté, parce que j'avais besoin du plus grand calme.

 

J. R. : En fait, vous dessiniez au lieu d'aller chez le médecin ? C'était -c'est- comme un remède, pour vous !

Comment vous êtes-vous laissée persuader que vos oeuvres pouvaient prendre place dans un musée ?

M. K. : Je n'ai jamais pensé cela ! C'était même très drôle, lorsque Ans est venue chez moi en décembre dernier, parce que j'avais fourré tous mes dessins sous mon lit. Je voulais que personne ne les voie ! En fait, j'étais très heureuse de les avoir pour moi toute seule ! J'ai toujours trouvé effrayante l'idée de proposer des oeuvres "ailleurs", et je pensais infiniment préférable de les garder ici !

 

J. R. : Comment vous a-t-elle convaincue d'exposer vos dessins ?

M. K. : Connaissant mes réticences, elle me l'a proposé très timidement. J'ai demandé à réfléchir, craignant qu'elle ne veuille faire ceci ou cela qui risquait de ne pas me plaire. Et puis, quand j'ai été convaincue qu'elle n'agirait pas sans mon accord, elle en a emporté quelques-uns pour les exposer à Bègles.

C'était la première fois qu'ils partaient "à l'extérieur" ! L'extérieur !

 

J. R. : Dites ce que "l'extérieur" signifie pour vous ! D'après le ton que vous employez, cela semble une vraie bataille remportée sur vous-même, d'avoir laissé vos dessins aller "au-dehors" de votre maison !

M. K. : J'étais très effrayée. En même temps, en les revoyant longtemps après sur les cimaises du musée, je me suis rendue compte que je les avais "oubliés" ; et c'était amusant de les retrouver...

 

J. R. : Dans un nouvel espace, anonyme par rapport à leur histoire !

M. K. : Oui. C'était une destinée que je n'avais jamais envisagée, ni pour eux, ni pour moi ! Mais, finalement, ce n'était pas aussi difficile que je l'avais craint.

 

J. R. : Ainsi, en libérant vos créations, vous êtes-vous un peu libérée ! Diriez-vous, par voie de conséquence, que vous avez pris quelque distance, par rapport à vos rêves ?

M. K. : Oui. Et je me sens maintenant très libre quand je dessine. Et puis, regardant ce que je viens de faire, je n'éprouve plus les mêmes choses, je ne pense plus à eux de la même manière !

J'étais cependant très inquiète de ce que vous alliez me demander. Je me disais : "Pourquoi veut-elle parler de mon travail ? Pourquoi le trouve-t-elle surprenant, puisque moi je ne le pense pas ? Que peut-elle faire de mes réponses ? Certes, ces dessins sont importants pour moi, mais je ne crois pas qu'ils le soient pour les autres..."

 

J. R. : Mais si, ils le sont ! Et, lorsqu'ils quittent votre "vie privée" pour partir vers un musée, vous devez prendre conscience qu'ils ne sont plus les mêmes, qu' ils ne sont plus des dessins "privés", ils deviennent culturels !

M. K. : Oui, et je n'aime pas cela. Bien sûr, quand je vois des gens les regarder, je me dis que, peut-être, je leur apporte quelque chose, qu'ils vont s'en souvenir... Mais, par ailleurs, il est difficile de penser à eux sous cet angle parce que, inversement, si je vais voir une exposition, je risque d'être influencée et je ne trouve pas cela correct!

D'un autre côté, j'ai mes rêves, et je suis devenue beaucoup plus forte : peut-être ai-je tort de penser ainsi! Je vais sans arrêt d'un extrême à l'autre !

 

J. R. : Vous voulez dire que vous êtes sûre -vos rêves étant si forts- que personne ne peut vous influencer ?

M. K. : Je réfléchis là-dessus. J'ai envie d'effectuer un travail sur cette idée : Vivre dans l'instant. Si je peux vivre ce moment, il n'y a plus aucune raison d'être effrayée. D'ailleurs, quand je reçois des influences extérieures, je les perçois immédiatement dans mes rêves et je peux aussitôt réagir.

 

J. R. : Vous sentez les influences extérieures dans vos rêves de les percevoir dans vos dessins ?

M. K. : En effet. Quand j'ai visité une exposition, et qu'une quelconque influence transparaît dans mes dessins avec laquelle je ne suis pas d'accord, cela est inscrit dans mes rêves avait même que je m'en rende compte.

 

J. R. : En somme, grâce à leur vigilance, votre esprit, chaque fois, redevient "vierge"?

M. K. : Je l'espère ! Quand je fais de "mauvais" rêves, je m'en souviens toute la journée, je les note par écrit, j'analyse ce qui ne va pas, j'en viens à cerner l'objet du conflit !

Ainsi, dois-je absolument oublier ce que j'ai vu à Bègles, sinon j'aurai les mêmes problèmes qu'autrefois. Vous savez, parmi mes rêves, il y en a eu un où je partais là-bas, et j'emmenais un petit enfant dont je devais m'occuper et...

 

J. R. : Mais certaines de vos oeuvres ont été vendues, vous ne les retrouverez donc pas !

Ressentirez-vous un manque ? Ou êtes-vous sûre que vous pourrez vivre sans elles ?

M. K. : Je peux vivre sans elles, ce n'est pas important. Ce qui l'est pour moi, c'est d'être la personne que je veux être et trouver le moyen de m'exprimer avec ma propre expression !

 

J. R. : Quand je vous entends, j'ai vraiment l'absolu sentiment d'être face à l'exemple type de ce que vous définissez comme "outsider artist" et qu'en France, nous appelons "artiste brut" : votre sincérité est évidente, votre refus des apports extérieurs, de même que votre besoin de ne dessiner que pour vous- même, sans vous préoccuper des autres.

Que savez-vous de la situation de l'Art outsider en Hollande ?

M. K. : Je ne savais absolument rien à ce sujet ! Je n'en sais maintenant que ce que m'en a dit Nico Van der Endt pendant le retour en voiture, de Bègles en Hollande.

 

J. R. : Vous n'avez donc aucun lien d'aucune sorte en dehors de votre maison ?

M. K. : Non ! Je connais quelques artistes, bien sûr, mais ce sont des artistes conventionnels ; mon partenaire, par exemple, et je ne me sens pas du tout dans la même situation que lui !

 

J. R. : Avez-vous des enfants ? Comment vivent-ils avec vos dessins ?

M. K. : J'ai des jumeaux. Ils les aimaient beaucoup, au début ; et quelquefois nous dessinons ensemble, tous les trois. Mais la plupart du temps, je travaille seule.

D'ailleurs, à mesure qu'ils grandissent, ils trouvent mes dessins un peu infantiles, trop bruts...

 

J. R. : Quel âge ont-ils ? Pensez-vous qu'ils aient perdu leur esprit naïf et changé d'avis à mesure de leurs acquisitions scolaires ?

M. K. : Ils ont 8 ans, et en effet, l'école les a changés. Je crois qu'ils voudraient continuer à aimer mon travail parce que je suis leur mère ; mais j'ai le sentiment qu'ils en ont un peu honte, l'un d'eux surtout : ils n'ont qu'une demi-heure de différence, mais il est une petite personne très réfléchie, et il dessine très bien. Il "sait" dessiner, je "ne sais pas" le faire. Quand il regarde mes oeuvres, il le fait de telle façon que j'ai l'impression que c'est lui, ma mère ! Bien sûr, rien de tout cela n'est exprimé ! Ce n'est qu'une sensation !

 

J. R. : Diriez-vous que vos enfants ont pu influencer votre façon de dessiner ?

M. K. : Non ! Peut-être, autrefois, mais ils étaient tout petits, aurait-ce été possible ? Mais plus maintenant !

 

J. R. : Comment avez-vous l'intention de vous comporter à mesure qu'ils vont grandir avec cette certitude que leur mère dessine de façon tellement non conventionnelle ?

M. K. : Je n'ai pas le choix de dessiner autrement ! Je sais que cela peut devenir difficile, mais je n'ai pas de réponse a priori. Je me rends compte que, si par hasard, l'une de mes oeuvres est plus proche du dessin conventionnel, ils me disent : "Tu devrais toujours dessiner comme cela!"...

 

J. R. : Ainsi, il vous faut "combattre" vos rêves, combattre (un peu) vos enfants... Et combattre votre compagnon ?

M. K. : Avec lui, pas besoin de combattre, car les dessins sont sous le lit. Il ne les connaît pas !

 

J. R. : Est-ce un problème, pour vous, de vivre avec ce sentiment de non-appréciation, ou d'indifférence à l'égard de vos oeuvres ? N'êtes-vous pas un peu triste de les mettre sous le lit, au lieu de les placer au mur, comme n'importe quel créateur ?

M. K. : Oui, c'est un peu triste en effet. Non pas le fait que personne ne les regarde. Mais certains dessins sont si forts, si violents, qu'il est à peine supportable de les "vivre" toute seule !

 

J. R. : Dans ce sens, votre présence à Bègles a dû être un moment de pur délice ! Je dois dire que, sans vous avoir encore rencontrée, je me suis littéralement jetée dessus ! Et de nombreux visiteurs faisaient de même !

Pensez-vous que cet accueil pouvait constituer la différence entre "Culture" et "sentiment familial" qui a mis à l'écart trop souvent des créateurs non- conformistes ?

Qu'en fait, en dépit de vous, votre oeuvre "appartienne" à l'Art outsider ?

Et seriez-vous prête à l'exposer dans d'autres lieux ?

M. K. : Par moments, je me dis que oui, si ce n'était pas trop loin de chez moi. A d'autres heures où je ne supporte plus cette idée, je me sens un peu coupable, comme si je voulais l'empêcher de grandir, comme si je refusais de voir grandir un enfant !

Heureusement, dans le même temps où j'ai commencé à dessiner mes rêves, j'ai commencé à les décrire dans un énorme cahier. Cela m'aide beaucoup. J'y évoque toutes ces volte-faces. C'est comme si je dansais avec les mots !

 

J. R. : Entendez-vous par-là que votre écriture est aussi brute que vos dessins ?

M. K. : Oui. Absolument. Je dessine, aussi, parmi les textes. Les rares personnes à qui j'ai montré ce cahier ont été très surprises que je puisse ainsi continuer sans interruption pendant toutes ces années ! Ici, une plaisanterie, là un passage dramatique...

 

J. R. : Il semble donc que ce cahier ait une connotation plus ludique que n'ont vos dessins ?

Est-ce à un psychanalyste que vous l'avez montré ?

M. K. : Non. Il s'agit d'une personne qui sait beaucoup de choses sur les rêves. Qui n'essaie pas de m'influencer, simplement m'encourage à être créative !

 

J. R. : Vous parliez tout à l'heure de cet "enfant" dont vous aviez rêvé à propos de votre voyage à Bègles. Etiez-vous cet enfant ? Ou étaient-ce vos dessins ?

M. K. : Il s'agissait de mes dessins. J'avais déjà fait ce même rêve lorsque j'avais déterminé la manière dont je dessinerais désormais ! Je crois, vu l'importance dans ma vie de ces deux moments, que je les ai inconsciemment reliés par un même rêve de grande intensité...

 

Entretien réalisé au Musée d'Art naïf et outsider de Zwolle, le 12 octobre 1997, après une rencontre-événement aux Jardiniers de la Mémoire.

 

Site de la Création franche, 55 rue du Maréchal De Lattre de Tassigny, BEGLES (33130) France. Conservateur :Gérard Sendrey.

(1) Ans Van Berkum : Conservateur du Musée d'Art naïf et outsider de Zwolle (Hollande).

(2) Nico Van der Endt : Directeur de la galerie Hamer, Amsterdam.(consacrée à l'Art outsider)

 

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