LAURE KETFA, peintre.

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Laure Ketfa, votre nom a une petite sonorité étrangère, mais vous n'avez aucun accent ! De quelle origine est ce nom ?

Laure Ketfa : Il est d'origine kabyle, mais ma famille a vécu en France depuis mon grand-père paternel.

 

JR. : Peut-on dire que vos racines ont une influence sur votre œuvre ?

LK. : Non, parce qu'est assez éloigné. Peut-être les courbes, à la rigueur ? Ou ce bleu dont on m'a déjà dit qu'il rappelle le bleu majorelle de Marrakech ?

 

JR. : On peut dire par contre que votre travail évolue dans le monde de l'enfance, le monde du conte ?

LK. : Oui, complètement. En plus, ma fille est dedans, donc je suis très influencée. Je récupère certains de ses dessins que je colle. Je la fais participer à mes assemblages de moments de vie. Les gens me donnent beaucoup de papiers, m'apportent des éléments qu'ils ont envie que je mette dans mes toiles. C'est un peu aussi un journal quotidien. C'est ainsi que je le vis.

 

JR. : Ce sont donc des collages et non pas de la peinture directe ?

LK. : Il y a les deux. C'est un mélange qui se retrouve dans la plupart de mes toiles.

 

JR. : Il me semble que votre personnage principal est toujours très en mouvement, alors que les petits personnages que vous placez à ses pieds ou devant lui, sont toujours très statiques ?

LK. : Oui. C'est la première fois que je fais des personnages en mouvement. Récemment, j'ai eu envie de me lancer ce défi, parce que, justement, avant, mes personnages étaient très statiques. Il est vrai que ceux qui sont en bas continuent d'être statiques, je pense que c'est inconscient ? Une petite voix intérieure qui me guide ?

 

JR. : Mais pourquoi sont-ils statiques ?

LK. : Parce qu'ils sont contemplatifs. Ils regardent ce qui se passe. Ils s'interrogent, en fait.

 

JR. : On pourrait donc dire que le grand personnage est le corps et que les petits sont l'esprit ?

LK. : Oui, voilà.

 

JR. : Nous sommes bien dans le monde du conte, nous avons l'oiseau sur la main du personnage, la tête pendule de l'autre… Comment vous est venue cette idée, cette dissociation entre le corps et l'esprit ?

LK. : Je me suis rendu compte que j'utilisais très peu le corps en mouvement. Je suis très cérébrale. Parfois, j'ai l'impression que j'annule mon corps, suite à un évènement qui s'est passé dans ma vie. On me l'a souvent dit !

 

JR. : Nous avons parlé tout à l'heure de vos bleus. Vous avez chaque foi un mélange de bleus et de rouges,, mais vous savez les mélanger de façon à obtenir des couleurs très tendres. Vous n'avez jamais de couleurs pures. Et la proximité de ces deux couleurs n'est jamais dure.

LK. : Oui, il y a toujours eu cette tendresse, mais je ne sais pas comment j'y parviens. Parfois, je me fais violence, parce qu'on m'a toujours reproché ces couleurs un peu mièvres. Cela se situe vraiment à l'intérieur de moi, parce que même si j'essaie d'être un peu plus écorchée vive, je n'y arrive pas ! Pourtant, cela fait du bien aussi, de se faire violence ! Mais il y a toujours cette douceur qui est là, qui me colle à la peau, dont je ne parviens pas à me défaire.

Il est vrai que j'aime la poésie, cela ressort et j'en suis heureuse, parce qu'en même temps je ne veux pas aller contre ma nature.

 

JR. : Mais pourquoi dites-vous que vous êtes obligée de vous faire violence ? En quoi le fait d'avoir des toiles très tendres vous gêne-t-il ?

LK. : On me l'a souvent reproché !

 

JR. : Mais vous n'avez pas à tenir compte de ce qu'on vous reproche. Si douceur et tendresse sont vraiment ce que vous ressentez, pourquoi vouloir les changer ? Cette gêne viendrait donc uniquement des reproches, et non pas du fait que vous avez envie de lutter contre vous-même ?

LK. : En fait, on me reprochait de ne me mettre qu'à moitié à nu ! De ne pas donner entièrement ce qu'il y avait au plus profond de moi ! Alors que, certainement, il n'y a pas de violence en moi !

 

JR. : Il me semble, au contraire, que ce qui est intéressant dans vos tableaux, c'est justement toute cette tendresse qui est évidente. Vous dites que vous faites participer votre fille, etc. J'imagine qu'elle ressent ce sentiment dans votre relation commune avec les oeuvres. Et qu'elle doit être très fière que des petits morceaux de ses dessins se retrouvent sur les toiles de sa maman !

LK. : Oui, tout à fait ! Et je trouve que c'est bien, parce que chaque œuvre est un tout dans lequel je mets vraiment ma vie !

 

JR. : Nous sommes parties de l'idée que vous étiez dans le monde du conte. On aurait alors voulu vous faire composer des contes cruels ?

LK. : Je ne sais pas. En fait, cela me gênait d'entendre souvent ce reproche, alors que j'essayais d'y mettre de la profondeur ! Je pense que les gens ont besoin de voir des choses un peu plus dures ?

Finalement, je vous ai répondu oui à propos du conte ? Mais je ne sais plus trop. Il est vrai que mes toiles font un peu penser aux " Mille et une nuits ", qu'il y a les étoiles, les dorures…

 

JR. : Si j'avais dû donner une définition en quelques mots de votre travail, j'aurais dit : " Contes tendres pour enfants ". Et cette douceur et cette tendresse me satisfont pleinement. Je n'éprouve pas le besoin de trouver de la violence partout !

Vous avez disposé votre travail recto verso sur la cimaise qui vous était dévolue. Pourquoi m'avez-vous dit que le côté opposé était le plus important ?

LK. : Parce que, pour moi, la femme que j'ai peinte en mouvement est vraiment une révélation, une libération. Sur le premier panneau, nous sommes dans le tacite. Sur les autres, le contraste est vraiment très fort. J'ai l'impression que cette femme dont je viens de parler sort littéralement de la toile. C'est une des toutes premières fois où j'ai réalisé ce contraste qui donne vraiment de la profondeur.

 

JR. : Il me semble que ce qui fait aussi a différence entre les deux panneaux, c'est que sur certains tableaux vous avez déterminé des passages quasiment abstraits ? Alors que sur ceux que nous avons regardés, les fonds étaient plus " près de " la présence de vos personnages.

LK. : Ou, effectivement, nous avions peut-être plus le côté conte, alors que maintenant…

 

JR. : J'aurais peut-être dit, en effet, " scènes du quotidien " ?

LK. : Voilà. C'est ce que je faisais avant, des scènes du quotidien. Alors que dans les œuvres récentes, je suis partie davantage dans le monde des étoiles…

 

JR. : Un monde plus onirique.

LK. : Oui, l'envolée, la libération… que je n'avais jamais exploitées. Il est vrai qu'il y a un changement de cap. Mais en fait, un artiste aime bien quand, tout à coup, il y a un changement !

 

JR. : Cependant, on retrouve dans les deux " moments " une même façon de dissimuler une partie des visages. Votre fillette avait une sorte de croissant noir qui en oblitérait une partie. Sur d'autres œuvres, vous avez carrément supprimer des parties du visage en mettant de la peinture par-dessus. Sur l'un des tableaux, on se demande si ce sont les cheveux de la fillette, mais dans ce cas, toute une partie de sa tête n'en aurait pas ? Ou bien si vous avez carrément caché une partie de son visage ?

LK. : Oui, c'est cela, j'ai caché une partie de son visage. Il y a vraiment une évolution. En fait, j'ai commencé par cacher, revenir, passer, dissimuler… Alors que sur les dernières, j'ai voulu un mouvement libérateur. Ces toiles ont vraiment été travaillées pour le Grand Baz'Art à Bézu !

 

JR. : Quand je suis venue vous rencontrer, vous m'avez d'emblée annoncé que vous étiez timide. Est-ce cette timidité qui vous fait cacher une partie du visage de vos personnages ?

LK. : Oui, certainement. Mais je ne sais pas vraiment s'il s'agit de moi, sur la toile ? J'ignore si c'est moi ? Si c'est le reflet de mon âme. A la base, il y avait l'enfance, l'adolescence et la femme mûre. Dans une progression. J'avais envie de montrer cela par une sorte de triptyque. Et ensuite, après le mariage, montrer la libération, l'air de dire que, maintenant, il n'y a plus de soucis !!

 

JR. : C'était très optimiste. La plupart des gens pensent le contraire !

LK. : C'est vrai. Et pourtant, au début, je l'avais vu de cette façon… Pour l'enfance, j'ai vainement voulu qu'elle soit gaie. J'ai refait plusieurs fois l'œil. Rien à faire, il y a avait toujours cette mélancolie !

 

JR. : Il est évident que, quand vous faites la moitié du visage noire, d'un noir sans nuances, il est difficile d'avoir un visage gai. En procédant comme vous l'avez fait, vous avez créé une bivalence, comme dans le bien et le mal, le blanc et le noir…

LK. : Je n'avais pas pensé à tout cela, parce que mes œuvres ont un côté tout à fait spontané. Et puis, il est plus facile de comprendre les œuvres des autres que les siennes.

 

JR. : Tout de même, la création diversifiée des autres vous ramène forcément à votre œuvre, à son originalité.

LK. : Oui, c'est vrai aussi ! Mais je n'avais jamais réfléchi sur le sens à donner à ces parties cachées de chaque visage ! Mais je trouve que, plus j'ai avancé, plus j'ai dégagé cela. Plus je me suis libérée, plus je prenais confiance. Plus j'avais le sentiment d'avoir trouvé quelque chose.

 

JR. : D'où l'idée de mettre une barrette dans vos cheveux, pour qu'ils ne cachent plus votre visage ?

LK. : Oui. Cela fait un tout !

 

JR. : Après avoir bien regardé vos œuvres et vous-même, et pour en revenir à l'idée que l'on vous a suggéré d'introduire plus de violence dans vos œuvres, je pense qu'en effet, ce n'est pas du tout dans votre caractère. Et que vous auriez grand tort de vous forcer à faire des choses que vous ne ressentez pas !

LK. : Oui. Je le comprends bien. Mais à certains moments, cela a vraiment été un souci !

 

JR. : Parce que vous êtes encore jeune, et que vous n'avez pas encore réussi à vous dégager de l'opinion des autres !

LK. : Oui, le regard des autres a été pour moi souvent très contraignant. Je crois que ce sera à force de faire des expositions, que je prendrai peu à peu de l'assurance. Mais ce n'est pas facile !

 

JR. : C'est votre premier festival d'Art singulier ?

LK. : Oui.

 

JR. : Alors, comment le vivez-vous ?

LK. : Très bien ! La rencontre avec les autres artistes est chaleureuse, excitante. C'est pour moi un aboutissement après la solitude de mon atelier. Montrer enfin son travail est vraiment enrichissant. Et puis, avoir autour de soi tous ces artistes, et s'apercevoir que tous ressentent la même chose…

Et finalement, à la réflexion, je me dis que peut-être, même si je n'avais pas vu les choses de cette façon, cette question des origines entre en jeu, par la sensualité, les détails…

Entretien réalisé au Festival GRAND BAZ'ART A BEZU, à Bézu-Saint-Eloi, le 31 mai 2009.

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