LES PETITS THEATRES DE PIERRE KATUSZEVSKI

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Depuis fort longtemps, les historiens se penchent sur les tenants et les aboutissants de l'Art naïf. Affirmant, entre autres conclusions, que nombre des artistes qui s'y rattachent sont des autodidactes ; qu'ils sont sensibles à des sources locales et à des traditions ; qu'ils se préoccupent d'une nature perdue présentée comme idyllique ; et que, concernés par le quotidien, ils l'idéalisent.

Toutes ces définitions conviennent à merveille à Pierre Katuszevski. Sauf que, citadin de toujours, " sa " nature est de pierre ; qu'à travers ses aquarelles, il se promène non en quelque lieu bucolique, mais dans la raideur des villes. Sauf encore, qu'adulte partagé entre rôles et mises en scène, il a un jour éprouvé le besoin de graver dans la terre, ce qu'est pour lui " sa " tradition théâtrale ; qu'il s'y implique désormais si profondément, qu'il lui faut, dans sa création plastique et sculpturale, retrouver les mêmes préoccupations et intérêts que dans sa vie théâtro-quotidienne où ils sont depuis des années, étroitement liés.

La ville, donc, en peinture ou au pastel sur papier. Mais une ville où, du fait de l'absence de perspective, les maisons semblent construites non pas au long de rues, mais sur un même plan sans profondeur, étage par étage : Maisons serrées les unes contre les autres, comme se soutenant. Avec, parfois, rarissime, une courette où poussent quelques fleurs. Petites maisons étroites aux minuscules ouvertures, aux toits de guingois ; ceux des dernières, " les plus hautes " sur le support, comme inachevés, véritable méli-mélo de formes géométriques qui ressemblent plus à des nuages couleur arc-en-ciel, qu'à des toitures ! Dans ces microcosmes, aucun signe distinctif (magasin, école…), qui puisse suggérer une quelconque activité des nombreux habitants. Car les villes de Pierre Katuszevski sont peuplées de petits individus asexués, vêtus d'habits sans âge, chaque chemise et pantalon monochromes, et de couleurs complémentaires. Personnages longilignes, aux traits réduits à de simples esquisses, tous dépourvus de chevelure, et parfois de mains. Linéarisés à la manière des bonshommes enfantins ; bras tendus le long du corps ; raides, comme incapables de mouvement. Chacun dans une sorte de bulle ovoïde : pour le protéger ? l'isoler ? le définir individuellement, indépendamment des autres ? Mais tous de face, comme regardant un unique point en off ; le visiteur peut-être, qui n'est pas de leur petit monde clos, si calme et statique.

A moins que ce qui semble être une ville, ne soit un décor de théâtre, et que les " habitants " ne soient les acteurs, à l'ultime moment où, la pièce terminée ils font face au public, prêts à le saluer. Et, dans ce cas, dessins et sculptures seraient conçus non pas sur deux thèmes séparés, mais à partir d'un unique sujet : le théâtre ?

Car les sculptures d'argile émaillée de Pierre Katuszevski sont conçues autour de ce thème récurrent, permanent même. Petites séquences miniaturisées sur un modèle si traditionnel, qu'elles ont l'air de respecter la règle des trois unités ! Un seul lieu qui présente à la fois la scène, le décor et les artistes, avec peut-être une amorce de coulisses, ou une ouverture sur le public. Un seul temps, qui n'en est pas un, justement ; partant un seul thème, lui aussi indéfinissable. Car, s'ils sont plus élaborés qu'en peinture, et présentés en mouvement (assis, penchés, levant un bras déclamatoire…) les acteurs portent des costumes ne répondant à aucun référent, aucun type de caractère, aucune époque : minuscules bateleurs en somme, de toujours, de partout et de nulle part.

Et c'est ce qui fait le charme des œuvres de Pierre Katuszevski. Avec les gestes spontanés d'un enfant composant ses legos, il sait créer des rapports harmonieux entre ses surfaces, ses piliers, ses escaliers et ses petits personnages. Bref, il a su retrouver, au fil de ses œuvres, l'art de plaire qui préside aux conventions théâtrales. D'autant qu'il est un coloriste de talent ; sachant combiner les teintes vives sans qu'elles soient jamais criardes ; jouant des unes et des autres de façon à former des nuances kaléidoscopiques qui, d'emblée, conquièrent l'œil ; privilégiant un équilibre entre les formes primitives et la sophistication des couleurs.

Cette harmonie génère un autre charme, et non le moindre, de l'œuvre de Pierre Katuszevski. Comme la plupart des créations descriptives, à connotation naïvo-ethnologique, elle a un indéniable petit air passéiste : Comment expliquer cette impression, alors que l'artiste est résolument à sa place dans la contemporanéité ? Est-ce parce que le soin méticuleux apporté à chaque élément pour lui donner sa juste place, le ramène au temps d'autrefois, où chaque détail d'une histoire prenait naturellement son importance ? Est-ce parce que n'ayant jamais " appris " à peindre ou à sculpter, ses incertitudes plastiques deviennent autant de petites formes pictographiques personnalisées, étrangères comme il est évoqué plus haut, aux styles, aux modes, aux définitions sociales ? Enfin, est-ce parce que, à notre époque où les artistes s'adressent à la réflexion plus qu'aux sentiments, ces petites aventures en réduction, traduisent une telle tendresse, un si évident plaisir de peindre et de modeler la terre, qu'elles touchent immédiatement le cœur du visiteur, avant même de provoquer son sens esthétique ?

Jeanine Rivais.

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