PASCALE FOIX, dite KALOU, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Dans les années 60/70, tout le monde chantait " Kalou, Kalou, tes grands yeux me font mourir d'amour… ". Vous êtes bien trop jeune pour l'avoir fredonnée. Mais, par maman ou grand-mère interposées, votre prénom est-il lié à cette chanson ?

Kalou : Non. Je ne la connais pas !

 

JR. : Je suppose donc que " Kalou " est un pseudonyme.

K. : Oui. En fait, je m'appelle Pascale. J'ai changé de nom en changeant de vie. Et " Kalou " est né à partir du petit mot tendre par lequel on m'appelait quand j'étais bébé : " Kaloute ". Je me suis demandée si je pouvais redevenir moi-même, à travers ce petit surnom ? Je me disais, en outre, que ce mot allait bien avec mes premières œuvres qui étaient un peu enfantines.

 

JR. : Question à laquelle vous ne pouvez pas échapper : Etes-vous à Banne en tant qu'artiste singulière ? Ou en tant qu'artiste contemporaine ? Et pourquoi ?

K. : En tant qu'artiste singulière. J'aime bien ce mot de " Singulier ". Je le trouve beau à entendre. Et je trouve qu'il convint parfaitement à un monde un peu bizarre. J'habite dans les Landes, et je trouve cette expression singulière par rapport aux œuvres des autres personnes qui peignent et avec qui j'expose souvent. Je me sens donc singulière dans les Landes, mais pas du tout à Banne.

 

JR. : Oui, mais quand vous raisonnez ainsi, vous employez le mot " singulier " au sens où tout artiste se doit d'être singulier. Et non en tant qu'appartenant à une mouvance marginale.

K. : Non. C'est bien cette expression-là ! Je n'ai croisé personne qui la revendique, et je me sens souvent bien seule !

 

JR. : Vous êtes donc, dans les Landes, l'unique représentante de la mouvance singulière !

K. : Dans les Landes, oui peut-être ! Parce que cette expression-là qui est à la fois naïve, enfantine, et très colorée, y est inconnue.

 

JR. : Vous êtes peintre. Vos peintures représentent des petites scènes de la vie courante. Ou certains personnages sont-ils des costumiers ? Je me suis posé la question, en voyant cette dame qui tient ce dont je n'ai pas pu déterminer la nature : un épouvantail ? Ou un mannequin ?

K. : Je ne sais pas ce que c'est ? C'est quelque chose qui ne serait pas vivant. Il y a souvent dans mes tableaux un être qui semble vivant ; mais quand, avec lui, il y a autre chose qui ne semble pas vivant, il apparaît soudain se situer entre les deux. Peut-être y a-t-il en lui un reste d'humanité, un peu de vie ? En fait, c'est quand je vois le tableau, que je me demande d'où vient ce petit être ?

 

JR. : Vos personnages sont tous côte à côte, " me " regardant, moi qui suis en face d'eux, qui les observe et à qui ils rendent donc ce regard. Mais je n'ai jamais l'impression qu'ils soient " ensemble ", qu'ils se parlent. Il semble qu'en fait, ils ne se parlent pas. Qu'ils sont côte à côte, mais pas dans une communauté de vie ?

K. : Ils sont côte à côte, en effet. En principe, ils s'aiment. Mais peut-être sont-ils aussi ailleurs ?

 

JR. : Qu'ils s'aiment n'est pas du tout évident. D'autant que chacun est dans sa case de couleur différente. Ensuite, vous mettez quelque chose qui les sépare : une fleur qui devrait les unir et n'en fait rien, un soleil, etc… Et même sur le tableau où une dame tient ce que je croyais être un épouvantail, les personnages ne sont pas dans la même partie fermée. Et sur chaque toile, chaque personnage est dans son propre " enclos ".

K. : Dans cette série-là, oui !

 

JR. : Sur cette toile où ils sont trois au clair de lune, " prouvez-moi qu'ils s'aiment " !

K. : Ils sont collés les uns contre les autres !

 

JR. : Oui, mais chaque personnage est chez lui !

K. : On peut être chacun dans sa case, et néanmoins s'aimer ! En vérité, ce ne sont pas vraiment " des femmes " et " des hommes " : ce sont des personnages qui ne sont pas forcément sexués. Leurs robes ne sont pas vraiment des robes, ce sont des sortes de djellabas qui peuvent convenir aussi bien pour les personnages masculins que féminins.

 

JR. : Puisque vous ne semblez pas d'accord avec mon impression et que vous affirmez que les " séparations " n'en sont pas, comment les voyez-vous ?

K. : Plutôt comme une réunion que comme une séparation.

 

JR. : Mais comment cet objet qui est un peu indéfini, anonyme, juste un objet oblong, peut-il les réunir ?

K. : Ce n'est pas forcément un objet, c'est une ambiance.

 

JR. : Venons-en à vos fonds, qui sont partout très travaillés. Mais à part un ou deux tableaux, où les fonds renforcent l'idée d'entourage, il me semble que les autres sont toujours " non-signifiants " ?

K. : Oui, c'est vrai. Quand je fais une exception, c'est un peu à titre expérimental. J'ai fait une autre série où ils n'étaient pas recollés par-dessus, ils faisaient beaucoup plus partie du tableau.

Je veux dire aussi que je laisse beaucoup faire le hasard. Donc, je n'ai jamais d'idée préconçue quand je commence un tableau. Les idées se développent au fur et à mesure que j'avance.

 

JR. : Vous êtes une bonne coloriste : vos couleurs sont très lumineuses, très agréables, très harmonieusement agglomérées. Alors que vous faites des rapprochements qui ne sont pas toujours évidents, vous savez les harmoniser, il n'y a jamais aucun hiatus entre vos couleurs.

K. : A priori, non. Mais ce choix est seulement mon regard. Je me réjouis que d'autres trouvent mes couleurs harmonieuses !

 

JR. : En effet, je vous redis que je ressens la plus vive harmonie dans chaque tableau, alors que vos couleurs sont paradoxales.

K. : Ce que vous appelez " harmonie paradoxale ", se retrouve je crois, dans les personnages. Et je pense qu'il y a là, également, un peu de moi.

 

JR. : J'en reviens à votre remarque de tout à l'heure, où vous m'avez dit " ce ne sont ni des hommes, ni des femmes, ce sont des personnages pas forcément sexués, portant des djellabas qui conviennent aussi bien aux uns qu'aux autres ". Pourquoi refusez-vous cette distinction ?

K. : Je ne refuse pas. Dans cette série-là, je dirai qu'ils sont un peu plus androgynes. Ils n'ont plus, non plus, beaucoup de cheveux, contrairement à ceux du début. Voire pas du tout.

 

JR. : Il faut donc en conclure que ce ne sont que des adultes ? Qu'il n'y a pas d'enfants, dans votre monde actuel ?

K. : Oui. Ceux-là sont des adultes. Dans les autres séries, c'étaient plutôt des enfants.

 

JR. : Vous m'avez répété deux fois " Mon travail se rapproche tout à fait du dessin enfantin ; elles sont très enfantines… ". Pourquoi dites-vous qu'elles sont " enfantines " ? Je dirai qu'elles sont dans une facture rudimentaire, qui n'a rien de classique… Il est évident que vous n'avez pas appris à les dessiner aux Beaux-Arts. Vous êtes, je crois, tout à fait autodidacte ? Est-ce cela vous gêne qu'elles aient cet air brut ?

K. : Je suis absolument autodidacte, en effet. Au départ, c'était plus enfantin. D'ailleurs, mes personnages étaient des enfants. D'où " Kalou "… Maintenant, peut-être vieillissent-ils ? Il est vrai que mon travail fait moins référence à l'enfance.

 

JR. : Y a-t-il, pour conclure, une question que vous auriez aimé entendre, et que je ne vous ai pas posée sur votre travail ?

K. : J'aimerais revenir, mais personne ne peut le " voir ", sur le fait que je laisse beaucoup le hasard agir dans ma démarche.

 

JR. : Il est vrai qu'à regarder votre tableau terminé, tout ce petit monde bien à sa place, bien équilibré, il est impossible de deviner le hasard.

Et que laissez-vous au hasard, au cours de la gestation de vos tableaux ?

K. : En fait, je démarre avec des monotypes : je mets des couleurs au hasard, je replie mon papier, et cela donne des formes, des résultats inattendus. Et, en regardant ce résultat, je vois arriver des personnages. Oui, je fais travailler mon imaginaire à travers ces formes. Je ne pars jamais d'une feuille blanche.

 

JR. : En fait, vous faites " vos " tests de Rorschach ! Vous posez " votre psychologie " sur le fond, et tout en découle !

Une fois que vous avez construit cette base aléatoire, est-ce elle qui conditionne les couleurs que vous allez mettre ?

K. : Pas forcément ! Ce pouvait être le cas quand je démarrais comme je le faisais avant, sur des morceaux de journaux déchirés. La couleur du papier pouvait me donner une piste pour celle d'un personnage, ou d'habit de personnage, etc. Mais plus maintenant.

 

JR. : Il ne reste donc rien du fond originel ?

K. : Parfois si, au niveau des visages. Au niveau de la chair.

 

Entretien réalisé à Banne, dans la Maison de la Cheminée, le 19 juillet 2006.

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