BERNARD JOURDAN

Poète

Entretien avec Jeanine RIVAIS

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Jeanine Rivais. : Bernard Jourdan, racontez-nous en quelques phrases, votre vie depuis ce jour de 1918, où vous êtes né à Ollioules, dans la bastide familiale.

Portrait de Bernard Jourdan par Mondher Ben Milad.

Bernard Jourdan. : Trois périodes : celle de l'enfance et de l'extrême adolescence ; les années difficiles de la guerre et de la captivité ; le retour de captivité qui a détruit la vie d'enfance et dont le souvenir s'est prolongé jusqu'à maintenant. J'ai compris, le jour-même d'Hiroshima, que l'ère atomique serait pour nous une aventure négative ; qu'elle annonçait un avenir très sombre pour nous, pour nos enfants et nos descendants.

Mon enfance s'est déroulée dans une bastide construite vers 1400, restaurée en 1662 (un an après l'avènement de Louis XIV !). Cette bastide proche de la mer qui est en face, a eu son aventure.: Située dans un quartier qui domine la rade de Toulon, elle est voisine du château de Montauban où Napoléon installa ses premiers canons pour fermer la rade aux Anglais. On raconterait dans le quartier qu'il y a couché, comme dans une dizaine d'autres, d'ailleurs. Je crois qu'en fait, il a tout simplement bu un verre sous le mûrier !... Qu'importent ces souvenirs, puisque la maison n'est entrée dans le patrimoine familial qu'en 1860, date à laquelle mon arrière-grand-père l'a achetée. A ce moment-là, comme tout le monde, il a planté près du chemin d'accès, un cyprès qui est en Provence un arbre de bienvenue, et qu'à cette heure, on voit de loin !

Mon père était paysan, fleurs et légumes, mais un paysan un peu particulier : Autodidacte, c'était un homme très cultivé, un excellent anglicisant. Il écrivait en provençal et je garde pour lui, mort depuis quarante ans, une véritable vénération.

J'ai vécu le cycle des études, l'EPS Rouvière à Toulon (une sombre "boîte"), l'Ecole Normale de Draguignan, la caserne, la guerre, la captivité : les Allemands m'ont ramassé le 21 juin, dans un petit village voisin de la Colline Inspirée. En quelques jours, mes camarades et moi nous sommes retrouvés sur les bords de l'Oder, tout près de la future ligne Oder-Neisse. Captivité difficile ! Quand les Russes ont commencé à bombarder le camp, nous sommes partis à pied dans la neige, avons erré trois mois, et sommes parvenus aux portes de Berlin où nous avons été libérés par de jeunes femmes russes qui conduisaient des tanks. Je suis donc entré dans Berlin avec l'Armée Rouge ! Les Russes nous ont remis aux Américains qui nous ont épouillés, lavés, mis dans des trains à destination de la France.

Je suis enfin arrivé dans le Midi. J'ai retrouvé ma femme que je n'avais pas vue depuis six ans, et presque tous les miens dont j'étais sans nouvelles depuis des mois. Et la vie a recommencé. Je me suis fait muter à Paris en 1949. Et depuis, nous sommes ici !

 

J.R. : Revenons un peu en arrière : En 1936, donc à 18 ans, vous publiez vos premiers poèmes, en français et en provençal.

Pendant que le Front Populaire donne aux Français leurs premiers congés payés, que publie un jeune poète dans la revue qu'il crée, et qu'il intitule "Sources" ?

B.J. : Ce jeune poète fait comme la plupart des poètes de son âge : il écrit et publie des poèmes qui ne valent rien ! Il rencontre des poètes de son âge ou un peu plus âgés. Il lie des relations parfois simplement épistolaires, mais qui ont duré des années et se poursuivent encore.

Ainsi ai-je publié des poèmes dans une revue qui s'appelait " Reflets ", est devenue " Regain ", " la Tour de Feu ", " la Nouvelle Tour de Feu ". Je continue d'écrire pour cette revue !

Mais " Sources " m'a permis de connaître des gens, des artistes, des poètes : Boujut mort il y a trois mois ; celui qui est devenu mon ami très cher, Charles Bourgeois, mort depuis dix-sept ans et que je considère comme un des plus grands poètes français, solitaire et secret. Dans la mesure du possible, j'ai continué à faire éditer ses oeuvres : L'an dernier, j'ai fait publier de lui cent-cinquante poèmes.

 

J.R. : Donc, de 1939 à 1945, vous êtes soldat, puis prisonnier. En 1940, vous cessez d'écrire en français, vous apprenez l'allemand el vous perfectionnez votre italien. Pourquoi cette démarche ? Comment, par la suite, avez-vous, dans votre oeuvre, utilisé le fait d'être polyglotte ?

B.J. : Je ne suis pas polyglotte. J'ai quelque facilité pour les langues, pas davantage. Dès l'enfance, je parlais français, provençal, italien. A mon arrivée en Allemagne, j'ai commencé à apprendre oralement un allemand idiomatique -avec, paraît-il, l'accent de Berlin !- mais je n'ai pas une connaissance courante de cette langue. Je lis un journal en anglais. Je comprends bien l'espagnol.

 

J.R. Comment vous servez-vous de ces ressources dans vos poèmes ?

B.J. Quand j'écris, il m'arrive de "sentir", de "voir" que le résultat n'est pas bon. Mentalement, je traduis dans une autre langue ce que j'ai écrit ; je sais qu'il faut retravailler tel passage où la traduction tombe à plat.

Bien sûr, je me considère poète de langue française ; mais l'idéal quand un lecteur lit mes textes, serait qu'il les trouve beaux, bien entendu, (je suis aussi vaniteux que les autres), mais qu'il ne sache pas vraiment en quelle langue d'origine ils ont été écrits, qu'il les considère comme de belles traductions !

Je connais, bien sûr, toutes les péripéties de la poésie française, j'ai enseigné la littérature pendant trente ans, mais je me situe "à part" : c'est pour cela, je pense, que l'accueil fait à mes oeuvres a toujours été réservé.

 

J.R. : Vous écrivez des romans dont les titres, "Saint Picoussin", "le Roman de Goupy", "Douleur d'airain", etc. sont inspirés du Moyen-âge. Le"Roman de Goupy" reprend même celui d'un texte des plus célèbres. Pourquoi éprouvez-vous le besoin de vous inspirer de cette époque lointaine ?

B.J. : Je ne m'inspire pas de "cette époque lointaine". Je parle, en fait de la "belle époque", et toujours pour la dénoncer :

Le " Roman de Goupy " est tout à fait à part : Quand je suis arrivé à Paris, je fus un temps instituteur. Je faisais à mes élèves la "lecture du samedi". Je leur racontais, entre autres, le " Roman de Renart ", mais il est court, on ne peut raconter, ni expliquer tous les épisodes aux enfants. Par exemple, on ne peut leur révéler pour:quoi le renard et le loup sont à ce point ennemis, etc. J'ai donc imaginé une suite ! J'ai inventé de nouvelles aventures, créé de nouveaux personnages : Le livre procure l'agrément de l'histoire avec toutes sortes de renseignements sur la vie des animaux. Il a été publié. Tout un chapitre a été repris dans un livre de classe (je l'ai su vingt-cinq ans plus tard, par hasard).

" Graine au vent " se situe dans mon cadre parisien et dans un petit village de l'Aisne. C'est l'histoire d'une bande d'enfants.

" Saint Picoussin " est l'histoire d'un saint local, qui décide de venir en aide à deux pauvres vieux paysans. Ce sont de courts chapitres. L'histoire se situe vers 1900 : La vie des pauvres était loin d'être drôle ! La "Belle Epoque" n'était pas pour eux, et le brave Saint Picoussin a bien du tintouin. Mais il finit par les accueillir au Paradis.

" Douleur d'airain " est très différent : C'est l'histoire d'un chimiste qui a inventé une formule pour ramener à la vie des statues de bronze. Je me suis inspiré de la ville de Barantin dont les rues sont jalonnées de statues. Dans mon livre, j'ai repris cette idée : Vous entrez dans ce village de Provence, la première statue que vous voyez est le " Porion mélancolique " ! Mais il y a une autre statue, très belle qui représente une bête mythique, une jeune femme dénudée, un jeune soldat guère plus vêtu. L'homme à l'élixir tombe éperdument amoureux de la jeune fille. Il veut la ramener à la vie, mais dans l'obscurité, il se trompe de personnage et ranime la bête... Tous les chasseurs la poursuivent. Persévérant, le chimiste finit par ranimer la jeune fille, mais elle est froide comme un glaçon et... s'enfuit avec le soldat. De désespoir, l'homme cherche à s'enivrer. Croyant boire du vin, il absorbe son élixir. Se produit alors l'opération inverse, il est transformé en statue de bronze ! Ce roman est bien sûr écrit sur le mode humoristique !

 

J R. : Par ailleurs, vous écrivez un essai sur Louise Labé, ce qui nous situe en pleine Renaissance. Est-ce par goût historique, souci d'érudition, peur de la modernité ? Ou avez-vous également créé des oeuvres romancées se situant à notre époque ?

B. J. : Pour Louise Labé, c'est tout simple : Un ami, directeur d'une collection de classiques et d'une revue, avait décidé de renouveler ses collections, il avait fait appel à tous ses amis.

J'ai choisi Louise Labé, parce que j'aimais beaucoup son oeuvre, que cette oeuvre est assez courte, que peu d'écrivains en ont parlé, qu'il existait donc peu de biographies : J'ai pu faire en toute liberté la préface et avec beaucoup de soin, les notes et le glossaire qui accompagnent la publication.

 

J.R. : Vous vous êtes donné, en fait, une connotation qui ne correspond pas â la réalité ?

B.J. : J'aime bien la poésie du XVIe siècle ! Et j'ai fait une partie de mes études à Lyon !

 

J.R. : De 1951 à 1976, soit pendant un quart de siècle, vous ne publiez pratiquement rien. Pourquoi ?

B.J. : J'avais toujours l'impression que mon travail poétique ne correspondait pas encore à ce que je souhaitais : En vingt-cinq ans, j'ai publié à peine une douzaine de poèmes.

Je connaissais la plupart des poètes vivant à Paris, mais j'ai commencé à publier à soixante ans passés. Pour cette raison, je n'ai jamais eu de prix. Un prix est décerné lors de la publication d'un recueil, ou pour l'ensemble d'une œuvre : J'étais, de plus, beaucoup trop jeune, on ne pouvait consacrer un prix à une " oeuvre complète" qui se réduisait à quelques poèmes parus dans des revues ! Mais, durant ce quart de siècle, j'ai publié des romans, des nouvelles, des contes, des articles et notes critiques par centaines car je faisais partie de la commission des Livres du Ministère de l'Education Nationale.

 

J.R. : Vous quittez un peu le roman, les essais, etc., et revenez plus exclusivement vers la poésie. Vous écrivez :

"J'écris comme on jette des pierres au fond du puits,

J'écris pour lapider ces éclats de moi-même,

Si tremblants,

J'écris pour détruire le visage

Et le miroir tout à la fois..."

Pourquoi cette rage au cœur ? Pensez-vous qu'écrire de la poésie vous ait donné des certitudes ?

Et contrairement à Alice qui a su découvrir ce qui se cachait derrière le miroir, pourquoi et comment pensiez-vous détruire le "Miroir et votre image" ?

Mais vous dites ailleurs et plus tard :

"Ecrire est cicatrice, estafilade.

Ecrire, c'est effacer des bruits". (Atelier du poète : Adieu Grand Vent.)

N'êtes-vous pas en contradiction? Ou la poésie a-t-elle failli à apporter les "remèdes" que vous en espériez ?

B. J. : Je vous ai raconté mes trois périodes. Pensez-vous que l'on puisse regretter l'une d'elles, les barbelés, les bombardements, le travail forcé ?

Je suis né pendant une guerre, l'autre a pris six ans de ma vie et une bonne partie de ma santé. Peut-on accepter le monde actuel, les déportations, les tortures ?

Mon inspiration est toujours la même, les enfants, leurs malheurs, leurs chagrins ; plus souvent leur martyr. J'écris par protestation, par colère. Ecrire n'est pas pour moi un bonheur, une délivrance. Regardez par exemple un de mes manuscrits : quand on procède ainsi, on reste des semaines sur un poème de vingt lignes !

De plus, je considère que la vie est à la fois tragique et dérisoire. Mes souvenirs de captivité pourraient être drôles. En même temps, ils sont extrêmement tragiques ! Mais je suis un enseignant. Un enseignant peut-il désespérer ? Jamais !

Par tempérament, je ne suis pas romancier, mais conteur et nouvelliste. Pour écrire un roman, il faut disposer d'un an, pouvoir s'isoler. Pour un professeur qui vit au rythme de six cents copies par mois, c'est une chose impossible, du moins pour moi. Mes romans sont plutôt des chapitres, des sortes de nouvelles successives.

La nouvelle est pour moi l'activité suprême en prose. Le conte, c'est le plaisir. Je commence : " Il était une fois ...". Si Je peux immédiatement continuer la phrase, le conte ira au bout ; sinon, je l'abandonne. J'ai écrit une soixantaine de contes pour enfants. Ce goût me vient-il de mes ancêtres méridionaux ? Je suis né sur la côte ; mais par mes origines je suis un gavot : Les gavots sont des gens secrets, peu bavards, acharnés au travail.

La poésie est pour moi l'activité suprême, à laquelle je donne tout mon temps. Mais étant donné mes conditions d'écriture, j'ai écrit peu de poèmes : 300 au maximum ! En 50 ans ! Pourtant, je ne peux pas me passer de la poésie, même si ce n'est pas mon langage le plus direct : Parvenir à l'extrême simplicité, sans un mot de trop est une opération difficile.

La poésie n'est pas un remède, c'est une maladie inguérissable. Ecrire des poèmes, c'est apprivoiser la mort, accepter une esthétique, se plier à une éthique. Cela suppose un mode de vie, un détachement de bon nombre de choses, une façon de s'analyser soi-même sans complaisance.

 

J.R. : Si je devais donner un titre général à vos derniers recueils, "Mémoireries" (1980), "Elégies de Grèce" (1983), "J'ai pris le temps" (1987), "Monologue de l'an" (1988), "Adieu Grand Vent" (1991) et même "Dix-sept élégies" (1992), je proposerais "Nostalgies", car vous nous emmenez dans ce monde de votre enfance, dans un monde rural dont vous êtes encore baigné et qui, avec le recul, nous paraît tout à fait désuet. Même dans "Elégies de Grèce", vous ne vous extasiez pas comme tout bon touriste, et vous passez avec sagesse et bon sens à côté des monuments, de l'histoire, de la mythologie.

Etes-vous d'accord avec celte impression ?

B.J. : Je ne me considère pas comme un nostalgique. Je n'ai nostalgie de rien. Je ne regrette rien d'un passé qui aurait été beau, mythique, etc. Je dirai que ma vie a commencé à trente ans !

Par contre, je suis nostalgique d'un futur, nostalgique d'un paradis dont j'ai été privé comme pratiquement tous ceux et toutes celles de ma génération. Le passé n'a rien de ce paradis perdu, et si j'ai quelquefois des regrets, c'est de voir si vite défiler les jours. A 75 ans, c'est normal ! Mais je ne crois pas que mon écriture soit celle d'un vieillard !

 

J.R. ; Ce n'est pas ce que j'ai dit : J'ai parlé des thèmes évoqués !

B.J. : Mes thèmes les plus familiers sont, je le répète, les enfants, les malheurs des hommes, l 'homme humilié, emprisonné, torturé... On m'a demandé, pour une publication collective quels étaient pour moi " les trois mots " et " les trois maux " ? J'ai répondu "Olivier ". " Maison d'école ". " Canard enchaîné " et "Torture ". " Peine de mort". " Fanatisme ".

Comment pourrais-je m'extasier sur les montagnes de Grèce, alors que mon enfance s'est déroulée dans des lieux exactement semblables, avec la mer toute proche, les collines, les monuments ? La Provence est couverte d'arènes, d'aqueducs, de temples...

La seule chose que peuvent m'apporter ces paysages, c'est le sentiment de la culture : Qu'ont d'extraordinaire les sources Castelli, à Delphes, alors qu'aux sources du Clitumno, près d'Assise, Virgile est venu composer ses vers ?

Ce qui me touche, en passant par un chemin, c'est de penser que là, peut-être, Laïos a rencontré son fils ? Mycènes m'a fait l'effet d'un camp de concentration ! Je n'allais pas en Grèce pour m'extasier sur des paysages, ils sont en moi qui ai beaucoup voyagé. Mais je suis un fervent de l'Europe centrale.

 

J.R. : Vous avez participé à de nombreuses revues, vous avez rencontré presque tous les poètes contemporains. Pourriez-vous définir l'influence que les uns ou les autres (des noms !) ont eu sur votre oeuvre et inversement, l'influence que vous avez eue sur les leurs ?

B.J. : Ma réponse va vous surprendre : En Allemagne, nous les poètes, nous nous étions regroupés. C'est ainsi que j'ai connu Guy Lévis-Mano, James Thévenet qui était un excellent poète et qui, au retour de captivité, est entré dans le silence le plus total. C'était un cousin de Fombeure. Quand je suis arrivé à Paris, je suis allé chez Lipp, où je l'ai retrouvé. Autour de "Maurice", tous les mercredis, j'ai rencontré des poètes de ma génération ou plus âgés. En d'autres lieux, d'autres circonstances, j'ai connu Follain, Guillevic, Vildrac, D'Hôtel, Aragon, Frènaud, Seghers, Emmanuel... Au bout de peu de temps, à mon tour, je connaissais beaucoup de monde.

Je ne pense pas qu'un seul d'entre eux m'ait influencé. Je me sens plus proche de certains comme Frènaud, de sa manière d'écrire, de son attitude devant la vie :

"Je vais vous dire, mon secret,

"Homme assis,

"Je me suis inacceptable,

"Je ne suis pas des vôtres."

J'aurais pu signer un tel passage.

Evidemment, je n'ai jamais influencé aucun d'entre eux. D'abord, il aurait fallu que mes textes fussent publiés ! Certains, des jeunes bien sûr, aiment ce que j'écris. Ma poésie ne ressemble à celle de personne.

 

J.R. : Parfois, vous citez clairement certaines de vos influences : Votre "Corbeau" (qui dit) "moi" (Adieu Grand Vent) répond-il à cet autre corbeau qui disait "Never more" ?

Quelles sont vos affinités avec Edgar Poe ? Ou avec Proust que vous affirmez, dans "La bille" (J'ai pris le temps) lire de longue date ?

B.J. : Comme tous les anciens soldats, je ne peux pas piffer les corbeaux. Un jour, dans le Midi (qui en est maintenant infesté), j'ai eu la surprise d'en entendre un ! Le poème traite de ce corbeau qui dit : "Moa"! Mais il n'a rien à voir avec celui de Poe.

Il y a plus de cinquante ans que je lis Proust, c'est la lecture de ma vie ; Je pars en vacances avec un exemplaire de la Pléiade. Alors que Proust représente tout ce que je n'aime pas, la société que je déteste, son style me ravit ! Il a, lui, magnifiquement décrit la nostalgie.

 

J.R. : Il a une précision de langage qui, rejoint la vôtre. La "petite madeleine" de nos dictées est dans toutes nos mémoires !

B.J. : En effet !

 

J.R. : Influence ? Refus d'influence ? En 1936, vous découvrez la NRF, et André Martel vous enseigne la prosodie. Maîtrisant donc tous les systèmes de la poésie, vous choisissez cependant de vous exprimer en vers libres. Peut être n'êtes-vous pas d'accord avec ce terme ? Dans ce cas, voulez-vous nous définir plus précisément votre moyen d'expression ? Si vous êtes d'accord avec ce terme, est- ce, comme disait Rimbaud, pour mieux " fouailler la langue " ?

B. J. Non. Un poème doit avoir un ton général. Autour de ce ton, existent une musique, un rythme. Prendre le vers régulier, écrire des "tartines" d'alexandrins ou de vers de dix pieds, tourne vite à l'ennui. Dans mes poèmes que vous appelez "en vers libres", ces alexandrins ou ces vers de dix pieds sont présents. Ils sont à la base du véritable vers français, celui de la Chanson de Roland. J'essaie de bâtir ces rythmes à partir de ces vers et si je les trouve "boiteux", je me permets des vers de onze ou de treize pieds. Mais ce n'est pas que j'ai mal compté sur mes doigts, c'est que je l'ai fait exprès !

 

J.R. : Au cours de ma carrière d'enseignante, j'ai fait étudier à mes élèves "La blanche école", "La rentrée", "La pomme", "Le menuisier", etc., en vers rimés. Vous connaissez forcément ces poèmes. Vous écrivez :

"Je vous parle de quand ? Les sarraus noirs, la craie carrée... Je vous parle de quand ? Les galoches, les pleins les déliés, l'encre violette... De quand ? Le cahier de roulement" (Si loin déjà. Adieu grand Vent)

Bien que vous récusiez toute influence, est-il facile d'oublier la rythmique des poèmes des autres, pour reprendre "en prose" des thèmes similaires ?

B.J. : Les deux genres n'ont rien à voir entre eux. Certains,vous assureront que les poèmes en prose ne sont pas des poèmes. Ce n'est pas ce que dit Max Jacob. J'écris la première phrase, la suite en découle logiquement : Par exemple " La pelote ", poème d'une vingtaine de lignes, n'a qu'une seule phrase qui se termine par un point. Ces poèmes en prose sont à la fois plus détendus et plus oniriques. On a parfois l'impression que c'est de l'écriture automatique, alors que chaque terme y est le moins mal possible maîtrisé. L'inspiration est différente. La musique n'est pas la même. Je pense même que, hors les qualités essentielles de mes poèmes en prose, sur lesquelles je ne cesserai jamais de m'interroger, le poème en prose est comme qui dirait ma musique de chambre. Je le ressens, si je ne sais pas très bien le dire.

 

J.R. : Vous m'avez dit un soir aux " Cahiers de la Peinture " que "rien n'est plus facile que de rimer". Je vous prends au mot, et vous demande de prouver que ceci est vrai : Si je vous donne au hasard : jardin, demain, lampe, hampe, pendule, virgule, salants, allant… Continuez. Et dites-nous pourquoi vous négligez les pieds et les vers :

B.J. :

"Connaissez-vous mon jardin?

Je vous y conduirai demain,

Nous n'aurons besoin ni de lampe,

Ni d'un drapeau, ni de sa hampe ;

Vous verrez l'heure à la pendule,

Et je vous précise, virgule,

qu'on y voit des marais salants,

A quelque distance en y allant".

 

J.R. : (L'exercice a pris à peine deux minutes, le temps de l'écriture. A vrai dire, j'ai mis plus de temps à trouver les rimes que B.J. à composer ce "poème" impromptu !) .

B.J. : Ce texte est d'une sottise rare, mais vous voyez que c'est enfantin ! Tout à l'heure, nous parlions de Martel : Quand j'ai commencé à écrire, mon père m'a fait connaître tous les poètes de langue provençale, mais il connaissait beaucoup moins ceux qui écrivaient en français. A Toulon, vivaient deux d'entre eux, l'un célèbre, Louis Vérane, l'autre non, c'était André Martel. Vérane était l'ami de Carco, de Derême. Martel n'avait pas grand chose à dire, mais il le disait bien, il avait une prosodie parfaite. J'avais alors 15-16 ans. Quand j'allais le voir, il m'expliquait comment éviter un hiatus, comment faire un sonnet, une villanelle, une ballade... Je lui envoyais mes poèmes, il me les retournait corrigés comme une composition française. A vingt ans, j'avais, de ce fait, une technique à toute épreuve de la prosodie française. C'est pourquoi je considère qu'écrire en vers libres est plus difficile que d'imaginer des vers réguliers.

 

J. R. Cependant, et vous l'avez presque admis, je trouve que parfois, vous trichez un peu ! S'il est vrai que vous n'avez pas vraiment de rimes (et encore !)

"...Qui fait qu'on pense

à la partance des autres

à quelque brusque absence,

à soi les mains posées l'une sur l'autre...

Quoi des corbeaux? que sale engeance !". (Les Corbeaux. J'ai pris le temps)

en revanche, certains de vos textes sont parfaitement rythmés :

"Derrière l'Hymette,

Où sont. d'autres cyprès,

par bosquets

la nuit s'affaire à coudre ses tentures " (Kissariani, Elégies de Grèce).

B.J. : Mais vous citez un poème en prose !

 

J.R. : Oui, c'est moi qui l'ai découpé !

B.J. : C'est une erreur et vous n'êtes pas la seule à la faire. Chapelan a établi une anthologie du poème en prose dans laquelle il disait: "II suffit de mettre un poème de Follain sur une ligne continue pour avoir l'impression d'un texte en prose". Mais ce sont deux respirations différentes, le Follain-prose et le Follain-vers n'ont strictement rien à voir. Il s'agit presque de deux hommes différents. Follain, par exemple, n'emploie le mot "pomme" que dans les poèmes, le mot "cidre" que dans la prose. J'ai rédigé une longue communication à ce sujet.

Dans mon travail, c'est pareil ; sinon pourquoi aurais-je des poèmes écrits d'une façon, d'autres écrits de l'autre ? Les deux genres ne sont absolument pas interchangeables. Ce sont deux inspirations parallèles : elles ne se rencontrent jamais.

 

J.R. : 1e vocabulaire que vous employez dans vos oeuvres est parfois :

Précieux : "Archipels qui se lamentent sur les flots comme sirènes" (Cap Sounion. Elégies de Grèce).

Erudit : "Nous avons cherché les gypaètes annoncés,

Oiseaux obscurs". (Delphes. Elégies de Grèce).

Terriblement terre il terre : "...que champs de caillasse, ânes rétifs, taudis qui sont aux riches" (Cap Sounion. Elégies de Grèce.)

Banal : "il ne regardait pas la soupe ou le fricot dans les assiettes " (L'estafette. J'ai pris le temps).

Suranné : "Défunt notaire…; quand il passait pour le bonjour, (il) s'asseyait sur la bancelle... aux battitudes clignait comme un matou". (D'un forgeron à l'hospice. Mémoireries).

En cascades déductives : "Dans lièvres, il y a lèvres, il y a livres, et leporello, en cherchant bien..." (Domaine privé. Adieu Grand Vent).

Allusif, complice : " La bille, la cage aux grillons ". (J'ai pris le temps).

Quelles autres ressources pensez-vous avoir exploitées, qui ne me sont pas apparues ?

B. J. Vous reconnaissez au moins que ce n'est pas monotone. Il y a dans toute mon œuvre une part de jeu, d'amusement. A tout ce que vous avez dit, j'ajouterai l'image et l'extrême précision de la langue : Autrefois, le cordonnier avait douze sortes de clous portant douze noms différents ; maintenant, ces clous portent des numéros, même dans mes textes : De ce fait, le nom peut parfois paraître saugrenu, mais c'est très précisément celui qui convient. En écrivant des mots exacts, vous écrivez des images exactes.

A propos d'images, Jules Renard a dit: "L'image, cette cause de vieillesse du style". L'image, c'est ce qui date et c'est ce qui détruit un poème. Pour que l'image soit exacte, il faut qu'elle tombe sous les cinq sens : J'ai l'impression que les poètes français ont des yeux, mais qu'ils n'ont pas de mains, qu'ils ne palpent jamais, et qu'ils ont très peu d'oreille... J' essaie de faire fonctionner mes cinq sens. En outre, je n'emploie jamais de mots abstraits, ils me font peur, on peut cacher derrière tout ce qu'on veut !

La poésie n'est que la pudique nudité des mots : Autrefois, je disais à mes élèves. : "Pour vous, en Angleterre, il pleut toujours, mais en France, il ne pleut jamais : il pleuvine, il pleuvote, c'est une ondée, une averse, un grain, jamais de la pluie".

Il faut que la poésie soit sans âge, comme les nuages ; qu'on ne se rende pas bien compte en quelle langue et à quelle date elle a été écrite : Il faut écrire à la fois pour hier, aujourd'hui et demain.

 

J.R. : Je voudrais que nous fassions une mention à part de trois de vos publications :

8 février 1988, vous publiez en vers " Monologue de l'an ", dans lequel se succèdent les mois, chacun confirmant le rythme des saisons :

Avril : "Il ouvrirait sa main

qui sema graine et prévint de l'ivraie... "

Juillet : "quand je revins avec ma gerbe..."

Octobre : "Les feuilles sèches qui s'envolent

Me font songer aux cahiers d'écoliers… "

Etc.

Tout semble donc en ordre, sauf que pour vous, l'année commence en février, mois de votre naissance, que chaque mois correspond à un ou des évènements marquants d'une année précise de votre vie.

Expliquez-nous votre démarche dans cette chronologie toute personnelle et sur le fait que ce recueil débute el se termine par le même vers :

"Voici le mois que matous vont à Rome".

Ce recueil était-il en fait votre cadeau d'anniversaire ?

B.J. : Des lecteurs ont cru que je l'avais conçu à l'imitation du calendrier japonais qui commence le 1er février !

Chacun de ces douze mois comprend des généralités et des évènements précis de ma vie, mois par mois, les années pouvant être différentes.

Pour les chats, il existe un vieux dicton provençal qui dit : "En février, les chats vont à Rome" : Peut-être du fait qu'en février, il fait froid, même en Provence et que les chats se mettent à l'abri ?

Mes sources sont diversifiées : Ainsi, " quand je revins avec ma gerbe " a son origine dans le Psaume 126 : " Quand nous revînmes, avec nos gerbes... ". Je suis tout imprégné de Bible et de Zen. Parfois, je ne m'en rends même pas compte. Un jour, j'ai écrit : " Promis au sel, je regarde la mer, elle est heureuse". Beaucoup plus tard, en feuilletant la Bible, j'ai lu : " Les hommes iront au sel… " C'est tout à fait inconscient. Un homme accumule une telle somme de lectures que même en tenant compte de la part d'oubli, elles restent au fond de sa mémoire.

 

J.R. : 1990 : Parait un tout petit recueil de vers également : " La maison prêtée ", dont vous dites qu'il est votre oeuvre la plus intime. Parlez-nous de ce petit ouvrage.

B.J. : Le prétexte en a été une maison prêtée par des amis et située à Carnac Plage.

Ne sortons-nous pas du néant où nous retournerons ? Nous sommes entre deux éternités, le temps d'une étincelle. Ne pouvons-nous considérer la vie comme une maison prêtée, qu'il faudra rendre ?

Certains poèmes de ce recueil sont consacrés à ma femme : Je les ai écrits en attendant son réveil après une grave opération ; d'autres sont des vies parties au cimetière. Tous ont une inspiration très précise et très intime.

C'est pourquoi ce livre n'a été tiré qu'à 100 exemplaires.

 

J.R. : 1992 : Vous publiez " Dix-sept élégies ", également en vers.

Vous dites que votre démarche, et vous l'avez répété à plusieurs reprises au cours de cet entretien, est, quand vous écrivez des vers, totalement " différente " de celle de vos poèmes en prose.

Vous l'avez partiellement expliqué, mais j'aimerais que vous affiniez la définition. En quoi est-elle différente ?

Je trouve ces élégies plus grandiloquentes, moins intimes que vos précédents recueils. Etes-vous d'accord ?

B.J. : Voyons ce que dit le dictionnaire : "grandiloquence " : Eloquence ou style affecté ; qui abuse des grands mots et des effets faciles. "Grandiloquent" pourrait ne pas s'appliquer à ces dix-sept élégies, notamment à celle consacrée aux enfants morts dans les camps ! Celle-ci est en prose, elle est la seule, j'affirme qu'elle ne comprend pas un mot de trop !

 

J.R. : Je n'ai pas employé "grandiloquent" dans un sens péjoratif, mais au sens de moins intime. Vous-même avez parlé de démarche "différente", "parallèle"...

B.J. : Il s'agit cette fois de lieux. Dans le " Monologue de l'an ", le titre dit bien qu'il s'agit de temps. Les " Dix-sept élégies " parlent des lieux. C'est le passage furtif, rapide, ou au contraire le séjour d'un homme dans un de ces lieux : Je suis familier de Saint-Malo depuis quarante ans ! C'est la même chose quand je parle du pays natal. Mais si je parle de l'" Elégie du Facteur Cheval ", de villes, comme Prague, Venise, Londres... je ne peux pas mettre tous mes souvenirs dans un seul recueil. Il s'agit alors de l'accord ou du désaccord entre les lieux et moi-même.

 

J.R. : Mais vous nous parlez du contenu de ces oeuvres. Or, tout à l'heure, vous avez dit : "Mes démarches, suivant que j'écris en vers ou en prose, sont parallèles". En quoi sont-elles parallèles ? Pourquoi ? Avouez !

B.J. : Je n'en sais rien. J'avoue ! Si j'écrivais à toute allure, peut-être le saurais-je ? Mais je suis un ruminant ! J'écris quelques textes dans l'année, certaines années même, je n'écris rien. Guillevic l'a bien dit : "Quand l'inspiration manque, je traduis !" Frènaud a ajouté : "Parfois, je reste des mois, des années sans écrire un mot !" Quand j'écris, je ne sais jamais à l'avance si ce sera en vers ou en prose. C'est seulement quand l'écriture prend forme que je sais ce qu'elle va devenir.

 

J.R. : En fait, c'est uniquement un problème d'inspiration ?

B.J. : Tout à fait. Valéry disait : " Les dieux vous donnent le premier vers, c'est à vous de vous débrouil1er pour écrire la suite". En vers ou en prose.

 

J.R. : Arrêtons-nous un moment sur l'" Elégie des pays où je n'irai plus" : Vous semblez plein de jubilation en évoquant des noms qui sonnent pour vos lecteurs comme autant d'invitations au voyage :

"La Chine a soufflé ses lanternes...

Golconde est un tiroir dont je n'ai pas la clé...

Le tortillard du Machu picchu...

Le lac Titicaca...

Oulan-Bator, sur la Tola...

Ou à Chicoutimi, de si longtemps promis... "

"Où je n'irai plus" signifie-t-il que vous avez connu ces lieux et que vous en éprouvez de la nostalgie ; ou que pour vous il est trop tard pour y aller jamais ?

B.J. : Il est trop tard pour y aller jamais. Il n'y a pas de jubilation, ni d'ailleurs de tristesse : Ces rendez-vous n'auront pas lieu, c'est un constat.

 

J.R. : Quelles qu'elles soient, vos poésies nous ramènent à la nostalgie, à l'errance, comme 1" " Outlaw ",

à la futilité des choses :

"Et que j'ai fait, moi, au long de mes années ? Un tas de cendre, un nuage de fumée...

0 ma fumée, mon rien, mon alliée, ce qui tremble à travers toi, c'est la promesse non tenue ! " (D'un fumeur de pipe, mais ne faites-vous pas partie du pipe club? Mémoireries.)

A la solitude :

" Le forgeron m'a dit : Entre chez moi : voici ma forge, mon soufflet…

J'ai répondu : c 'cst le vent qui attise mes braises." (Accueil des artisans". Adieu grand Vent).

Où est la chaude convivialité de la forge où entraient le Grand Meaulnes et ses camarades, par les glaciales soirées d'hiver ?

Et à la mort :

"... et de là aux trois sœurs filandières, qu'importe leur nom, elles n'ignorent le nôtre". (" La pelote ". J'ai pris le temps).

Etes-vous d'accord sur ces thèmes ? Ou, pour vous, les mots ont-ils un sens différent de celui que j'ai perçu ?

B.J. : Pas la vanité, mais la futilité. C'est une approche de la mort, car, à mon âge, beaucoup de choses ne se feront plus. J'ai le sens de la vie "tragique et dérisoire" dont je parlais tout à l'heure. C'est en cela que je suis poète, et non en parlant des roses de mon jardin. La poésie est la conscience de la condition humaine, de la destinée, difficile à expliquer, à exprimer ; il faut donc s'y consacrer sans complaisance !

Chaque fois que j'écris un texte, je me dis qu'il peut être le dernier... En même temps, j'éprouve le désir de tout créateur de laisser un héritage.

Je vous ai dit que l'humour était la politesse du désespoir, c'est pour cela qu'à côté de la fantaisie, j'exprime toutes ces interrogations, le poids de la vie. Dans ce sens, j'ai, comme Frènaud, l'impression de "m'être inacceptable", de "ne pas être des vôtres" ; c'est pourquoi je persiste dans ma volonté de parfaire mes textes. Ce n'est pas que je ne joue pas, c'est que je joue à un autre jeu !

J. R. J'aimerais que nous concluions sur un de vos vers qui me semble pourtant plein d'espoir, de défi : " A bon entendeur, salut !" (Huit. Huit tentatives de rebetika).

B. J. En effet, un poète ne peut jamais, malgré tout, être longtemps un homme de désespoir ! Mais n'oubliez pas que je fus un des rédacteurs de " l'Os à moelle ", du cher Pierre Dac, où je tenais la chronique pédagogique.

Le tragique et le dérisoire, je vous l'avais dit.

 

CET ENTRETIEN A ETE PUBLIE DANS LE N°10 DE MARS/AVRIL 1993 DES CAHIERS DE LA POESIE.