BERNARD JOURDAN, Poète

 

Extraits d'un entretien avec Jeanine Rivais

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Le "press-book" de Bernard Jourdan ne dépasse pas les cinq ou six pages, pas forcément laudatives : "Des poèmes qui ne veulent rien dire, dans une langue qui ne vaut rien".C'était, pour"Midi à mes portes (1951) l'avis éclairé d'un éminent critique de la poésie de langue française.

De même, on n'a jamais vu son visage à la télé ni pratiquement entendu sa voix sur les ondes.

Seule interview, récente et importante, celle de Jeanine Rivais (dans les Cahiers de la Poésie, n° 10 Mars/avril 1993- Directeur Mondher Ben Milad).

C'est à cette longue interview (10 pages) que sont empruntées ces quelques opinions de Bernard Jourdan.

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Pourquoi écrivez-vous ?

La poésie est pour moi l'activité suprême, à laquelle je consacre tout mon temps. Mais étant donné mes conditions d'écriture, j'ai écrit peu de poèmes : 300 au maximum ! En 50 ans ! Pourtant, je ne peux me passer de la poésie, même si ce n'est pas mon langage le plus direct. Parvenir à 1'extrême simplicité, sans un mot de trop, est une opération difficile.

La poésie n'est pas un remède ; c'est une maladie inguérissable. Ecrire des poèmes, c'est apprivoiser la mort, accepter une esthétique, se plier à une éthique. Cela suppose un mode de vie ; un détachement de bon nombre de choses, une façon de s'analyser soi -même sans complaisance.

Je ne me considère pas comme un nostalgique. Je n'ai nostalgie de rien. Je ne regrette rien d'un passé qui aurait été beau, mythique, etc. Je dirai que ma vie a commencé à trente ans !

Par contre, je suis nostalgique d'un futur, nostalgique d'un paradis dont j'ai été privé comme pratiquement tous ceux et toutes celles de ma génération. Le passé n'a rien de ce paradis perdu et si j'ai quelquefois des regrets c'est de voir si vite défiler les jours. A 75 ans, c'est normal ! Mais je ne crois pas que mon écriture soit celle d'un vieillard.

 

Quels sont vos thèmes de prédilection ?

 

Mes thèmes familiers sont, je le répète, les enfants, les malheurs des hommes, l'homme humilié, emprisonné, torturé... On m'a demandé, pour une publication collective, quels étaient pour moi les trois "mots" et les trois "maux". J'ai répondu :

"Olivier, Maison d'école. Canard enchaîné. Et Torture. Peine de mort, Fanatisme."

Comment pourrais-je m'extasier sur les montagnes de Grèce alors que mon enfance s'est déroulée dans des lieux exactement semblables, avec la même mer toute proche, les collines ! Les monuments ? La Provence est couverte d'arènes, d'aqueducs, de temples.

La seule chose que peuvent m'apporter ces paysages c'est le sentiment de la culture : qu'ont d'extraordinaire les sources Castelli à Delphes, alors qu'aux sources du Clitumno, proche d'Assise, Virgile est venu composer ses vers ? Ce qui me touche, en passant par un chemin, c'est de penser que là, peut-être, Laïos a rencontré son fils ? Mycènes m'a fait l'effet d'un camp de concentration. Je n'allais pas en Grèce pour m'extasier sur des paysages, ils sont de longtemps en moi, qui ai beaucoup voyagé. Mais je suis également un fervent de l'Europe centrale.

 

Comment définir l'influence qu'ont eue sur votre oeuvre les poètes que vous avez rencontrés, et celle que vous avez eue sur leur oeuvre ?

 

En Allemagne, au camp, nous, les poètes, nous étions retrouvés. C'est ainsi que j'ai connu Guy Levis-Mano, James Thévenet, un excellent poète et qui, au retour de captivité est entré dans le silence le plus total. C'était un cousin de Fombeure. Quand je suis arrivé à Paris je suis allé chez Lipp, où je l'ai retrouvé. Autour de Maurice, tous les mercredis, j'ai rencontré les poètes de ma génération, ou plus âgés. En d'autres lieux, d'autres circonstances, j'ai connu Follain, Guillevic, Vildrac, Dhôtel, Aragon, Frènaud, Seghers, Emmanuel, Menanteau, etc.

Je ne pense pas qu'un seul d'entre eux m'ait influencé. Je me sens plus proche de certains, comme Frènaud, de sa manière d'écrire, de son attitude devant la vie...

" Je vais vous dire mon secret,

Homme assis,

Je me suis inacceptable,

Je ne suis pas des vôtres. "

J'aurais pu signer un tel passage. l'

Evidemment je n'ai jamais influencé aucun d'entre eux. D'abord il aurait fallu que mes textes soient publiés ! Certains, des jeunes surtout, aiment assez ce que j'écris. Ma poésie ne ressemble à celle de personne. Je n'en suis pas plus fier pour ça !

Un poème doit avoir un ton général. Autour de ce ton existent une musique, un rythme. Adopter le verbe régulier, écrire des "tartines" d'alexandrins ou de vers de dix pieds tourne vite à l'ennui. Dans mes poèmes que vous appelez en "vers libres", ces alexandrins ou ces vers de dix pieds ne sont pas absents. Ils sont à la base du véritable vers français, celui de la "Chanson de Roland". J'essaie de bâtir ces rythmes à partir de ces vers et si je les trouve "boiteux", je me permets des vers de onze ou treize pieds. Mais ce n'est pas que j'ai mal compté sur mes doigts, c'est que je l'ai fait exprès !

 

Poèmes en vers, poème en prose ?

 

Les deux genres n'ont rien à voir entre eux. Certains vous assureront que les poèmes en prose ne sont point des poèmes. Ce n'est pas ce que dit Max Jacob. J'écris la première phrase, la suite en découle logiquement : par exemple "la pelote", poème d'une vingtaine de lignes, n'a qu'une phrase qui se termine par un point. Ces poèmes en prose sont à la fois plus détendus et plus oniriques. On a parfois l'impression que c'est de l'écriture automatique, alors que chaque terme y est le moins mal possible maîtrisé. L'inspiration est différente. La musique n'est pas la même. Je pense même que, hors les qualités éventuelles de mes poèmes en prose, sur lesquelles je ne cesserai jamais de m'interroger ; le poème en prose est comme qui dirait ma musique de chambre. Je le ressens, si je ne sais pas très bien le dire. Chapelan a établi une anthologie du poème en prose dans laquelle il disait : "Il suffit de mettre un poème de Follain sur une ligne continue pour avoir l'impression d'un texte en prose". Mais ce sont deux respirations différentes ! Le Follain-prose et le Follain-vers n'ont strictement rien à voir. Il s'agit presque de deux hommes différents. Follain, par exemple, n'emploie le mot "pomme" que dans les poèmes, le mot "cidre" que dans la prose. J'ai rédigé une longue communication à ce sujet.

Dans mon travail c'est pareil, sinon pourquoi aurais-je des poèmes écrits d'une façon, d'autres écrits d'autre façon ? Ces deux genres ne sont absolument pas interchangeables. Ce sont deux inspirations parallèles : elles ne se rencontrent jamais.

 

Quelle est la part de jeu qui transparaît dans votre écriture ?

 

Il y a dans toute mon œuvre une part de jeu, d'amusement. A tout ce que vous avez dit, j'ajouterai l'image. Et l'extrême précision de la langue.

A propos d'images, Jules Renard a dit : "L'image, cette cause de vieillesse du style…". L'image c'est ce qui Date et c'est ce qui détruit un poème. Pour que l'image soit exacte il faut qu'elle tombe sous les cinq sens. J'ai l'impression que les poètes français ont des yeux, mais qu'ils n'ont pas de mains, qu'ils ne palpent jamais et qu'ils ont très peu d'oreille. . . J'essaie de faire fonctionner mes cinq sens... En outre, je n'emploie jamais un mot abstrait : ils me font peur, on peut cacher derrière tout ce qu'on veut.

La poésie n'est que la pudique nudité des mots. Il faut que la poésie soit sans âge, comme les nuages, qu'on ne se rende pas bien compte en quelle langue et à quelle date elle a été écrite. Il faut écrire à la fois pour hier, aujourd'hui et demain.

 

Vos poèmes nous ramènent toujours à la nostalgie, à l'errance, à la futilité des choses, la mort ...

 

Pas la vanité, mais la futilité. Une approche de la mort, car, à mon âge, beaucoup de choses ne se feront plus. J'ai le sens de la vie "tragique et dérisoire", c'est en cela que je suis poète et non en célébrant les roses de mon jardin. La poésie est la conscience de la condition humaine, de la destinée, difficile à expliquer, à exprimer : il faut donc s'y consacrer sans complaisance ! Chaque fois que j 'écris un texte, je me dis qu'il peut être le dernier… En même temps j'éprouve le désir de tout créateur de laisser un héritage.

Je vous ai dit que l'humour était la politesse du désespoir. C'est pour cela qu'à côté de la fantaisie, j'exprime toutes ces interrogations, le poids de la vie. Dans ce sens j'ai, comme Frènaud, l'impression de " m'être inacceptable ", "de ne pas être des vôtres". C'est pourquoi je persiste dans ma volonté de parfaire mes textes. Ce n'est pas que je ne joue pas, c'est que je joue à un autre jeu.

Un poète (et un éducateur, ne l'oubliez pas !), ne peut jamais, malgré tout, être longtemps un homme de désespoir. N'oubliez pas, non plus, que je fus un des rédacteurs de "l'Os à mœlle" du cher Pierre Dac, où je tenais la chronique pédagogique.

Le tragique et le dérisoire, je vous l'avais dit.

 

CET EXTRAIT A ETE PUBLIE DANS LE N° 82 DE NOVEMBRE/DECEMBRE 1994 DE L'ARBRE A PAROLES.

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