PATRICK JANNIN, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Patrick Jamain, il me semble que, depuis deux ans où nous avions déjà parlé de votre travail, ce dernier a complètement changé. Qu'il est passé de l'influence manifeste de la bande dessinée, à une formulation peut-être pas " politique ", tout au moins plus violente.

Patrick Jannin : Oui, et personnelle de toutes façons. Avant, il y avait malgré moi une influence de tout un univers culturel. Je me demandais si je faisais ou non de l'Art singulier ? Je ne me sentais pas forcément à l'aise avec une appellation précise… Mais depuis un an, j'essaie de " faire du Jannin " autant que possible. D'autres, contrairement à vous, s'arrêtent au graphisme à la plume, et parlent davantage de bande dessinée maintenant. Mais pour moi, j'en suis sorti. Depuis quatre ans au moins.

Quant à la violence, elle a toujours été là, mais j'ai trouvé une autre façon de l'exprimer.

 

JR. : Vous pratiquiez aussi davantage l'humour que maintenant ?

PJ. : Il y a encore de l'humour. Mais c'est un humour noir et sans taches. Il y avait surtout plus de provocation ! Pour parler crûment, je " montrais mon cul ", avec des couleurs, etc. Maintenant, j'agis en finesse. Et si les gens reçoivent encore en pleine figure ce que j'exprime, c'est de façon plus raisonnée. Parce qu'il y a désormais une volonté esthétique.

 

JR. : Nous sommes entrés directement dans le vif du sujet. Et du coup, j'ai omis de vous poser la question que je veux poser à tous les exposants : Estimez-vous être à Banne en tant qu' " artiste singulier ", ou en tant qu'artiste d' " aujourd'hui " ?

PJ. : Je ne me suis jamais vraiment senti " singulier ".

 

JR. : Donc, vous êtes ici en tant qu'artiste contemporain ?

PJ. : Oui.

 

JR. : Qu'est-ce qui vous amène à faire ce choix ?

PJ. : D'une part, parce que je ne me sens pas d'un courant particulier. Et je ne sais pas trop ce que signifie ce courant " singulier ", " hors-normes "… Il y a, dans l'Art singulier, un côté ludique auquel je ne me rattache pas du tout. Je me passe parfaitement des étiquettes.

 

JR. : Dans ce cas, comment vous sentez-vous contemporain ?

PJ. : Parce que je suis vivant.

 

JR. : Et les Singuliers qui exposent autour de vous ne sont pas " vivants " ?

PJ. : Si si ! Mais pour moi, tout simplement, un contemporain est quelqu'un qui est vivant. Qui parle de ce qu'il vit. Je ne ressens rien à propos du discours qui évoque sous quel clocher m'abriter, dans quelle église entrer… J'essaie de m'exprimer en tant que Patrick Jannin, ce qui n'est déjà pas une mince affaire ! Ne croyez surtout pas que je " crache dans la soupe " ! Je suis hyper-content d'être invité ici. Mais je suis aussi très content que la définition du festival propose cette ouverture. Parce qu'avant, j'avais du mal, dans mon souci d'entrer dans la définition, à avoir une production absolument franche. Maintenant, j'apprécie de me sentir accueilli à bras ouverts.

 

JR. : Vous me dites : " Je suis contemporain parce que je suis vivant. Et je parle de mon monde ". Quel est donc ce monde ? Parce que je vois une série de personnages qui sont sur des non-fonds, c'est-à-dire des fonds qui n'ont pas de signification. Qui ne les situent ni géographiquement, ni historiquement, ni socialement, etc.

PJ. : Non. Le fond pourrait être un mur. Dans ma tête, toutes les matières que l'on voit apparaître au niveau des fonds, me font penser aux personnages, aux graffiti : des gens qui sont sur des murs, en fait. Ce sont des non-fonds, en effet, parce que je ne travaille que sur l'humain. Comment représenter l'individu ou le non-individu…

 

JR. : Les individus sont bien des êtres. Nous verrons comment les définir. Mais c'est le fond qui ne les fait pas vibrer en tant qu'individus. En fait, il sert de faire-valoir.

PJ. : Si vous voulez. Bien que le terme " faire-valoir " ne me convienne pas vraiment. En fait, c'est un travail de texture : je me suis davantage penché sur la technique. Je ne voulais pas abandonner la couleur, parce que c'est ce qui m'intéresse le plus. Mais j'ai rajouté le dessin. Et maintenant, cela me fait deux combats à mener de front ; et c'est un jeu qui me prend complètement, en même temps que je m'amuse. Il y a énormément de possibilités, dont je ne vois pas le bout.

 

JR. : Si l'on considère chaque tableau l'un après l'autre, ces non-fonds sont " infernaux ", ou livides (ce que l'on appelle souvent des " couleurs malades "… si je ne craignais de vous offusquer encore, je dirais des " couleurs sales "…

PJ. : Pour moi, ces expressions ne sont pas péjoratives.

 

JR. : Pourquoi ce choix récurrent ?

PJ. : C'est ce qui me parle. Quand je parle de murs, il s'agit de façades, avec des affiches, j'ai même ajouté parfois des collages. C'est le crépi qui éclate, c'est le mur qui vit plus comme la crasse accumulée, que les maisons rénovées. C'est la matière qui a déjà vécu. C'est la peau, aussi. La peau derrière les personnages. Avant, j'étais " dans la chair ". Maintenant, je mets les contours devant, mais ils préparent les peaux en fait.

 

JR. : Je pourrais dire que ces personnages sont caricaturaux, et très proches de Daumier.

PJ. : Oui. Daumier pour le côté politique, mais pas pour la caricature, dans le sens où je l'ai presque fait naître au niveau du trait. Daumier parlait vraiment de ses contemporains et des individus, tout comme certains dessins d'Ensor. Chez moi, cette démarche est très rare, sauf sur une petite toile, où trois cadavres sont des personnages politiques. C'est le regard que je porte sur les gens qui m'entourent. Donc, c'est aussi moi. Je voudrais l'intime, de toutes façons…

 

JR. : … Qui n'est pas très gai. Parce que vos personnages ont les yeux soit pratiquement disparus, soit…

PJ. : Oui. Il n'y a pas longtemps qu'ils n'ont plus les yeux crevés. C'est l'univers dans lequel je vis. Ce qui ne fait pas forcément de moi un dépressif ! Du moins, le faire m'évite de sombrer ! En tout les cas, faire sortir la violence qui est en moi, et le côté sombre, destructeur peut-être. Rebondir sur la caricature… En fait ce n'en est pas vraiment…

 

JR. : J'aurais dû dire : " dramatiquement caricaturaux " !

PJ. : Moi je parle de miroir grossissant, plutôt. " Le Portrait de Dorian Gray ". Nous sommes tous beaux, ou nous essayons de l'être. Je parlais il y a deux ans, des images celées, du côté carnassier… Je suis toujours à ce niveau-là. A l'intérieur, je considère que nous sommes assez monstrueux. J'ai envie, simplement, de dire aux gens : " Descendez de votre piédestal. Réfléchissez sur votre condition humaine. Et nous en reparlerons ". Je suis très sensible au beau. Mais je n'arrive pas à représenter ce qui est beau. Je parle de laideur, mais ce que je fais n'est pas laid. Nous parlions de Daumier, de Grosz, et des autres spécialistes. Il faut aussi oser parler de la merde qui nous entoure, nous ne sommes pas au pays des Stroumpf. Et ouvrir les yeux. D'où mes personnages aux yeux crevés. Les plaies que je peins sont les plaies que nous portons. En fait, je parle de moi. Le problème est de se décider. Je me permets de faire du bruit. C'est ainsi que je vois la vie, par ma peinture.

Les gens qui me disent : " C'est de la littérature fantastique " n'ont rien compris.

 

JR. : Même si, parfois, ils sont très proches d'ET.

PJ. : Oui. Il y a un côté robotif, machine, dans ce que je fais. Mais quand ils ressemblent vraiment à des machines, j'essaie de forcer sur l'organique. Comme le cœur qui fait partie des premiers. Je me suis rendu compte que plus j'approche du réel, plus mes personnages sont monstrueux, malsains. Cela fait partie de ma démarche : regarder les choses telles qu'elles sont.

 

JR. : Si je considère le personnage que je crois être une femme…

PJ. : Il n'y a que des femmes…

 

JR. : J'ai donc fait une découverte ! Parce que pour certaines, je ne l'aurais jamais soupçonné… Quand vous mettez très ostensiblement une croix dessus, que pensez-vous ajouter à ces personnages ? Parce que je ne pense pas que ce soit une dénonciation de la religion ?

PJ. : Pas pour cette fois ! Je ne veux pas dire que je fais de l'Art sacré. Mais ce que je fais a une valeur symbolique et sacrée. Justement parce que je parle de l'Homme. J'essaie de l'élever, non seulement pour lui dire " Regarde ce que tu es ", mais aussi pour reprendre ce que disait Nietzsche : " Deviens ce que tu es ". De façon à ce qu'il puisse réaliser pour lui-même quelque chose de supérieur. Ce n'est donc pas de l'anti-catholicisme primaire, même si j'en ai fait dans d'autres séries. Je n'ai plus envie d'attaquer le religieux. Je garde mes convictions, un point c'est tout. Je ne suis plus dans la caricature. L'an dernier, j'avais fait : " Benoît XVI, itinéraire d'un enfant meurtrier "… C'était l'actualité. Là, l'actualité se rapproche des élections de l'an prochain.

Pour ce qui est de la croix, il est vrai que le religieux me fascine, le regard que les gens ont par rapport à la religion. J'ai baigné dans cette ambiance jusqu'au début de l'adolescence, etc. Ma religion est beaucoup plus au niveau de la femme qu'au niveau de Dieu. Dès l'instant où l'on parle de l'Homme, on parle de ce en quoi il pourrait croire et comment. Parce que j'estime qu'en tant qu'être humain, l'essentiel est de faire mieux que ce que l'on est. C'est ce que j'essaie de faire entendre aux gens, pour peu qu'ils s'intéressent à mes travaux.

 

JR. : Je trouve que, par rapport à ce que nous avions dit il y a deux ans, votre discours est beaucoup plus mature, mais il reste très intellectuel. Est-ce que vous avez besoin de ce côté intellectuel pour faire ce que vous faites ? Ou êtes-vous vraiment intellectuel ?

PJ. : Oui, c'est quelque chose dont j'ai besoin. Ce ne sont pas des références pour me rengorger. Le fait est que, pour ne pas tomber, j'ai lu les œuvres complètes de Nietzsche, j'y ai consacré six mois, et cela m'a fait énormément de bien. L'une de mes toiles a été réalisée après avoir lu un livre de Lautréamont qui suivait un livre de Céline…Cela m'évoque des images. Je vis dedans. Il paraît qu'il ne faut pas dire " Je suis un intello ", mais moi je le suis.

 

JR. : Mais ma remarque n'avait rien de péjoratif !

PJ. : Non. Mais cela l'a été pendant toute ma scolarité. Je considère que je le suis. Je réfléchis beaucoup, je ne le fais pas exprès. Parfois, j'aimerais être plus relaxé. Mais je n'y parviens pas. Ma peinture est impulsive au niveau du travail, mais il y a toujours de la réflexion. Et, finalement, malgré moi, existe une sorte de concept derrière. Ce n'est pas juste un exercice pour me défouler, c'est juste que je n'arrête pas de penser !

Entretien réalisé dans les Ecuries, à Banne, le 18 juillet 2006.

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