ENTRETIEN DE MARIE-LINE JAMME, sculpteur

Avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Marie-Line Jamme, présentez-vous, situez-vous par rapport à cette exposition de céramiques insolites.

Marie-Line Jamme : J'ai commencé la céramique en dilettante. Puis, j'ai suivi une formation professionnelle pour réaliser des objets utilitaires. Mais j'ai très vite senti que ce n'était pas ma voie. J'ai décidé d'en venir à une création plus cohérente. La sculpture m'avait toujours tentée. J'ai commencé à faire de petites oeuvres, et comme cette création me plaisait, j'ai persévéré ; j'en suis venue à ne faire que cela. J'ai toujours évolué dans le monde de la création. J'ai touché à divers matériaux, puis j'en suis venue à la terre presque exclusivement.

 

J.R.: Il me semble qu'il y a plusieurs démarches dans votre création?

M-L.J. : Plutôt plusieurs périodes.

 

J.R.: Je suppose que l'on peut rattacher à votre goût pour le stylisme, la conception de ces femmes avec un corps très fin, très menu, campées dans une attitude de danseuses? Avec une robe énorme qui est à la fois la décoration et le socle.

M-L.J. : Mes sculptures sont plutôt basées sur la matière et sur la ligne. Il y a effectivement une partie de mon travail qui est figuratif. Mais une autre partie est abstraite. Je crois qu'il faut considérer mon travail figuratif, plutôt comme architectural, c'est-à-dire de la sculpture pure.

Mais je fais beaucoup de recherches de matières, de textures. La démarche se situe ensuite au niveau temporel. C'est-à-dire que j'aime bien que mes œuvres donnent l'impression d'être très anciennes, très usées. En même temps, j'aime jouer à la fois sur le contemporain et le moderne : avoir des formes plus modernes, plus contemporaines.

 

J.R. : Qu'entendez-vous par " des formes plus contemporaines" ?

M-L.J. : Un travail abstrait. Cette recherche se situe plus au niveau des déformations. J'ai des petites têtes, le corps n'est pas commun. Je vais par exemple me servir d'une courbe, la continuer, et même si elle n'est pas exacte, la prolonger encore, si j'en ai envie.

 

J. R.: C'est ce qui génère ces femmes avec leurs immenses robes, et ce qui est intéressant, surprenant, est la disproportion entre cette tête minuscule, et cette robe démesurée, à la fois esthétique et utilitaire, comme nous l'avons évoqué plus haut, puisqu'elle joue le rôle de support.

M-L.J. : Oui, c'est aussi le but : faire des pièces stables. Mais c'est plutôt une question de lecture. Les femmes forment une pyramide avec une base bien ancrée, qui s'élève avec des courbes, une légèreté et une harmonie, pour arriver à un petit sommet détaillé, précis, avec les visages très figuratifs, très expressifs. Mais il y a aussi un cheminement entre le bas complètement abstrait. On monte en quelques courbes évocatrices, mais pas trop.

 

J.R. : Mais tout de même, le corps est pratiquement réaliste...

M-L.J.: Réaliste, mais pas exact. La taille n'est pas la bonne, ce n'est pas tout à fait " à l'identique " !

 

J.R. : Il me semble pourtant que le corps est " réellement réaliste ! " ; qu'en fait ce sont les bras qui créent l'impression du contraire : dans certaines œuvres, ils ont presque le double de la longueur attendue. Il me semble qu'ils font le lien entre ce corps réaliste et la jupe disproportionnée?

M-L.J. : Oui, mais ils sont là pour l'équilibre de la sculpture. Cela fait un tout. Si on les enlève, il manque des liens, il manque des lectures. Cette conception donne des forces. Je les construis vraiment pour souligner certaines lignes qui donnent, à leur tour, des forces de lecture. Mais mon travail est très stylisé. Pourtant, quand on le voit, on se rend immédiatement compte qu'il s'agit d'un personnage.

 

_J.R.: Si je regarde toute la partie que nous venons d'appeler "figurative ", et que vous avez redéfinie, avec toutes les nuances que vous avez ajoutées, il s'agit d'un travail uniquement conçu sur le corps féminin. Est-ce dans un but militant ? Vous est-il arrivé de travailler sur des corps masculins ? Et appelleriez-vous " mannequins ", ou " danseuses ", vos compositions, dans la mesure où la forme de la jupe implique une volte ?

M-L.J.: Oui, il m'est arrivé de travailler des corps d'hommes. Mais actuellement, le travail sur la déformation des corps masculins n'est pas ce qui m'intéresse. Les courbes ne sont pas les mêmes, les déformations sont complètement différentes. Donc, pour ce travail, c'est le corps féminin qui m'intéresse. Je pense que le terme " danseuse" convient mieux que " mannequin" à mes personnages.

J.R. : Venons-en à votre deuxième partie que nous pourrions dire semi-figurative? Où il me semble que vous avez travaillé sur " l'écorchage " ? Au lieu de travailler en relief comme précédemment, vous avez gratté dans la matière. D'où un résultat inverse de la partie figurative?

M-L.J. : Le but était de faire des visages. Un peu comme quand vous fixez longtemps les nuages. Vous voyez des images qui se dessinent. C'est le but de ce travail : faire des choses qui se devinent, qui sont là sans être là, fondues dans la masse. Où il y a une esthétique de départ. Qui, lors de l'approche permet de découvrir des détails. C'est à ce niveau-là que je travaille.

 

J.R. : Tout ce que vous présentez ici est en terre. Quelle terre travaillez-vous, et quels matériaux avez-vous mis dessus ?

M-L.J. : Je fais toute la mise en matière avant la cuisson. Je n'ai qu'une cuisson pour chaque sculpture.

 

J.R. : C'est donc la chaleur qui attaque différemment la peinture et donne cette impression de tamponnement ?

M-L.J. : C'est la façon dont j'applique mes engobes, la texture que je leur donne ; plus ou moins vitreuse, plus ou moins épaisse, plus ou moins liquide ; le fait que j'utilise des oxydes purs ou dilués ; que je ramasse telle ou telle terre sur des talus, etc. Les superpositions, la façon de mettre, gratter, repasser, etc. C'est tout ce travail qui se révèle après la cuisson. Mais lors de l'application, l'œuvre est souvent très terne, très grise, et quand je passe aux couleurs foncées, elle est parfois plus claire que le blanc qui ira dessus. Il faut beaucoup de concentration, beaucoup d'expérimentation pour obtenir ce que je veux. Et la question est toujours de savoir ce que c'est ? Si ce que j'obtiendrai sera ce que je désire, puisque je suis en recherche permanente. Dans tous les fours, il y a toujours quelques surprises !

Il faut donc regarder chaque sculpture à travers sa texture, sa matière, car je le redis, mon travail est basé sur la matière.

 

J.R. : Voulez-vous ajouter quelque chose que je n'ai pas dit, ou pas vu dans votre travail ?

M-L.J. : Mon travail parle aussi du temps...

 

J.R. : Oui et non. Certes, vous donnez à vos œuvres un petit air rétro. Mais je dirai plutôt qu'elles sont atemporelles. En ce moment, tous les couturiers sont en train de rechercher de vieux tissus qui nous ramènent à des modèles un peu vieillots. Et finalement, ce qui, voici dix ans aurait pu faire dire que vos sculptures avaient un air démodé, les place aujourd'hui dans la contemporanéité.

M-L.J. : Oui, c'est cela. C'est le sujet de mon travail. Le parallèle entre l'origine, l'ancienneté et l'actuel. Je suis complètement à part, un aller-retour entre les deux. Je remonte en même temps vers l'origine. C'est pour cela que mon travail est forcément très actuel. Je suis moi-même actuelle.

En même temps, j'ai un besoin par rapport à la matière, par rapport à l'art. Ce que je suis, c'est ce que j'ai envie de dire, de " retrouver ". C'est le but de travail, et c'est en effet une tendance actuelle. C'est pour cela qu'il a l'air vieux, mais en même temps, il est évident qu'il est moderne.

 

J.R. : En même temps, je voulais le mentionner tout à l'heure, et puis nous avons parlé d'autre chose : dans cette courbure que vous avez donnée aux jupes, il y a quelque chose d'un peu marin, comme le mouvement amplifié d'une vague...

M-L.J. : Quelque chose d' " aquatique ". Oui, l'eau aussi m'intéresse. Les quatre éléments, en fait. Je me rends compte que j'ai besoin de liens, par rapport à l'univers. Mes recherches actuelles portent sur des aspects parallèles entre l'univers et la terre. Quand j'y réfléchis, je me dis que tout est une question de point de vue, mais que tout est semblable, tout est lié. Tout ce que j'utilise pour mes sculptures est en nous, la terre, l'eau... Et se retrouve sur d'autres planètes... C'est donc ce sentiment d'unité, d'universalité que j'essaie de transcrire là.

 

J.R. Mais en vous écoutant, il me semble qu'entre la démarche que nous évoquions tout à l'heure et celle où vous en êtes venue, il y a un paradoxe : Cette recherche sur l'idée de la matière flexible... me semble très esthétique, à l'opposé de la lourdeur de vos sculptures "abstraites " actuelles. Etes-vous d'accord sur cet aspect antithétique ?

M-L.J. : Oui, bien sûr. La finalité n'est pas la même. Je ne fais pas la même lecture. Je suis revenue à quelque chose de très lisible, très simple. Qui parle. Pour qui la forme est un peu accessoire, alors que le précédent travail, essentiellement de composition, me demandait énormément de concentration.

Entretien réalisé au Festival " Céramiques insolites" de Saint-Galmier (42), le 20 mai 2006.

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Voir aussi Marie-Line Jamme rubrique Art contemporain.