"L'AUBE DU MONDE de MARIE-LINE JAMME" sculpteur

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Nombre d'artistes ont plusieurs vies. Au cours de chacune d'entre elles, ils explorent un nouveau monde. Allant, le plus souvent, de l'informel au figuratif. Or, Marie-Line Jamme a parcouru le chemin inverse ; du jour où elle a choisi la terre comme matériau de prédilection, elle a réalisé de petits personnages minutieusement sculptés, réalistes pourrait-on dire. Sauf que, cherchant déjà à se démarquer des anatomies idéales, elle les privait partiellement de bras, et les dotait de minuscules pieds perdus loin, très loin du corps, à l'extrême bout de jambes/supports filiformes.

Est-ce réminiscences de son intérêt pour le stylisme ; ou le sentiment qu'allonger démesurément ses personnages, leur donnait une connotation hors normes, Marie-Line Jamme en est venue à une série de femmes, dont les bustes menus, les seins contrebalançant la position des bras placés vers l'arrière, la tête minuscule, fine et précise, contrastaient avec la jupe dont l'ampleur inhabituelle et la posture virevoltante suggéraient qu'il s'agissait de danseuses... Ainsi conçue, chaque " femme" formait une sorte de pyramide, bien ancrée sur sa base, s'élevant avec légèreté et harmonie de courbe en courbe, pour parvenir au minuscu1e sommet, le visage. Chaque robe affectant un petit air rétro, avec ses motifs à demi effacés, ses couleurs fanées. Ne laissant rien supposer du long travail de gestation effectué par l'artiste pour en arriver là : appliquer des engobes plus ou moins épaisses, plus ou moins vitreuses ; jouer des oxydes purs ou dilués ; mixer des terres de différentes origines... poser, poncer, gratter, repasser... sans aucune certitude que le feu les rendrait telles qu'elle les souhaitait... Mais le plus souvent, le résultat donnait l'impression d'un " vrai " tissu idéalement imprimé, estampé, gaufré... empreint de motifs répétitifs, plus surannés que les vrais.

Au fil des années, l'artiste en était venue à une telle maîtrise, une esthétique tellement sophistiquée, qu'il lui semblait difficile de rester créative, en persistant dans cette voie. D'autant que certaines préoccupations se bousculaient de plus en plus urgemment dans sa tête : aboutir à une oeuvre où " le dit " ne le disputerait plus à la matière. Où de nouvelles lignes créeraient de nouvelles lectures... Ainsi Marie-Line Jamme a-t-elle quitté ses personnages. Et s'est retrouvée à l'aube de "son" nouveau monde primal et informel. Conçu, néanmoins à partir d'éléments d'univers anciens. Peut-être des fragments de météorites recueillis dans des espaces interstellaires où l'entraîne son imagination? Ou des cocons dont nul ne connaîtrait la provenance ?.. Quelle que soit leur définition, ces volumes oblongs ou polyédriques, ne proposent aucune anatomie, ne déploient aucune géographie, n'offrent aucun angle aigu auquel la main pourrait s'agripper, l'œil se fixer. Car l'artiste, telle un démiurge, a de nouveau imposé le passage du temps, cette fois en érodant les reliefs. Désormais, elle réalise de complexes alchimies dont la conjonction détermine la pérennité des éléments, sans en préciser l'origine. Là encore, elle pose, superpose, appose longuement, à grandes traînées de la main surchargée de matière ou au contraire presque sèche, épaisseurs sur épaisseurs de terres ? d'engobes? de peintures ? ... Ici, très humides, elles vont se mêler en plaques informelles... Là, telle couleur va faire vibrer les autres... Ailleurs, s'étagent des transparences lisses ou des compacités craquelées de fines failles. Le tout, dans des teintes allant du brun brûlé à des roux de miels ; toutes ces superpositions de sous-couches devenant une véritable gangue. Sans aucun élément de décor. Aucune rupture provoquée par la main qui fouit les densités de ces non-formes. Et ne s'arrête que lorsque l'œuvre semble un écrin hermétiquement clos. Certes, il est difficile, malgré les assertions de l'artiste de ne vouloir réaliser "qu'un" travail abstrait, d'appréhender ces fragments comme des coques vides de toute implication psychologique; mais il est vrai pourtant, qu'aucun sentiment chaleureux n'en émane. En découlent, au contraire, une absence d'humanité, une totale introversion que le spectateur ressent comme un manque : Mais peut-être, après tout, souffre-t-il simplement de cette absence exacerbée d'image de lui-même?

Quoi qu'il en soit, il faut saluer le talent de Marie-Line Jamme ; sa façon bien à elle de quitter les voies connues pour d'autres plus difficiles à explorer ; son " savoir-rendre" antédiluvienne, la terre sous-jacente; sa farouche volonté et son imaginaire obsessionnel de dire avec du non-dit, l'éternité.

Jeanine Rivais.

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Voir aussi Marie-Line jamme : Rubrique entretiens