DANNY JACOBS, sculpteur

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Danny Jacobs, êtes-vous à Banne en tant qu'artiste " Singulière " ? Ou contemporaine ?

Danny Jacobs : Les deux. Je suis Singulière du fait que je fais tout d'instinct, que je ne suis pas cérébrale, que les choses me sortent des mains. Elles sortent de moi. Mais contemporaine au sens où j'ai, par ma vision des choses, mon mot à dire dans ce qui se passe aujourd'hui. Je veux essayer d'imposer la matière, au travers de la corde, du chanvre.

 

JR. : Vous êtes autodidacte ?

DJ. : Oui, complètement.

 

JR. : J'allais dire " textile ". Mais c'est donc de la corde ? Que vous tricotez ?

DJ. : Que je crochète, que je tire d'un point à un autre. Je fais des étirements. Il faut que la corde soit tendue à l'extrême, à la limite de la cassure. C'est ce que je recherche. C'est une sorte de reliment d'un point à un autre. Travailler physiquement, sensuellement la corde, les matières végétales. Et, comme je n'ai pas les mots, dire tout avec le matériau. Je suis complètement à nu devant ce matériau.

 

JR. : Dans ces conditions, peut-on penser que chacun des personnages que vous avez réalisés soit vous-même ? Un autoportrait ?

DJ. : C'est un idéal. C'est moi, c'est ma sexualité. Ce sont aussi mes obsessions. Donc je travaille sans arrêt, parce que, si je ne travaille pas, je vais très mal !

 

JR. : On peut donc dire que votre travail est une psychothérapie ?

DJ. : C'est très dur de travailler en tant qu'artiste. Ce travail me donne les plus grandes joies. Quand je travaille, je peux pleurer de joie. Mais il faut tout le temps travailler, tout le temps créer, tout le temps dire, tout le temps faire, et tout le temps exprimer ce je ne sais quoi. Pourquoi ? Je ne sais pas.

 

JR. : Il me semble qu'il y a deux passages dans ce que vous avez apporté : celui que l'on pourrait appeler des " territoires ", et qui sont toujours très tourmentés, parce que ce sont des entrelacs, des toiles d'araignées. C'est-à-dire que, quand vous en venez -à plat- à construire une tête, elle est conçue exactement comme le paysage contigu qui est entièrement clos. En fait, il n'y a pas de respiration dans votre travail. Ce sont des huis clos…

DJ. : Pas de respiration ? Des huis clos ? Il ne me semble pas que ce soient des huis clos. C'est une partie de mon travail où j'ai choisi un monde imaginaire, un monde idéal. Avec des personnages qui sont là et qui passent. Qui passent. Mais qui sont là : Qui SONT LA. Ce sont des philosophes. Ils ont tout compris.

 

JR. : C'est peut-être pour cela qu'eux ont de l'espace ? Que cette cage est ouverte ?

DJ. : Oui, elle est complètement ouverte. C'est une œuvre qui " permet " beaucoup plus. Je peux faire un travail, complètement enfermée avec moi-même. Où je suis complètement contactée avec la corde. Où je ne fais plus qu'un avec la corde. Je ne regarde pas ce que je fais, je tends la corde d'un point à un autre…

 

JR. : Justement, ceux que vous appelez vos " philosophes " ne sont pas réalisés dans le même matériau. C'est de la laine ?

DJ. : Non, c'est aussi du chanvre.

 

JR. : Du chanvre que vous avez cardé, au lieu de le tisser ?

DJ. : Oui. C'est en fait une technique mixte. J'ai mélangé le chanvre à du crin végétal, à de l'argile…

 

JR. : Vos " philosophes " sont aussi conçus différemment : ils sont blancs, alors que vos autres personnages sont gris, bistres, tristes en fait.

DJ. : J'exprime ce que je suis : quelqu'un qui est très mal. Mais la création est un bonheur, un espoir. Je sers à quelque chose. J'espère en quelque chose. Je pense qu'il y a autre chose. Que je suis en relation avec " autre chose ".

 

JR. : Peut-on dire que les " philosophes " sont un aboutissement d'une recherche, d'un tâtonnement ?

DJ. : Non. C'est un travail beaucoup plus léger. Physiquement, je suis plus redressée, je bouge beaucoup plus. C'est un très long travail, parce qu'il me faut un an pour certaines pièces. Mais cela fait partie de moi. Je suis quelqu'un de très sombre. Mais par ce travail, j'espère communiquer quelque chose aux autres. Quoi, je ne sais pas ? Mais à eux de voir ou ne pas voir quelque chose.

 

JR. : Vous avez dit tout à l'heure : " C'est moi, c'est ma sexualité… ". Si je considère l'un de vos personnages qui est pratiquement un des rares à être à peu près entier, je vois la femme en bustier avec des seins très pointus, les jambes légèrement écartées. Par ailleurs, vous avez de petites poupées franchement érotiques. En quel matériau sont-elles réalisées ?

DJ. : Elles sont en sciure de bois, avec structure métallique. C'est un travail joyeux, féminin. Elles allègent le travail du chanvre qui est beaucoup plus lourd.

 

JR. : C'est votre récréation, en somme !

DJ. : Voilà ! Quand je dis " sexualité ", je veux dire que j'exprime une partie de moi qui est encore inconnue, qui peut se rapporter au " bondage "* peut-être, à la sexualité ? Une certaine exhibition. Tout en étant coquin et féminin.

 

JR. : Tout de même, une chose me frappe pendant que nous parlons : c'est que vos personnages ont le visage complètement dégagé, alors que vous avez la moitié du visage dissimilée derrière vos cheveux. Est-ce un hommage à Marguerite Gauthier ? Ou à certaines tribus colombiennes qui vivent ainsi avec seulement la moitié de leur visage et de leur corps, l'autre moitié étant cachée ?...

DJ. : C'est tout bêtement un problème de cheveux qui retombent. Mais peut-être est-ce aussi une façon de me cacher ? Je ne me cache qu'à moitié. J'essaie de me montrer plutôt à travers mes créations.

 

JR. : Voulez-vous ajouter quelque chose que nous n'aurions pas dit ?

DJ. : Non. Mais je veux répéter que mon travail est une obsession. Une obsession de tendre la corde. Je veux tendre la corde jusqu'à la limite, jusqu'à ce qu'elle se rompe. Et je veux continuer de travailler avec un grand respect pour la corde.

 

JR. : Qu'est-ce qui vous a amenée à choisir ce matériau ?

DJ. : La corde m'est arrivée et je l'ai prise. Et je l'ai travaillée d'emblée. J'y trouve un infini bonheur, même si c'est très dur.

Entretien réalisé à Banne le 1er mai 2008.

*Le bondage (du verbe anglais to bind, lier) est une pratique érotique qui consiste à contraindre, à l'aide de cordes, le corps de son/sa partenaire, dans sa totalité ou en partie.

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