O'RHAN-HORLICK, sculpteur

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : O'Rhan-Horlick, je trouve que votre nom a un petit air de ballade irlandaise ! Est-ce à cause de vos origines ? Ou est-ce complètement faux ?

O'Rhan-Horlick : Ce n'est peut-être pas faux, mais c'est ma coquetterie ! Je suis celte. Je pensais que ma famille venait d'Irlande. Et je me suis permis d'ajouter l'apostrophe. Et en fait, j'ai appris que " Oran " (car il faut prononcer " O-ran ") était un prénom turc. Les Celtes sont venus d'Asie. Or, mon visage est un peu typé. Donc, je pense que mes origines sont plutôt venues de ce côté-là. Vers la Turquie, vers l'Asie.

 

JR. : C'est en tout cas ce que laissent supposer vos bijoux, et les œuvres que vous présentez. Il me semble que ces œuvres peuvent se séparer en deux parties : l'une plutôt ethnographique ; l'autre qui appartient à l'Art-Récup ?

OH. : Oui. Mais c'est vraiment sans le savoir. Je suis autodidacte. Et je crée depuis très peu de temps. Je ne fais pas de dessin. Je ne prends pas de temps de réflexion. Je fonctionne avec beaucoup d'émotion. Cela se sent dans certaines œuvres. Souvent, on me dit : " Ah ! Vos bijoux, Le Tibet, etc. ". Je n'ai pas fait ces voyages, mais peut-être les ai-je faits dans ma mémoire ? Mais je n'y pense pas. Je ne les fais pas " exprès ". Ma vie est pleine de rencontres. C'est pourquoi j'aime beaucoup entendre ce que les gens disent de mon travail; parce qu'ils voient des choses que je ne vois pas !

 

JR. : Dans la partie que j'ai appelée " ethnographique ", vous avez à la fois un travail avec des tissus, et avec du métal ? Ce métal, c'est vous qui le composez ou vous l'utilisez tel que vous l'avez trouvé ?

OH. : Je le trouve dans des brocantes, puis je coupe, je désosse, je bricole, en somme ! Pour les tissus, je prépare toutes mes pièces, je les assemble, et j'ornemente.

 

JR. : Et ces sortes de petits boudins que vous utilisez…

OH. : Ce sont juste des morceaux de tissu que je travaille. J'en ai toujours avec moi. Je les roulotte, je les couds… Je couds, je couds partout… dans la voiture, chez le dentiste… dans le métro quand je suis à Paris.

 

JR. : On pourrait donc dire que cette partie-là se rapproche davantage de l'artisanat d'art que de l'art proprement dit ?

OH. : Oui. Tout à fait. Et c'est tout de même plus facile de vendre un petit bijou qu'une peinture ou une sculpture. Ne nous plaignons pas de ce statut que nous avons choisi, mais chacun sait que la vie d'artiste n'est pas facile.

 

JR. : Il me semble que certains de vos tableaux sont à mi-chemin entre ce que j'ai appelé la Récup' et cet artisanat dont nous venons de parler ? Parce que vous avez utilisé de petits morceaux de tissus que vous disposez exactement comme pour vos objets évoqués tout à l'heure ?

OH. : Oui. On me demande souvent si cette boîte est à vendre ? La réponse est oui. J'ai mis dedans un dé, des fils, etc. pour montrer comment je procède pour créer mes bijoux. Les ciseaux, le fil, les aiguilles… puis j'assemble : deux perles, quatre perles… Cela devient un petit bracelet. Que je présente à l'envers au milieu de mon petit fouillis.

 

JR. : Venons-en à votre Récup'. Vous me dites " je suis celte ", mais où habitez-vous ?

OH. : J'habite en Bretagne, non loin de Saint-Malo.

 

JR. : D'où le bateau qui semble vouloir voguer à travers la vitre ?

OH. : Oui. J'ai fait beaucoup de bateaux, mais certains ont une forte histoire : l'un d'eux est un bateau d'esclaves puisque Nantes a été très concernée par cette question. Ailleurs aussi : La Rochelle, Saint-Malo, Bordeaux… Comme chaque fois, il n'y a rien là de prémédité. J'ai retrouvé les formes… Pour moi, ce n'est pas morbide. Les formes sont très belles. Je travaille très souvent à l'envers. Je mets quelques petites choses, ensuite je confectionne une boîte ou un socle dans lesquels mes pièces se mettent en situation toutes seules. Je ne fais pas grand-chose.

 

JR. : Quand vous êtes " en maraude ", que récupérez-vous ?

OH. : Je ne suis jamais " en maraude ". Je marche. J'ai eu une grand-mère qui marchait beaucoup, le nez sur le chemin. Et si je lui dois quelque chose, c'est de savoir ramasser. Je marche très vite. Il peut m'arriver de revenir en arrière parce que quelque chose m'a accrochée. Je ne cherche jamais, mais si quelque chose m'accroche, je vais le prendre. J'aime autant la Récup' citadine. J'aime beaucoup le fer rouillé, les métaux rouillés… les petites sculptures formées par des racines… Je pars dans toutes les directions. La sélection se fait par mes yeux, c'est tout.

 

JR. : Vos yeux ne sont donc pas sélectifs ?

OH. : Ils sont sélectifs pour la forme, pas pour la nature des matériaux.

 

JR. : Quand vous présentez un tableau avec divers objets, on dirait presque un étal de magasin ?

OH. : Pour moi, c'est un ex-voto.

 

JR. : Nous y reviendrons. Par contre, un autre de vos tableaux présente trois personnages qui sont dans des situations " empêchées ". L'un me semble ligaturé à son siège, le second engoncé dans une sorte de matière, et le troisième est caché derrière eux. J'ai tout faux ? Ou bien est-ce que vous avez voulu exprimer ?

OH. : Vous avez tout faux. J'avais réalisé cette pièce de raku, et je l'ai brisée par mégarde. Normalement, elle aurait dû se briser en mille morceaux, mais par chance, elle s'est cassée seulement en trois morceaux très propres. J'en ai donc fait un triptyque. Cela correspondait à un moment de ma vie. Il y a un homme qui proposait la lune comme les hommes savent le faire. La femme refuse. Et au milieu, j'ai une partie plus intime, d'amour, protégé. Ils ne sont pas du tout ligotés, ils sont protégés. C'est du végétal. Il y a des petites lettres sur le côté, et quand on est vraiment fâché, on ferme, et on ne voit plus que les deux petits pieds. Voilà mon explication.

 

JR. : J'avais par ailleurs un regard très païen sur ce que je crois être des Vierges ? Nous revenons donc à vos ex-voto.

OH. : Ce sont des gardiens. Au milieu, vous avez une petite maquette de bateau, comme en emportaient les marins lorsqu'ils partaient en campagne. S'ils avaient la chance de revenir, ils accrochaient leur maquette dans une église. Beaucoup de d'entre elles ont été volées. Dans une boîte se trouve un petit bouquet de fleurs, qu'apportaient les femmes quand elles venaient prier, parce que ces situations étaient toujours très douloureuses. Et puis, il y avait les gardiens. Les médailles. Les cloches, parce que lorsqu'une catastrophe se produisait en mer, on sonnait le glas. Donc, pour moi, c'est bien un ex-voto.

En Amérique du Sud, ils sont traités autrement. Mais je pense qu'il est bien que vous ayez un regard païen sur ce genre de scène, parce que, fondamentalement le Breton est païen. Il a beaucoup de croyances. C'est une terre magique.

 

JR. : Vous semblez, en tout cas, très imprégnée de cette terre !

OH. : Oui. Je suis bretonne, très imprégnée de ces croyances et de cette culture.

 

JR. : Ailleurs, vous avez ce que je prends pour une lampe, à l'intérieur de laquelle se trouve un personnage. Diriez-vous que celui-ci a aussi la liberté de sortir ?

OH. : Oui, parce que la porte s'ouvre ! Dans mes œuvres, il n'y a jamais d'emprisonnement. Il y a de la protection.

Je ne peux pas vraiment parler de cette œuvre. C'est une petite poupée ancienne, qui est suspendue. Il y a aussi cette couronne de mariée que l'on rangeait autrefois sous globe. Mais je ne peux pas en parler ! Je ne sais pas. Sans doute y a-t-il une clef ? Il y a souvent une clef !

 

JR. : Si je devais l'analyser, je dirais que c'est une prison dorée : votre lanterne est très belle, très ouvragée. Cependant, la femme est à l'intérieur. Moi qui n'ai pas " su " ouvrir la porte, je la voyais, en fait, un peu comme dans un harem !

OH. : Vous ne pouvez pas ouvrir la porte ? Mais il y a la clef !

 

JR. : Oui, mais chacun sait que le visiteur n'est pas supposé toucher les œuvres des artistes !

OH. : Moi je donne toute permission. Et si des choses se passent, c'est qu'elles doivent se passer. Il n'y a jamais de drame !

En plus, cette poupée a des ailes, elle peut s'envoler.

 

JR. : A propos d'ailes, plusieurs de vos personnages en sont dotés.

OH. : Ce sont aussi des ex-voto.

 

JR. : Qu'est-ce qui explique cette récurrence des ex-voto dans votre œuvre ? Avez-vous perdu quelqu'un en mer ?

OH. : Non. Je ne sais pas pourquoi ? Je n'ai aucune formation artistique, je crée en émotion, je suis quelqu'un en émotion.

 

JR. : Quand vous créez ainsi des ex-voto, parce qu'à la limite, cette lampe avec la femme pourrait également en être un, est-ce pour introduire une notion mystique dans votre œuvre ?

OH. : On me l'a dit. Mais en fait, je n'en sais rien ! Je n'ai pas eu d'éducation religieuse. Je suis quelqu'un de libre, avec mes croyances. Je suis seulement quelqu'un d'extrêmement sensible !

 

JR. : Et cette sorte d'affiche au bas de laquelle figure votre nom, érodée comme si le temps l'avait happée, comment la définissez-vous ?

OH. : C'est une sorte de masque. Fait avec des morceaux de bateaux que j'avais récupérés. Je ne suis pas peintre. Je ne sais pas peindre. Donc, je respecte infiniment le matériau. Je tourne autour, mais je ne touche pas à la couleur. Je les présente en sculptures, mais les matériaux sont les mêmes. Aucun croquis. Aucune réflexion préalable…

 

JR. : Y a-t-il autre chose dont vous auriez aimé parler ? Un sujet que vous auriez aimé aborder ?

OH. : Non. Sinon que je vous remercie de vous être intéressée à mon travail. Comme vous avez pu le voir, il faut parfois posséder les clefs. J'en possède quelques-unes que je suggère. Mais je ne les impose jamais. Il n'y a que le tableau sur " La Place Tien Anmen ", auquel je tiens beaucoup parce que j'avais été tellement bouleversée. Je travaille avec de la cire d'abeille. Je ne touche pas à la résine, parce que je ne sais pas. C'est un livre, il représente donc la culture. Avec des écritures japonaises (et non pas chinoises). Le grillage symbolise l'oppression. Et la cloche, c'est le monastère. Celle-ci est donc incontournable ! Elle est importante pour moi. Mon fils est asiatique, non pas chinois. Les vies sont des mélanges. Je travaille sur ma table de cuisine, Je travaille dans l'émotion.

Entretien réalisé à Miermaigne, le 21 juin 2008.

 

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