LES TABLES D'HOTES de JORG HERMLE, peintre

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Né à Berlin en 1936, survivant d'apocalyptiques visions de l'Allemagne nazie et de la guerre, avec leurs cortèges de ribauds monstrueux et de tueurs lubriques, Jorg Hermle a été définitivement marqué par des peurs qui font se serrer les uns contre les autres les membres d'une famille ; des faims qui suscitent des rêves de ripailles gargantuesques... par mille autres cauchemars éveillés.

Incapable de les conjurer, il les a transcendés, en une création picturale originale, bâtie autour de "la famille" et de "la table": une œuvre lyrique, puissante et subjective, insoucieuse de représentation objective de la réalité. Néanmoins, les "repas" du peintre, grâce à la grande homogénéité de ses" mises en scène ", s'imposent comme des évidences !

Mais, tel un monde kafkaïen, quelque chose semble détraqué dans celui de Jorg Hermle : assis autour de tables chargées de victuailles comme pour une réunion de grande convivialité, épaule contre épaule, les invités... ne se parlent pas... ne se regardent jamais ! Les yeux globuleux, parfois rouges luminescents pour en accroître les signes inquiétants, sont fixés vers un point, une personne… placés en off au premier plan ? Visages inexpressifs, voire débiles, ces gens semblent attendre ! Mais qu'attendent-ils? Manque-t-il encore quelqu'un dans cet univers où déjà, au haut de la table considéré naguère comme la Part à Dieu, sont installés deux monstres !

Omniprésents à la table de leurs hôtes, ces monstres génèrent une atmosphère pesante; comme dans les films de Murnau, où la tombée de la nuit ramenait Nosferatu le Vampire qui, une fois encore, allait attenter à l'intégrité physique de la famille ! Pire, ils ont fait des émules : des rapaces survolent la table ; même les chiens familiers, gueules ouvertes sur des crocs énormes, colliers hérissés de clous, menacent la tablée, dardent parfois leur sexe vers les fillettes, cernent les garçonnets... ramènent le spectateur aux visions de grande angoisse du départ !

Peintes à l'huile et a tempera, travaillées en précouches de glacis ou d'épaisseurs mates, les toiles de Jorg Hermle sont toutes construites sur les obliques d'un V, avec une progressivité de la lumière atteignant son paroxysme à la pointe de la lettre, là où, dans son esprit, se situe l'Arbre-deVie. Ainsi, les personnages sont-ils à la lisière de la clarté et de l'ombre qui, s'épaississant, les cerne d'une chape noire, et accentue l'impression d'esseulement ! Car, tout imprégné des techniques picturales anciennes, l'artiste sait à merveille composer les clairs-obscurs qui donnent à ses œuvres un sentiment d'oppression. Il sait en outre longuement travailler à grands traits du pinceau, les visages jusqu'à assurer la fixité des regards; la décrépitude des chevelures; la chute des commissures des lèvres; puis gommer leurs expressions .exacerbées jusqu'à l'effacement des détails, en une stylisation qui, par moments, semblent l'entraîner vers l'abstraction !

Mais alors, il réagit, complète son histoire reprise telle une litanie; retrouve sa verve satirique; exacerbe l'individualisme de ses personnages, jusqu'à les placer parfois en médaillons. Se rééquilibre, en fait, dans sa création si intense; ne s'arrête qu'une fois parvenu au sommet du crescendo pictural qui lui permet, avec chaque "étape" de sa mythologie, d'exorciser la montée des souvenirs à l'origine de ses indélébiles terreurs enfantines!

Jeanine Rivais.

Ce texte a été publié dans le N° 57 Septembre/Octobre 1997de la revue IDEART, lors d'une exposition au Château d'Homécourt (Moselle)

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