L'ART EN CORSE

MARCEL HERITIER-MARRIDA, Peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Marcel Héritier-Marrida, vous avez suivi avec parfois beaucoup de passion, l'enquête des Cahiers de la Peinture sur la situation artistique corse. Quelle définition en donnez-vous ?

Marcel Héritier-Marrida : La réponse à cette question, dans les autres entretiens publiés par les Cahiers de la Peinture a été chaque fois différente, mais toujours avec la même rancoeur. Je cite : "les structures relatives à l'art sont inexistantes..." " Nous n'avons pas de traditions pictura1es, notre passé n'affiche pas une longue suite d'artistes.." "L'art a toujours existé en Corse depuis le néolithique..." et puis, " on peut répondre que la situation artistique est sensiblement identique à celle que l'on peut trouver de l'autre côté de la mer..". Cette dernière réponse faite à votre périodique me semb1e plus acceptable. En effet, nous vivons en Corse une vie d'artistes comme partout, mais avec un moins, je ne dirai pas un vide cu1ture1, (c'est un mot qui revient très souvent, qui à mon sens ne veut rien dire.) Je dirai un vide de contact, d'amour de l'art, du plaisir de donner son savoir, de communiquer sa passion. Nous manquons de cathédrales de l'art. Il y a le GRAND FESCH. Et après ? Il est resté plus de vingt ans dans la poussière. La Corse bâtit en ce moment, le temple du FRAC. Il se bâtit non pas avec les compagnons de l'art ; mais avec les " amis… de l'Art ", bien sûr. Ce choix ne me semble pas la meilleure des solutions…

 

J.R. : Vous regrettez "le désert culturel dans lequel médias et écoles ont plongé la peinture". L'action pédagogique que vous menez à Aléria, permet-elle, selon vous, à vos élèves de posséder le "chaînon manquant à tant d'autres ?

M.H-M : Mon regret est la suite logique de la réponse précédente. J'ai voulu sur la région d'Aléria créer un atelier, basé sur le bénévolat. Je donnais mon temps et ma passion : échec complet. Par contre, j'interviens depuis quatre années dans un groupe scolaire (CM1 et CM2) avec satisfaction. A cet âge, les enfants sont reconnaissants… Pour le chaînon manquant, l'avenir me donnera une réponse.....

 

J.R. : Avant de parler de votre travail de plasticien, parlez-nous de votre travail d'archéologue. Je parle de vos découvertes dans la citadelle d'Ajaccio.

M.H-M : Archéologue amateur… Passionné d'histoire ancienne,et tout particulièrement de celle touchant à mon île. Affecté comme officier Adjoint à la citadelle d'Ajaccio, je suis tombé amoureux du château génois situé dans les remparts de cette citadelle, ignoré par près de 80% des Ajacciens. Après quelques mois de recherche, j' ai découvert en 1987, située dans la tour du Révélan (côté mer), une salle que j'ai décidé d'appe1er " salle d'Artillerie ", à cause de ses cinq canonnières. Durant deux années, avec le concours de jeunes militaires, j'ai vidé cette salle de son contenu, composé de pierres, de terre… qu'i1 a fallu trier méthodiquement. Les découvertes furent très importantes : pichets, assiettes, marbre b1anc, (colonnes, chapiteaux, bases, etc.), monnaies génoises, boulets de canon en fer et en pierre, boutons en os, etc.

J'ai fait donation de la totalité de cette découverte, au Musée FESCH. Une dizaine de ces poteries furent exposées en 1992 lors de la célébration du 500e anniversaire de la création de la ville d'Ajaccio. Les autres poteries exposées venaient de Gênes et du continent. A cette occasion, un livre très important a été publié : pas un seul mot n'a été consacré à cette découverte. De plus, la première pierre posée en grande pompe, le 14 Avril 1992, se situe justement dans la Salle d'Artillerie que j'ai découverte. C'est un peu ça, la Corse ! Mais si les hommes disparaissent, les créations, les inventions, elles, résistent au temps. Je veux aussi parler de l'ART.

 

J.R. : Depuis quand avez-vous le sentiment d'être devenu artiste ?

M.H-M : Artiste, je pense l'avoir toujours été, depuis ma tendre enfance. Si " être artiste ",c'est avoir envie de créer avec ses mains ce que le cerveau commande aux différentes émotions que lui procure l'environnement dans lequel il vit, oui, je suis artiste !

 

J.R. : Quelle est, sous tous ses aspects, votre approche personnelle de l'art ? Quels artistes vous ont influencé ? Comment ?

M.H-M : Le dessin est pour moi le moyen le plus réel pour mon art. Rembrandt, à travers son travail considérable de graveur, est sans doute celui qui me touche le plus profondément. Cézanne et Matisse sont les deux peintres que j'ai le plus étudiés. Leur recherche est fondamentale pour moi. Influence, oui, pour me faire prendre conscience du travail nécessaire à être soi-même, à retranscrire ses sentiments intimes.

 

J.R. : Vous pratiquez plusieurs facettes des arts plastiques (peinture, gravure, sculpture et dessin) : laquelle vous semble la plus représentative de votre art ?

M.H-M : Aucune. Elles sont toutes liées.

La gravure, en dehors d'une technique de reproduction du travail effectué, est liée au dessin. Ce dernier, pour moi, ne peut être dissocié de la peinture. Mes recherches sont basées sur une technique, celle de peindre en dessinant. Quant à la sculpture, elle représente le volume, elle est donc liée à la composition. Comme le disait Cézanne, "tout ce qui nous entoure, n'est que volume."

 

J.R. : Pensez-vous que la rigueur d'une carrière militaire ait pu jouer un rôle dans l'évolution de votre style ?

M.H-M : Si j'étais un peintre à tendance cubiste, j'aurais certainement répondu " oui ". Mais je ne le suis pas. Pourtant cette rigueur m'a beaucoup aidé par une ténacité constante dans la recherche et la création. Les salons militaires sont importants et les peintres des Armées sont bons. Pour ne citer que King...

 

J.R. : Un journaliste vous a défini comme "artiste à expression méridionale". Que pensez-vous de cette définition, et l'appliquant à vos oeuvres, comment la justifiez-vous ? Ou l'infirmez-vous ?

M.H-M : J'étais à l'époque à Marseille, mes couleurs étaient assez éclatantes. Il est certain qu'un peintre vivant en Provence, ressent et voit " autrement " ! Van Gogh ne l'a t-il pas écrit à son frère Théo ?

 

J.R. : Vous peignez sur le motif, vous avez exécuté quelques fresques historiques, vous dessinez des nus, etc. Comment passez-vous de l'un à l'autre, et comment définissez-vous globalement le "champ" de vos investigations ?

M.H-M : La création est la base de la passion du peintre. Passer d'un support à un autre ne doit en aucune manière donner de la faiblesse à l'artiste. Le travail pictural est le même, la technique sera différente lors de l'exécution sur le support choisi. Je ne me sens pas affaibli de peindre une fresque sur un mur, une huile sur un carton marouflé, sur un bois une toile ou autre. La formation d'un artiste doit être complète. Toutes les techniques qui sont des moyens différents d'expression, doivent lui être familières. Il lui appartient dans le temps d'exploiter au mieux celle dans laquelle il se sent le plus à l'aise.

 

JR. : Vous me semblez surtout un peintre paysagiste. A quel moment de l'année un artiste comme vous peut-il recréer au plus près la réalité ?

M.H-M : J'ai un penchant pour le paysage, mais combiné, en ce moment, avec des natures mortes. Je ne crée pas au plus près de la réalité, mes sentiments intimes peuvent me permettre des changements de cadre dans le paysage.

 

J.R. : Vous dites également "faire une peinture expressionniste" : Si la simplification du dessin, le rapport des tons insolites au service d'une intensité expressive, me semblent s'adapter à votre peinture, comment conciliez-vous cette dernière avec la conception pessimiste de l'art expressionniste ? Et comment reliez-vous l'expressionnisme à votre connotation méridionale ?

M.H-M : Faire une "peinture expressionniste" ne suppose plus au sens strict, imiter la nature, la copier, mais créer, privilégier le rôle de démiurge de l'artiste. A travers cette définition, je veux être un expressionniste du paysage, si je ne copie pas, mais si je crée au moyen de ce que je peux voir. C'est assez complexe, mais cette annotation est nécessaire. Je ne suis pas un expressionniste abstrait.

 

J.R. : Vous avez parfois cité cette phrase de Matisse : "L'importance d'un artiste se mesure à la quantité de nouveaux signes qu'il aura introduits dans le langage plastique". Quels "nouveaux signes" pensez-vous y avoir introduits ?

M.H-M : Dire que j'ai introduit des nouveaux signes dans le langage plastique, serait prétentieux de ma part. Citer la phrase de Matisse et y penser souvent, n'est pas inutile. Et si, une fois que nous aurons fait connaissance, que votre regard se sera habitué à mon atelier en regardant une de mes peintures, vous dites : " C'est un Héritier-Marrida ", oui, à ce moment-là, j'aurai introduit un signe, celui du souvenir, mais un signe de style, celui de l'artiste..

 

J.R. : Vous peignez "le paysage pour le paysage", … mais vous affirmez recréer chaque fois le sujet en fonction de vos sentiments, de votre inspiration...

Je voudrais vous poser une question que j'ai eu très souvent envie de poser à des artistes "classiques" : N'avez-vous jamais été tenté de jeter votre bonnet par-dessus les moulins, de quitter le modèle et de passer dans le monde la fiction, de l'imaginaire purs ?

M.H-M : J'ai bien peur de vous répondre oui, puisque je ne veux pas peindre la réalité, je veux peindre uniquement le paysage pour le sentiment intime. Je veux peindre son âme. Peu importe si l'église ou son arbre en boule n'est pas à sa place par rapport à la réalité visuelle il faut selon moi que l'on puisse identifier ce que l'on ressent. La réussite serait qu'un aveugle puisse vous dire, près d'une de vos toiles, "que ce champ de lavande sent bon…"

 

J.R. : J'appelle "le paysage pour le paysage", "le portrait pour le portrait"... le fait de reproduire la réalité, et non pas d'en partir pour s'en séparer comme l'ont fait les surréalistes, par exemple, ou les gens qui peignent de la science-fiction, etc. Par "Fiction", j'entends imagination, par opposition à la reproduction de la réalité.

M.H-M : Ma réponse ne sera pas pour autant négative, je ne peux vous dire en "ce moment ", de quoi demain sera fait ? Je ne me considère pas pour autant comme un peintre classique. I1 existe à ce jour une trentaine de formes de l'Art dont les artistes prennent référence : de l'Art conceptuel des années 60 au dadaïsme de ce début de sièc1e, en passant par le muralisme créé en 1921. Vous voyez qu'il y a de quoi y perdre ses pinceaux !

J'essaie, pour ma part de créer en fonction de mes sentiments, de mon inspiration. A ce jour, mon désir est de transcrire mes sensations....... Mais s'il y a création dans ma démarche, n'y a-t-il pas un peu d'imaginaire, un peu de fiction ?

CET ENTRETIEN A ETE REALISE AU MOIS D'AOUT 1995.

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