" MON ŒIL, MA VIE ", (1)

de SIMON-RICHARD HALIMI, peintre

**********

Paradoxalement, --et cette précision semble revêtir dans sa démarche, une importance primordiale-alors que sa création est si éminemment visuelle, Simon-Richard Halimi affirme que son œil n'est pas l'élément déterminant de son cheminement pictural. Mais bien son oreille, qui lui permet d' " entendre la vie ", en saisir les bonheurs, les peines qui angoissent et les joies du partage… Qu'en somme, cette oreille a un rôle prépondérant dans sa création intimement liée à sa vie et aux émotions inhérentes ; tandis que l'œil n'en est que le truchement : Peut-être ce sentiment naquit-il dès l'origine, lorsque immobilisé par un grave accident, le jeune homme qui n'avait jamais tenu un pinceau, s'est mis à peindre ? Le fait est que, de son lieu de claustration, il ne lui était alors loisible de capter que les sons auxquels son imagination pouvait donner corps, sans qu'aucune image vienne se plaquer dessus !

Pourtant, l'œil du spectateur, lui, est à la fête, face à chaque toile fourmillant de subtiles vibrations, comme impatiente de " narrer " son histoire, en une sorte d'explosion, d'élan heureux des couleurs ! Car, avant tout, cet artiste est un coloriste. Possédant un sens inné des nuances qui lui fait associer des rouges et des jaunes en des progressions chaleureuses et éclatantes comme des envols d'oiseaux bigarrés ; des bruns patinés des terres africaines desséchées de soleil qui lui sont si familières ; des bleus des grands ciels du désert ; et des verts virant au gris des sylves gorgées d'eau ! Tout cela joint au mouvement propre des personnages de la toile, d'autant plus " mobiles ", qu'en un souci de vaincre ce qu'il appelle " la dictature du sens ", le peintre organise chaque œuvre en une sorte de progression labyrinthique qui l'équilibre en tous sens, la rend " lisible " quelle que soit son orientation ! Au point que le visiteur pénétrant dans son atelier a le sentiment d'entrer en une oasis où tout ne serait que danse et harmonies cinétiques !

L'Afrique : Si la peindre n'a jamais été le propos de Simon-Richard Halimi, il y a vécu plus d'un quart de siècle, et elle est bien là, sous-jacente, nouvelles racines pour un artiste chez qui est essentiel le métissage culturel qui donne à sa création un petit air d' " horizons lointains " éminemment sympathique. D'ailleurs, de très belles sculptures primitives, jalonnant ses propres œuvres, ont l'air d'en être les incontournables prolongements, sortes de compléments à sa manière d'emmener dans l'espace des œuvres qui sont supposées n'être qu'en deux dimensions.

Car nombre de peintures de Simon-Richard Halimi sont en relief. Il va de soi que, pour un artiste réfléchissant aussi longuement que lui sur ce qu'il veut -ce qu'il " doit "- exprimer, cette projection dans l'espace ne saurait être que géographique : elle est, psychologique, une manière d'avancer vers autrui, lui faire comprendre toute l'angoisse ou le mal-être social qu'il a besoin d'évacuer ; sa colère contre des événements qui l'ont particulièrement choqué (au sens littéral). Et il a une façon bien à lui d'expurger ce trop-plein d'émotions : Il " se sert " des éléments traumatisants pour créer sur la toile, à partir de ce qu'ils véhiculaient de négatif, les bases de ses " histoires " manichéennes, moralisatrices, sociologiques, etc. Ainsi, déchire-t-il et encolle entre autres des journaux " coupables " de ses peines et de ses colères ! Agglutinés avec d'épaisses strates de peintures, ils deviennent des sous-couches aléatoires qui vont générer les reliefs, partant les brillances et les vibrations évoquées plus haut, les accidents, les repères... Peu à peu, cette sorte de revanche génère la jubilation, et à mesure qu'il progresse, qu'il installe sur cet espace si puissamment connoté, les protagonistes de " sa " propre histoire, Simon-Richard Halimi retrouve sa grande joie créatrice, teintée de naïveté et de pureté originelle. Car, figurent désormais sur la toile, émaillés de force symboles (serpent, triangle, œil, clef…) qui sont autant de rappels de sa culture multiethnique, " les opprimés et les lèche-culs ", "les monarques et les courtisans ", " les hommes et les femmes "

Là encore, il a une manière très originale de traiter l'humain, d'élaborer les personnages qui le représentent. Peut-être parce qu'il les juge capables de se glisser partout, il en fait des sortes d'ectoplasmes tout en rondeurs, sans jamais aucun angle droit, l'air d'être toujours en lévitation. Là, commence pour Simon-Richard Halimi, le temps de la narration, celui (Soleil d'été) où un homme assis avec trois femmes, tente de les honorer toutes à la fois… Car l'érotisme est omniprésent dans cette œuvre, poussé à son paroxysme par les lèvres surchargées, les tétins surlignés, les gros ongles dont le rouge violent apparaît comme la seule transgression ! En l'occurrence, comme les bras de l'homme ne sont pas assez nombreux ni assez longs, la main, le ventre deviennent visage, et il a des yeux partout (tiens, l'œil, encore, qui remplace les éléments corporels lorsque ceux-ci sont insuffisants !), tandis que son phallus/mandragore se rapproche du sexe/châtaigne de la femme du premier plan !… C'est encore le temps (Hélène et la Bataille à trois) où un homme au visage mafflu est complètement cerné par des bêtes terrifiantes (serpents, rats, pieuvres… hommes), de sorte que le spectateur se demande s'il s'agit de la fameuse bataille de l'Antiquité ; ou, malgré son sourire et son confortable double menton, d'un individu en plein cauchemar ? C'est le temps où Il pleut dans (sa) mémoire, du " malheur de ne plus aimer ", où une femme/soleil irradiant de mille feux, brille tragiquement au-dessus d'un homme/montagne dont les traits négroïdes suggèrent quelque lointain chef tribal. Etc… Souvenirs ! Souvenirs et imaginaire, cheminant de concert avec la réalité.

Enfin, un autre élément apparaît comme primordial, dans la démarche de Simon-Richard Halimi, c'est l'écriture, serpentins de réflexions intimes ou de maximes, fluctuant entre les éléments de chaque " scène ". Elle est parfois en français, d'autres fois en langue judéo-arabe… afin que son rôle cinétique se double d'un retour vers cette assertion déjà évoquée que l'artiste, en même temps qu'attentif aux traditions et respectueux des dits des anciens, est un homme d'ouverture ; que son esprit est le creuset de toutes les cultures ; que ces " signes " en sont à la fois témoins et porte-parole multiformes …

Ainsi, de mouvement pictural en gestuelle scripturale ; de rayonnement de couleurs en ondulations de formes ; d'investissement personnel en universalisation du sens… Simon-Richard Halimi réalise-t-il une œuvre vivante, puissante, très originale et éminemment narrative. Du beau travail.

Jeanine Rivais.

(1) Titre d'une œuvre.

un autre artiste