KAREN GULDEN, Sculpteur

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Karen Gulden, il y a deux ans, nous nous étions déjà rencontrées à Banne. Vous aviez une production différente de celle que vous présentez aujourd'hui.

Karen Gulden : J'appelle cette série " La forêt des Esprits " parce que ces statuettes sont serrées, donnant au spectateur l'impression d'être à l'entrée d'une forêt. Si vous regardez bien les visages, ce ne sont ni des animaux, ni des humains, elles sont un peu indéfinies, et pour moi ce sont des esprits. Je regarde une pierre. Si elle m'évoque un visage, je vais le continuer, lui donner une allure définitive. Ce sont toujours de bons esprits. Des esprits qui nous aident. Chaque objet est fait avec amour.

Ces statuettes sont en terre cuite…

 

J.R. : Mais je croyais qu'elles étaient en bois…

K.G. : Non ! La terre sort orange du four, et ce n'est pas une couleur que j'affectionne. Donc, je passe dessus du brou de noix, puis du cirage à chaussures, pour donner cet aspect de bois.

Quelques sculptures sont en pâte égyptienne : l'émail de couleur turquoise est incorporé dans la pâte. Je mélange donc longuement, je fais une mono-cuisson, et à la sortie du four, la sculpture est de cette belle couleur turquoise brillant. Je trouve cette matière superbe, mais elle est très difficile à travailler. Je tape d'un côté, elle s'effondre de l'autre, elle n'est pas du tout plastique ! Tout le reste est de la faïence, qui est très facile à travailler. J'en fais ce que je veux. Mais elle est plus sage quant au résultat !

Et puis je fais quelques sculptures en bois.

 

J.R. : Certaines sculptures ont une tête bien définie, avec la bouche très nette, des yeux aux orbites vides… D'autres enfin ont à peine une ébauche de visage. Comme si le nez leur partait du crâne pour revenir au menton. Pas de bouche, pratiquement pas d'yeux… Pourquoi ces différences de conceptions ?

K.G. : Le désir me vient spontanément. Ce sont des visions que j'ai. Certains n'ont absolument rien, mais c'est ainsi que je les ai vus : je les ai traduits comme je les ai vus ?

 

J.R. : Vous êtes donc un peu médium ?

K.G. : Un peu ! Je ne peux absolument pas faire mes sculptures si je n'ai pas une vision de ce que je dois faire. Je vois l'image. Je vois la sculpture. Et après, je la fais. Sinon, c'est impossible.

 

J.R. : Vous " fonctionnez " donc comme les créateurs de l'Art brut qui disaient : " Ce sont mes voix qui me disent que je dois faire. Moi je ne décide rien " ?

K.G. : Oui.

 

J.R. : Vous n'êtes en somme, que l'exécutante de ces voix ?

K.G. : Oui. Mais je tiens compte aussi de ma culture. Par exemple, quand je suis obsédée par l'Egypte et ses mastabas, je réalise beaucoup de mastabas : cette construction n'a rien d'inconscient.

 

J.R. : Venons-en maintenant à la question que je pose à tous vos collègues exposants : Le festival de Banne s'intitule désormais " Festival de Banne : Art singulier. Art d'aujourd'hui ". Estimez-vous être ici à titre d'artiste singulière ? Ou d'artiste contemporaine ?

K.G. : Plutôt contemporaine. Mais avec une attache vers un lointain passé. En fait, je ne peux pas me donner une étiquette définitive. Mais je ne crois pas faire partie de la mouvance singulière. Par contre, je me sens très bien parmi les artistes singuliers. Mais être singulier, pour moi, c'est travailler trop, fignoler trop, ne pas donner assez de part à l'inconscient. Même si je m'y sens tout à fait à ma place.

 

J.R. : Ce qui est amusant, c'est l'impression donnée par votre groupe de ne représenter que des chats. Puis, on s'aperçoit que chacun est différent des autres : têtes penchées, têtes droites, etc. et finalement, chacun peut constater qu'il n'y a pas un seul chat. Certains personnages ressemblent à ceux des films de science-fiction, tels les Gremlins et autres petits animaux fantastiques avec leurs grands yeux globuleux, leurs oreilles raidement perpendiculaires au corps, etc.

Revenons à votre conception de vos sculptures : sont-elles absolument identiques aux personnages de vos visions, ou votre culture cinématographique entre-t-elle en jeu ?

K.G. : Non, ils n'ont rien à voir avec le cinéma. Il y a une trentaine d'années, j'ai commencé à faire des totems, parce que je m'intéressais à ceux d'origine amérindienne ; et tous " mes esprits " ont des corps totémiques. Les totems amérindiens présentent des aspects différents selon les animaux qui représentent les diverses tribus. Il y a le clan des ours, des serpents, des aigles, etc. Chaque animal appartient à une famille.

Mais dans mon cas, ce n'est pas la même chose : Contrairement aux Amérindiens où un même animal se perpétue selon la tradition, je fais ceux qui s'imposent à moi. Je me retrouve donc dans la situation duelle de vouloir me référer à la civilisation amérindienne et d'obéir à mes visions.

 

J.R. : Vous m'avez dit d'entrée de jeu : " Ce sont de bons esprits ". Certains sourient, d'autres sont sérieux, d'autres n'ont pas de visages comme nous l'avons déjà dit, il est impossible de définir leur attitude : vous affirmez donc a priori qu'ils sont bons ?

K.G. : C'est que chaque personnage a été élaboré dans l'amour. Quand je travaille, je mets de la musique, je fais des incantations, des prières pour que seuls les bons esprits avancent ; m'aident à fabriquer une œuvre qui soit bénéfique pour tout l'univers. Tout ce qui ne l'est pas est chassé de mon atelier. Je travaille avec cette attitude d'amour, de prière, de joie. Je chante beaucoup en travaillant. Donc, en aucun cas, un esprit ne peut être néfaste.

 

J.R. : Y a-t-il, en conclusion, une question que vous auriez aimé que je vous pose, et que je n'ai pas posée ? Quelque chose que vous souhaitez ajouter ?

K.G. : A priori, non. Sinon que j'aimerais beaucoup que toutes ces oeuvres soient vendues. Que les gens les aiment, et qu'ils les achètent.

Entretien réalisé dans la Grotte du Roure, à Banne, le 18 juillet 2006.

 

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