JEAN GUILLAUME, sculpteur

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Jean Guillaume, vous semblez avoir élaboré un monde tout à fait particulier ; de personnages très denses, par forcément " complets ", avec des prolongement inattendus, comme une théière à la place de la tête, etc. Inversement, je vois un gros Bouddha au visage très hiératique, calme, mais dépourvu de corps : sommes-nous dans le monde de Barnum en 1930 ? Ou dans un autre monde ? Et dans ce cas, quel est-il ?

Jean Guillaume : A l'origine, ce personnage sert d'illustration à une histoire de Lewis Carroll. Je pars d'illustrations que j'ai vues. Car j'aime beaucoup la bande dessinée. Et je refais des dessins. Quand un dessin me plaît, cela me donne envie de le réaliser en maquette. Et enfin, lui donner vie avec le modelage. Les Anglo-Saxons reconnaîtraient tout de suite ce personnage.

 

JR. : Donc c'était une illustration préexistante de quelqu'un d'autre, et non pas une description d'un livre ?

J.G. : C'est une comptine très connue. Et j'ai adapté cette illustration. Je l'ai appelé " Petit monstre de jardin ".

 

JR. : Les autres personnages sont légèrement différents. Ils semblent " complets ", posséder leur totale anatomie. Par ailleurs, nous sommes dans un balancement entre vos personnages complètement introvertis, et les autres, largement étalés dans l'espace, l'air de le conquérir.

J.G. : C'est ce qui me plaît, c'est de lancer une histoire, et ensuite ne pas tout dire. Que le spectateur puisse continuer cette histoire. Je ne veux pas me bloquer, me figer sur une description. Ce qui est important, c'est de laisser à chacun la possibilité de donner lui-même son histoire.

 

JR. : Regardons ce personnage qui est (au sens littéral) coudes au corps et les jambes complètement collées l'une à l'autre, un costume un peu rétro qui fait penser aux tuniques moyenâgeuses : c'est donc à moi de lui donner une expression puisqu'il a les yeux clos, lui ajouter une bouche pour savoir ce qu'il va dire, et éventuellement lui ajouter des cheveux ou une coiffe !

J.G. : Oui. Vous avez raison. Je suis très content de ce que vous dites ! J'étais un peu perdu pour certains titres. La plupart du temps, je les mets une fois la sculpture terminée.

 

JR. : Par opposition, son voisin semble complètement extraverti. Il a des yeux, une bouche, les bras étalés donc il occupe largement son espace : comment passez-vous de l'un à l'autre ?

J.G. : Les personnages de l'Ile de Pâques sont ainsi stylisés, et n'ont pas d'yeux…

 

JR. : Mais ce n'est pas le fait qu' " ils n'aient pas d'yeux " qui me pose problème : c'est le fait que les uns en aient, les autres pas. Je cherche le lien entre eux, alors qu'ils me semblent psychologiquement diamétralement opposés.

J.G. : Le lien est dans la continuité. Ils sont de la même période. Je ne peux pas répondre, parce que je n'en sais rien. Sur le plan technique, je pars de dessins qui avaient été faits par un dessinateur du Bauhaus. Ils étaient très géométriques et m'ont beaucoup plu. Je les ai donc traduits en céramique.

 

JR. : A vrai dire, il est amusant d'essayer de " décrire " certains de vos personnages : Je pense à l'un qui me semble de la même veine, une sorte de petit animal au corps tubulaire, à la tête un peu humaine, mais comme le crâne est complètement déjeté, il nous fait penser à une sorcière… Il a un bec, c'est donc un animal. En fait, ce personnage est complètement hybride !

J.G. : Ce mot-là me plaît ! Cette espèce de proximité homme/animal, dans le même objet. Pas forcément pour mettre des barrières, mais pour qu'il y ait un prolongement possible, et que le spectateur lui-même puisse encore le prolonger avec sa propre histoire.

 

JR. : Nous avons quitté le monde des " petits " pour parvenir dans un univers beaucoup plus totémique. Une série de personnages qui occupent les quatre horizons. Ce sont des têtes très stylisées. Nous retrouvons pratiquement les mêmes caractéristiques qu'avec les précédents : pas d'yeux ; de grands yeux ouverts…

J.G. : Oui, il y a des ébauches d'yeux, mais la pupille n'est pas marquée.

J'ai ici une série de grès, technique qui est nouvelle pour moi. Il n'y a pas le bleu turquoise que je mets d'habitude, parce que je trouve qu'il s'adapte très bien au four à bois. C'est un démarrage sur cette idée de totem !

 

JR. : Pourquoi uniquement des têtes ? Vous auriez pu avoir envie de faire un empilement de corps, par exemple ?

J.G. : C'était en fonction de mon humeur.

 

JR. : Vous avez plusieurs étages qui ne sont pas travaillés de façon identique. Les uns sont travaillés dans des bruns sombres, des plus clairs, des mats…

J.G. : J'aimerais tout de même préciser que techniquement, je ne suis pas maître de tout. Il y a une part du feu dans le four à bois, que je recherche parce qu'il va donner sa couleur. Il y a toujours beaucoup d'inattendu, à la sortie des sculptures.

 

JR. : Ce travail est donc beaucoup plus aléatoire que celui de l'intérieur.

J.G. : Non, pas vraiment. Mais je sais que dans la cuisson, il y a ce que je prévois et qui ne sort pas. J'accepte les surprises.

 

JR. : Vous avez donné un nom à cette création particulière ?

J.G. : Simplement " Totem ".

 

JR. : Vous avez ajouté à votre présentation quelques poteries qui nous intéressent moins directement parce qu'elles sont moins créatives. Mais ce qui est amusant, c'est le chemin que vous avez fait entre sculpture et poterie, par le détournement de cette dernière et la création de fausses poteries. On a l'aspect du pot, mais aussi le personnage dans le pot. Et le personnage empêche que le pot soit un pot !

J.G. : C'est exactement cela, un détournement d'un objet. Il y a ainsi toute une série de " marmites-espionnes ".

 

JR. : En procédant ainsi, vous introduisez une notion qui n'est pas dans les œuvres précédentes : l'humour.

J.G. : C'est très important. J'attache beaucoup d'importance à glisser de l'humour dans mes objets. D'abord parce qu'il y a une référence à la céramique ancienne dans la région de La Borne où les potiers aimaient ajouter leur petit côté humoristique.

 

JR. : J'aime beaucoup ce genre de travail qui déconnote complètement le sérieux que vous avez mis dans vos autres créations. Et qui m'emmène dans ce monde humoristique, faussement utilitaire. De loin, le visiteur se dit : " Tiens, il a fait des marmites ! " Et, en s'approchant, il s'aperçoit qu'en fait, chaque marmite est occupée.

J.G. : J'aime aussi l'idée de surprise. L'idée de prendre à contre-pied le spectateur. Moi-même, j'aime me surprendre dans ce que je fais. Pour moi, une sculpture est réussie uniquement quand je me dis " Tiens, si quelqu'un d'autre l'avait faite, j'aimerais bien me l'offrir ! " D'autres fois, bien sûr, il ne se passe rien.

 

Entretien réalisé le Samedi 20 mai 2006, à l'Ancienne Abbaye de Saint-Galmier, dans le cadre de " Céramiques insolites ".

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