ANNETTE GUIBERT, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Annette Guibert, estimez-vous être à Banne en qualité d' " artiste singulière " ou d' " artiste contemporaine " ; puisque désormais la définition du festival comporte les deux labels ?

Annette Guibert : En qualité des deux ?

 

J.R. : Je crois qu'il vous faut choisir, parce que l'Art singulier se situe dans la marginalité, alors que l'Art contemporain bénéficie d'une diffusion beaucoup plus large.

S'il vous est impossible de choisir, qu'est-ce qui fait que vous vous sentez " singulière " ? Et qu'est-ce qui fait que vous vous sentez " contemporaine " ?

A.G. : J'ai du mal à répondre ! Il est difficile de définir une appartenance, même si on est reconnu comme étant l'un ou l'autre. Il est possible pour un artiste de faire des œuvres singulières, mais qui peuvent entrer dans l'Art contemporain.

 

J.R. : Dans ce cas, qu'est-ce qui vous amènerait à dire que les unes sont d'une sorte, les autres de l'autre ?

A.G. : Peut-être contemporaines par la couleur ?

 

J.R. : Etes-vous autodidacte ou avez-vous suivi les Beaux-Arts ?

A.G. : Je suis autodidacte. Je fais un travail que je veux personnel, dans une recherche qui l'est également. Je dirai que c'est au spectateur de me dire dans quelle catégorie il pense que je suis. Mais j'aimerais avoir le jeu entre les deux. Pouvoir passer d'un registre à l'autre.

 

J.R. : Il est évident qu'au centre de vos préoccupations, se trouve l'espèce humaine. Et plus précisément le visage humain ?

A.G. : Oui. Je pense que le visage est très important.

 

J.R. : Pourquoi ce choix des personnages extrêmement expressifs : les uns avec leurs grands yeux ouverts sur la surprise, d'autres avec des larmes coulant sur le visage, etc. Parfois, vous conjuguez deux personnages, mais dans ce cas, l'un semble crier après l'autre !

A.G. : Il s'agit d'une communication indirecte entre deux personnes : l'homme parle à son alter, et la femme aimerait mieux qu'il lui parle. Ils ne crient pas, mais ils sont dans deux systèmes de communication parallèles.

L'autre tableau à côté s'intitule " La chasseuse de têtes " : J'avais un ami qui avait été contacté par une chasseuse de têtes. Et le repaire de cette personne était dans un petit village au bord d'un lac en Suisse. Mon ami m'avait demandé de l'accompagner pour son entretien. L'idée m'amusait. J'aimais cette image d'aller voir le repaire de cette chasseuse de têtes…

 

J.R. : Tout de même, que ce soit le personnage avec son téléphone, ou cette chasseuse de têtes, dès qu'ils sont deux, il y a entre eux un rapport de force !

A.G. : Je dirai qu'il y a même un rapport de force de un à un. La force, c'est le regard.

 

J.R. : Oui, mais si nous considérons celui qui est seul, en train de pleurer : rien sur la toile ne nous dit pourquoi il pleure.

A.G. : Mes tableaux portent en général des titres qui explicitent ce que je fais. Celui qui pleure s'intitule " Roi à oreille sensible ". En fait, suivant ce qu'on lui dit, il réagit différemment. J'avais écrit un petit texte sur lui, qui est dans le catalogue. Il est sensible aux mots et se situe dans cet univers.

 

J.R. : Il faut donc connaître le texte pour deviner l'histoire ?

A.G. : Il faut connaître le titre. Le titre est très important.

 

J.R. : Peut-on dire alors que votre démarche est littéraire plus que picturale ?

A.G. : J'ai commencé par la sculpture. Nous sommes devant une peinture. Le titre est évidemment l'apport littéraire. La trace écrite, la nomination des choses est pour moi quelque chose d'important, et que j'aimerais développer.

 

J.R. : J'allais dire, effectivement, que vos peintures ressemblent beaucoup à des sculptures, car les personnages sont très découpés, stylisés. Ils donnent l'impression d'être " à l'avant ", et non de faire partie d'un décor.

A.G. : Oui, ils sont à l'avant parce qu'ils sont les personnages principaux d'une saynète qui porte un titre.

 

J.R. : En fait, je devrais dire non pas qu'ils sont à l' " avant d'un fond ", mais qu'ils sont à l' " avant d'un non-fond ", parce que votre fond n'est jamais signifiant. Il est d'une couleur qui met en valeur vos personnages, mais il n'a pas de sens en lui-même : il ne les situe ni géographiquement, ni socialement, ni intellectuellement… C'est seulement un faire-valoir.

A.G. : Je ne suis pas tout à fait d'accord, parce que le fond dans " La chasseuse de têtes ", par exemple, est un faire-valoir, mais le fond est pour moi une intention, une ponctuation. C'est plus qu'un faire-valoir. Le tableau devant lequel nous sommes maintenant s'intitule " Regard Regard " et j'ai mis des petits yeux au fond. Ne pourrait-on pas comparer ce tableau à un point d'exclamation dans le langage, c'est-à-dire un renforcement pictural qui ferait office de point d'exclamation ? Il y a toujours une intention de ponctuation. La ponctuation est quelque chose qui m'est cher. Il y aurait une communication qui irait dans un sens, et une non-communication qui irait dans un autre sens. Il y a un renforcement du titre et de l'intention.

 

J.R. : Ces titres, dont vous me dites qu'ils sont pratiquement aussi importants que les tableaux, comment vous viennent-ils ? Viennent-ils a priori et suggèrent le tableau ? Ou l'inverse ?

A.G. : Pour certains, je " sais " qu'ils vont s'intituler de telle manière, comme " La poissonne et le téléphone ". Quant à " Regard regard ", le titre s'est imposé après le tableau. " La chasseuse de têtes " était la suite d'un fait réel. J'aimerais trouver une démarche qui passe de la terre au mot, de la peinture au mot, du mot au mot… Pour moi, les mots, l'écrit sont très importants.

 

J.R. : Et quand vous juxtaposez ainsi le tableau et le titre, que cherchez-vous : qu'ils fassent redondance ? Que l'un explique l'autre ? Qu'ils soient en opposition, etc. ?

A.G. : Ils sont très rarement en opposition. J'aime bien l'idée que le titre souligne le tableau. Est-ce qu'un tableau serait une mini scène sans le titre ? Est-ce que le visiteur entrerait dans mon univers sans le titre ? A quoi le titre fait-il penser ? Est-ce que mon monde imaginaire peut rencontrer le monde imaginaire de l'autre ? Il n'y a ni certitude ni obligation, mais peut-il y avoir une résonance ? C'est ce qui m'intéresse. Un mot, une image qui suscitent un enchaînement. Le but est de proposer une association chez le spectateur capable d'entrer dans mon monde. Une promenade imaginaire qui durerait quelques secondes. Cette association se fait ou ne se fait pas, parce que, bien sûr, certains ne peuvent pas y entrer. J'ai une petite sculpture qui s'intitule "Le Maharadja des quatre A ". Pourquoi ? Parce que c'est son titre de noblesse : il a quatre A dans son nom. Il s' " habille " de ses quatre A. J'aime ce genre de démarche. Et si quelqu'un réagit, la communication est pour moi capitale. Et j'espère que la personne peut continuer avec son monde à elle. C'est le but de ma peinture.

Entretien réalisé dans les Ecuries, à Banne, le 18 juillet 2006.

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