ANNE GRENIER , sculpteur

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Anne Grenier, ma première question sera double : Comment êtes-vous arrivée dans la mouvance de l'Art insolite ? Et comment appelez-vous vos sculptures si particulières ?

Anne Grenier : Je les appelle des armures.

Tout est insolite, naturellement, dans l'art. Mais la définition de l'Art insolite est arrivée tout bêtement : J'avais fait une immense porte, avec des miroirs, etc. Et je l'avais vendue au Conseil général de l'Ardèche. Il y a eu à ce propos un grand article dans un journal ardéchois, intitulé " Ardèche Attitude " qui se voulait à connotation moderne. Le jour de l'inauguration de ce magazine, j'avais été invitée. Là, se trouvaient " une dame qui faisait un festival d'Art singulier à Banne ", Marthe Pellegrino, bien sûr ; et un de mes amis photographe. Il nous a présentées, et elle a regardé mon travail. Elle a conclu : " Tu es une Singulière, je t'invite l'année prochaine à Banne ". C'est ainsi que je suis arrivée dans le monde Singulier. Là-bas, j'ai rencontré des gens amicaux, et je me suis sentie dans " mon " univers, par l'esprit. La diversité des œuvres et l'esprit.

 

JR. : Vous définissez vos œuvres comme des " armures "…

AG. : Oui. Ce sont mes derniers travaux. J'ai commencé par des miroirs.

 

JR. : Ce qui me semble paradoxal, dans les œuvres que vous présentez, c'est que vos miroirs font penser à des vitraux, c'est-à-dire des ornements de lieux de paix, par opposition au mot " armure " qui est guerrier !

AG. : Oui, mais ce sont des armures " gentilles " !

 

JR. : Néanmoins, vous avez choisi ce mot. Pourquoi " armure " et non pas " moulage de corps ", ou d'autres mots synonymes ?

AG. : Pourquoi " armures " ? Parce qu'elles ont des lances faites de végétaux. Ce sont des armures de protection. Ce sont des femmes. Elles sont toutes différentes, mais elles sont toutes " moi ". J'en ai une vingtaine. Chaque fois que j'en crée une, c'est comme si je créais un négatif de moi. Comme si je me moulais, comme si j'arrachais un morceau de moi.

 

JR. : En fait, c'est un dédoublement de la personnalité ?

AG. : Oui. Mais c'est moi partout. Je me reconnais chaque fois. J'assume complètement cette situation. D'ailleurs, l'intérieur est rouge, comme si je m'étais arraché un morceau de peau.

 

JR. : Il y aurait donc intérêt à les montrer devant des glaces, pour que le visiteur puisse voir les deux faces.

AG. : Oui, chez moi je les installe avec des glaces. L'installation d'aujourd'hui est un peu frustrante. Chez moi, on peut voir l'intérieur rouge, dégoulinant.

 

JR. : Ce goût-là est spécial !

AG. : Je me suis surprise moi-même en le faisant. Mais je me suis souvenue d'agissements de médecins africains où, face à une blessure, ils feignent d'enlever un morceau de peau, un doudou, etc. Cela m'a projetée dans ce travail. Et cela m'a fait beaucoup de bien de créer ces objets.

 

JR. : Vous me dites que vous avez l'impression d'arracher un morceau de vous en les créant. Et -ce que le visiteur ne voit pas- que l'intérieur est sanguinolent. Qu'est-ce qui fait, alors, que le devant soit tellement décoratif ?

AG. : Je pense que c'est comme un scalp. Mais un scalp qui fait du bien, parce qu'il me permet de me transformer. D'enlever des choses, et d'en créer de nouvelles. C'est pourquoi, en ce moment, je n'arrête pas. Je trouve sans arrêt des idées nouvelles.

 

JR. : En même temps, ce qui se trouvait sur les armures d'autrefois, et que l'on ne retrouve que sur une seule des vôtres, c'est un cache-sexe. Sur les autres, le sexe est complètement protégé. Vous avez donc voulu donner un aspect sexuel à ces œuvres ?

AG. : Oui. Tout à fait. Elles sont sexuelles. Cela se fait automatiquement. En fait, je n'ai rien à dire sur cet aspect de mon travail. Je pense que je le saurai dans quelque temps. Mais il est trop récent. Je ne travaille que depuis un an dessus. Je ne peux pas vous dire le sens profond que je voudrais leur donner.

J'ai arrêté les miroirs, mais j'ai eu envie d'en apporter un. Cela a été une période de ma vie. Mais c'est aussi moi, sexuellement. Et puis, le nid de guêpe, peut-être est-ce parce que j'ai fait trois enfants et que je ne veux plus en faire ? Le nid est mort, alors je dis que le ventre est mort. Je ne sais pas !

 

JR. : Je n'avais pas vraiment vu le nid de guêpes. Par contre, je voyais cette espèce de rat renversé entre les seins ! Vous avez réalisé un beau sein, qui s'épanouit comme un coquillage, et celui d'à côté est creusé, comme par un cancer !

AG. : C'est vrai ! Mais moi je voyais un nid dans mon cœur !

 

JR. : Il aurait donc fallu qu'il " soit " incontestablement un nid ! Parce que là, il est très angoissant, globuleux, ressemblant à un animal renversé, en plus ! Par contre, sur un autre, où vous avez réalisé comme un petit reliquaire, on n'a pas du tout la même sensation.

AG. : Oui, c'est moyenâgeux.

 

JR. : On entre presque dans l'histoire, où le soldat emportait avec lui, ses reliques…

AG. : C'est cela ! Il porte des reliques. En deux/trois mots, c'est mon univers : une civilisation retrouvée, avec des objets, des matériaux, des livres, des peignes… Un univers enfoui que l'on aurait ressorti.

 

JR. : Cette sorte de couche informe, en fourrure qui gît devant nous : c'est le repos du guerrier ?

AG. : Oui. Et c'est le casque qui va avec l'armure.

 

JR. : Oui, mais en même temps, cet objet ressemble à une peau. Comment faut-il le " lire " ?

AG. : J'ai posé mon armure. J'ai posé ma coiffe. Et c'est la paix.

 

JR. : Avec cependant un rappel de sa situation de guerrier, produit par le heaume qui est avec !

AG. : Oui. C'est un heaume. Moi je l'appelle un " casque ".

 

JR. : Il est couvert de minuscules boucliers, de pointes, etc. On pourrait presque dire que, dans votre univers, c'est la seule partie clairement guerrière, alors qu'elle est paradoxalement posée sur l'objet du repos ?

AG. : Oui. C'est une guerrière, mais au repos.

 

JR. : En conséquence, dans ce que vous appelez votre univers, vous n'avez qu'un monde féminin ?

AG. : Pour l'instant, oui !

 

JR. : J'aurais dû parler du repos de la guerrière ? L'élément masculin de l'humanité n'entre pas dans votre univers ?

AG. : Absolument pas, en effet !

 

JR. : Voilà une réponse sans ambiguïté !

AG. : En effet, c'est sans ambiguïté ! Mon monde à moi est purement féminin !

 

JR. : Y a-t-il une question à laquelle vous auriez aimé répondre, et que je n'ai pas posée ?

AG. : Oui : Pourquoi vous faites cela ?

 

JR. : La question est inattendue ! Je travaille avec vous tous parce que je m'intéresse à l'Art singulier et que je ne suis pas créatrice ! Et puisque je ne sais ni peindre, ni dessiner, ni sculpter, je me dis que l'écriture est une façon d'apporter ma participation à cette histoire. Une manière de lui créer des archives. C'est tout ce monde qui m'intéresse ! Et cette "rencontre" avec des céateurs tellement divers et leurs oeuvres !

Entretien réalisé à Miermaigne le 21 juin 2008.

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