EDWIGE GIRAUD, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Edwige Giraud, êtes-vous à Banne au titre d'artiste Singulière ? Ou d'artiste contemporaine ?

Edwige Giraud : Plutôt artiste Singulière, parce que j'ai découvert par moi-même tout ce que je fais ; je suis complètement autodidacte. A un moment difficile de ma vie, j'ai commencé à peindre. Puis, je n'ai plus arrêté, parce que c'est devenu une passion. Je travaille dix heures par jour, si je n'étais pas Singulière, peut-être que je ne le ferais pas ?

 

JR. : Vos dessins sont à l'encre ou à la peinture ?

EG. : C'est un peu tout, en fait. J'ai commencé à travailler mes dessins à l'encre. C'est devenu mon exercice de méditation, parce que, lorsque je dessine à l'encre, je ne pense à rien sauf à la musique, puisque je travaille toujours avec de la musique. Je fais mes dessins, puis je les découpe avec des ciseaux de brodeuse pour être sûre qu'ils sont parfaitement nets. Pour les tableaux, je les colle à chaud, sur bois, ou sur carton, et après, soit j'ai déjà travaillé des franges et je les colle, soit je les colle d'abord et je travaille après… De sorte que, même s'il paraît assez simpliste, chaque dessin terminé a été longuement travaillé.

 

JR. : Qu'entendez-vous par " je colle à chaud " ?

EG. : J'enduis mon dessin de colle, je la laisse un peu sécher. Puis, avec mon fer à repasser, j'appuie le dessin sur le support pour être sûre qu'il n'y ait pas de cloques, de plis, etc. Tout s'intègre bien et à la fin, l'ensemble est tout à fait lisse.

 

JR. : Vous les contrecollez, en somme. Vous venez de dire que vous dessinez les éléments et vous les découpez. Ne sachant pas comment vous procédez, j'allais vous dire : " Il me semble que chaque tableau est un ensemble de visages collés, ou de morceaux de visages accolés sur des non-fonds, c'est-à-dire sur des fonds non signifiants ".

EG. : Parfois, le fond est signifiant !

 

JR. : Entendons-nous sur le sens de " non signifiant ". Qu'entendez-vous par ce mot ?

EG. : Pour moi, c'est quand j'ai une matière bien travaillée, qui donne de la puissance à l'œuvre, en fait.

 

JR. : Ce n'est pas ce que j'entends par " non signifiant ". Pour moi, un fond " signifiant " est un fond qui situe l'œuvre : qui va la situer géographiquement (maison, etc.) ou socialement (vos personnages seraient par exemple habillés)… historiquement, etc. Non pas insignifiant, mais non signifiant !

EG. : Décidément, je trouve que les mots sont magiques. C'est une sorte d'alchimie ! C'est un jeu de les déformer :, je prends toujours cet exemple : " le chien et la niche ". " Niche " est l'anagramme de " chien " ! J'aime infiniment créer de la magie, faire passer des choses du visible vers l'invisible. Vers ce que l'on porte en soi. Mais surtout, que ce ne soit pas mortifère !

Je pense que l'art doit élever l'individu et non pas le faire souffrir. Ce que je fais, je le fais avec ce qui est en moi. Et après, que ce soit de l'art ou non, m'est absolument égal ! Je ne peux pas faire autrement, puisque je n'ai rien appris. Je réalise mes œuvres du mieux possible, du moment qu'elles me plaisent. Qu'elles plaisent ou non aux autres, n'est pas important. Mais une fois qu'elles sont terminées, c'est fini, elles ne m'appartiennent plus. C'est le spectateur qui s'approprie l'œuvre. Je l'ai faite, j'ai pris du plaisir à la faire… Mais une œuvre est comme un enfant : on ne fait pas un enfant pour soi, mais pour qu'il vive sa vie !

 

JR. : Revenons à votre fond ! S'il est non signifiant, il est par contre très élaboré…

EG. : Certains sont élaborés. D'autres, non. Tout dépend de mon humeur. Comme je travaille à l'instinct, dans l'urgence, s'il me semble bien, j'arrête le travail, sinon je continue. Tout dépend de la construction du départ. Par exemple, sur l'un d'eux, le fond est entièrement repassé à la poudre d'or, pour faire un essai : " Je vois, je ne vois pas " : Je me suis aperçue que, dans la société, les gens n'ont plus l'habitude de voir. Ils regardent, mais ils ne voient pas ! Parce que, pour voir les choses, il faut s'arrêter, se poser et les laisser venir à soi. Quand quelqu'un passe devant un arbre, il va se dire : " C'est un chêne… C'est un saule… ". Mais s'il s'asseoit devant et attend, le soleil se lève, se déplace… des transformations se produisent dans l'arbre. Or, si la personne n'est pas attentive, elle ne le verra pas !

C'est tout cela que je raconte dans ma peinture. Je ne fais ni sociologie, ni philosophie, je ne veux pas délivrer de message, mais par exemple, hier j'ai fait des photos de cailloux où je retrouve mes personnages.

 

JR. : Justement, en disant cela, vous préparez ma question suivante, qui était : qu'avez-vous contre les angles droits, qui sont complètement inexistants dans votre travail.

EG. : Je n'aime pas les carrés, je n'aime pas les angles droits ! J'aime la forme ronde parce qu'elle est limitée.

 

JR. : Mais le carré aussi !

EG. : Oui, mais il a des pointes, tandis que l'on peut caresser le rond sans être gêné aux entournures !

 

JR. : Il me semble, en outre que, quelle que soit la façon dont vous avez ou non travaillé votre fond, vos personnages y sont toujours en lévitation ?

EG. : Oui. Exactement. Ils ne sont pas dans la réalité. Ou bien, ils sont " dans l'autre réalité ", comme disait Paul Klee ou Brancusi. Ils sont dans " une autre réalité ". Peut-être sont-ils dans la quatrième dimension ? Je ne sais pas. Mais ils fuient la réalité, puisque cette réalité ne me convient pas : la réalité du tout avoir, sans rien donner. Je trouve que tout cela n'est pas moral.

Quand je travaille, je n'ai rien entre les deux oreilles, je ne pense à rien, je pars dans mon dessin comme Chaissac. Mais après, une fois que les traits sont faits, il faut que le dessin se révèle à moi. Ce n'est pas moi qui décide, le dessin s'induit lui-même. Un élément se met en place, et petit à petit, tout s'imbrique…

 

JR. : Mais alors, pourquoi la nécessité de les découper ?

EG. : Je les découpe parce que je trouve qu'ils s'intègrent mieux dans le fond.

 

JR. : Mais vous pourriez simplement voyager, vous, de l'un à l'autre : soit les associer, soit créer l'antithèse, le répondant… un autre à côté, même s'il n'y a pas de relation. Parce qu'on ne voit pas vraiment de relation entre les éléments d'un même dessin !

EG. : Mais le dessin est compact, il n'est pas découpé.

 

JR. : Mais tout à l'heure, vous m'avez dit que vous le découpiez !

EG. : Je découpe juste le tour !

 

JR. : Mais j'avais compris que vous découpiez les éléments. Et comme ils se retrouvent -comme nous l'avons dit plus haut- en suspension dans le fond, j'avais vraiment pensé que vous découpiez chaque élément !

EG. : Non non ! Je ne découpe que le tour, pour supprimer justement, les angles droits de la feuille… J'ai travaillé pendant trente ans dans la banque, alors les angles droits, le chemin droit, la discipline… je ne supporte pas du tout ! J'ai été malheureuse pendant trente ans ! Et je l'ai su dès le premier jour, où j'ai pleuré toutes les larmes de mon corps ! Je savais que je n'aurais pas dû aller là ! Mais je l'ai fait ! Et dès que j'en ai eu fini avec la banque, je me suis éclatée avec mes dessins ! Je peux donc dire que c'est " grâce à la banque " que j'ai pu les faire ! Peut-être que je ne les aurais jamais faits si je n'avais pas été si malheureuse ! Je n'aurais pas connu cette joie !

 

JR. : Si je regarde ces dessins, je vois toujours des visages, accolés, les uns absolument féroces avec de grosses dents ; d'autres doux ou au contraire sans expression…

EG. : Mais tout dépend dans quel sens vous les regardez !

 

JR. : Il est vrai que vos œuvres peuvent se regarder dans tous les sens !

Vous m'avez dit tout à l'heure : " Je n'ai rien entre les deux oreilles " : alors quand vous les faites-vous féroces, doux, etc., comment le décidez-vous ?

EG. : C'est le hasard. D'ailleurs, un de mes titres est " aléagorie " qui est la contraction de " aléa " et de " allégorie ". Je crois que tout cela est dans mes gênes, ou que cela vient de la mémoire universelle ? Parce que, lorsque les gens les regardent ils disent " c'est de l'Art aborigène ", " c'est de l'Art inuit "… C'est ceci, c'est cela ! Et quand ils me font ce genre de remarque, je me dis que, si c'est ce qu'ils ressentent, c'est que je fais partie de la mémoire universelle ! Cela est peut-être prétentieux, mais c'est ce que je ressens !

 

JR. : Et maintenant, si je vous demandais en quelques mots de résumer votre démarche, que diriez-vous ?

EG. : Ma démarche !! C'est mon gros problème, parce que je n'ai pas de démarche ! J'ai commencé à peindre, et ma démarche consiste peut-être à mettre le doigt sur l'invisible, sur la dualité ; la dualité qui est spécifique à l'être humain puisqu'il s'interroge, contrairement à l'animal. Cette dualité est ce qui ennuie le plus l'homme. Essayer de l'abolir, c'est être dans l'unité, incapable de réfléchir… Si je savais vraiment exprimer cela, je ne ferais pas du dessin, je ferais de la philosophie !

 

JR. : Cela pourrait être une bonne conclusion. Mais je voudrais tout de même vous faire remarquer que l'on trouve sur vos dessins, l'un des caractères spécifiques de l'Art brut : une répétitivité tout à fait obsessionnelle : petits points, petites étoiles, petites boules, etc. A quoi ces éléments correspondent-ils pour vous ?

EG. : En fait, ce que j'utilise le plus souvent, c'est la spirale, parce que c'est un signe que je trouve un peu ésotérique, qui me fait penser au cosmos. Après, c'est suivant l'humeur du temps. En fait, je fais ces structures intérieures, parce qu'elles donnent du relief à mes dessins. Je trouve que cela les rend beaux. Mais sinon, c'est comme cela vient ! Je m'amuse !! N'oublions pas mes trente ans d'ennui à la banque !

Entretien réalisé à Banne, dans la Maison de l'Art actuel, le 4 mai 2008.

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