GILLES LOUATRON, dit GIL, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Gil, il y a longtemps que vous peignez ?

Gil : J'ai commencé très jeune. J'ai expérimenté différentes techniques. J'ai commencé par du dessin. J'ai fait de l'aquarelle très conventionnelle. Après, j'ai travaillé sur des chantiers, j'ai donc fait des sculptures à la tronçonneuse. Puis, j'ai travaillé avec des bois flottés parce que je faisais des chantiers d'entretien de rivières. Plus tard, j'en suis venu à faire de la récupération, avec des matériaux récupérés dans des déchetteries.

 

JR. : On peut donc dire que la fonction créait l'organe ?

G. : Exactement, oui.

 

JR. : Maintenant, vous avez apparemment délaissé tout ce que vous venez d'évoquer, sauf la récupération. Peut-on dire que vous évoluez dans un monde informel, où la forme serait l'accident ?

G. : C'est au hasard des rencontres, en fonction de ce que je récupère. Et qui m'inspire plus ou moins. Je fais aussi bien des vêtements customisés avec de vieux vêtements ; que des tableaux avec des jeans ; une table basse ou un pouf récupérés dont j'ai rénové la structure pour qu'elle soit plus actuelle…

 

JR. : En somme, vous avez un jour découvert un matériau ; et à partir delà, il est devenu multi-usages.

G. : Tout à fait.

 

JR. : Artistique et artisanal ?

G. : Recyclage selon l'inspiration, pour transformer ce que j'ai récupéré en objet d'art.

 

JR. : A voir vos tableaux, il me semble que vous ne passez jamais la peinture sur le jean (puisqu'il faut dire le jean), mais que vous la jetez dessus ? De façon à obtenir un fond à la Jackson Pollock ?

G. : Oui, un peu. J'ai connu le travail de Jackson Pollock après avoir commencé ce travail. Je m'étais inscrit à la médiathèque d'Aubenas, et un jour par hasard, j'ai découvert qu'un monsieur avait fait cela bien avant moi !

Je travaille très peu avec des pinceaux. Je travaille avec des bambous. Je suis aussi collectionneur de bambous. Je prends mes cannes et je les taille d'une certaine façon. Je fais mes mélanges de peinture plus ou moins fluide de façon à obtenir le résultat que je veux, soit pour faire des projections, soit des gouttes, des coulures. Ensuite, les mélanges se font tout seuls. Comme je vais souvent à la déchetterie, je récupère des peintures acryliques, des peintures à l'huile, puis je fais des mélanges, et je laisse le travail se faire tout seul.

 

JR. : Quand vous procédez ainsi, que vos peintures, vos coulures, vos projections se mêlent, votre volonté est quand même toujours de rester dans le non signifiant ?

G. : Tout à fait, oui. Quand je faisais de l'aquarelle, je faisais du figuratif. Mais depuis, j'ai un objectif de base, qui est de travailler uniquement avec de la récupération. Je récupère donc les tissus, les peintures et les bois dans les déchetteries. Et je veux parvenir à avoir mon propre style. Je visite souvent des expositions d'artistes, et je voudrais créer quelque chose qui se démarquerait de ce que je vois.

Même chose pour ma façon de m'habiller. Je ne veux pas m'habiller avec des vêtements achetés dans le commerce, je veux porter des vêtements récupérés, travaillés à ma façon, customisés. C'est une façon de me démarquer de la société, et de faire prendre conscience aux gens qu'un objet, comme un jean par exemple, peut avoir une seconde vie.

 

JR. : Mais, cela, tous les artistes d'Art-Récup' l'ont déjà prouvé depuis bien longtemps.

G. : Tout à fait, oui.

 

JR. : Alors, le jean pour vous, a-t-il une connotation différente de ce qu'éprouvent ceux qui trouvent des vieux outils, des vieux jouets, etc. Des objets usés sur lesquels on trouve la trace du passage du temps ?

G. : C'est à peu près la même chose : il s'agit de donner une seconde vie à des objets qui ont été conçus, utilisés et abandonnés. Moi, j'ai trouvé que le jean pouvait faire une très belle toile de peintre. C'est du coton, donc une matière noble. En plus, ce n'est pas dépendant de l'industrie chimique, puisque c'est du coton teinté avec de l'indigo qui est aussi un végétal. Il reste donc assez naturel. Il y a donc moins d'impact sur l'environnement que d'acheter des produits fabriqués en usine.

 

JR. : Vous m'avez dit que vous trouviez vos peintures dans les déchetteries, donc ce sont des peintures industrielles ? Quelle est la différence entre ce que vous obtenez avec ces peintures industrielles, et ce que vous obtiendriez avec des peintures " réservées aux peintres " ?

G. : Je n'ai pas de réponse. Moi, je travaille de cette façon d'abord pour des raisons économiques. Et puis, les peintures qui sont en déchetteries vont finir dans un four, parce qu'elles seront brûlées. C'est donc une façon de recycler la matière et d'en faire des œuvres d'art qui auront une autre vie et qui pourront durer pour l'éternité.

 

JR. : Vous diriez donc que votre démarche est écologique ?

G. : " Ecologique " est un bien grand mot. C'est un mot politique que je n'aime pas Cela fait partie d'une démarche peut-être pas de protéger l'environnement, mais d'utiliser des matériaux qui, autrement, sont voués à la destruction.

 

JR. : Venons-en maintenant au détail de votre travail. Vous m'avez dit : " Ce que je mets sur le tableau est fonction de ce que j'ai récupéré ". J'ai vu une petite tête de mouton, une fermeture éclair, divers objets… Mais par moments, vous ajoutez tout de même un dessin qui, par exemple, peut représenter une fusée…

G. : Un objet spatial qui se promène dans une galaxie, dans un univers… avec un petit Martien qui le regarde…

 

JR. : Quand vous placez un élément figuratif sur ce fond complètement abstrait, vous créez ce faisant une nouvelle connotation. Par exemple, vous me dites que vous vous promenez dans une galaxie. Et, effectivement, l'objet que vous avez collé a bien généré cette connotation. Mais quand vous mettez une tête de mouton au milieu de votre peinture, qu'est-ce qu'elle apporte ?

G. : C'est pour mettre ma propre marque. Créer mon style à moi, en faisant des associations inattendues. Peindre sur du jean, bien que d'autres artistes le fassent également. Mais ensuite mettre ma petite touche finale. Par exemple, j'ai eu l'occasion de récupérer des peluches, j'ai trouvé sympathique de les mettre…

 

JR. : Mais vous ne répondez pas à ma question. Ce que vous m'avez répondu est d'ordre pratique. Autant je peux comprendre la connotation apportée par un engin spatial, autant je me demande ce que cette tête de mouton apporte au milieu de cette toile ?

G. : Une petite touche de fantaisie.

 

JR. : Vous semblez être assez troublé par le désir d'être original. Est-ce donc que vous ne vous sentez pas original par rapport à d'autres artistes ?

G. : Si, plus ou moins. Mais j'essaie de faire ressortir quelque chose qui me soit personnel. Si je regarde l'ensemble de l'exposition, j'aimerais que ce que je fais soit différent.

 

JR. : C'est différent. Ne serait-ce que par le côté récurrent des gris parmi des créations généralement très colorées. Puisque, à part un ou deux tableaux, la dominante est le gris un peu bleuté.

Ce gris fait partie des projections ? Ou vous l'ajoutez après les projections ?

G. : Soit je l'utilise en final, pour rehausser le tableau. Soit je l'utilise en fond. Tout dépend de la matière dont je dispose, de l'état de conservation des peintures que je récupère.

 

JR. : Sur d'autres tableaux, il me semble que vous n'avez rien ajouté, mais vous avez plaqué des parties plus géométriques : un rond, un rectangle… Est-ce pour ajouter un peu d'ordre dans le désordre cosmique que vous avez créé ? Ou sinon, quel est le but ?

G. : Quand je commence à travailler, je dois fabriquer ma toile. Je pars d'une planche, et dessus, je fais mon propre support. Certains jours, j'ai envie de faire un travail de patchwork, fixer ensemble plusieurs morceaux de jeans que je trouve intéressants. D'autres fois, j'ai surtout envie de faire de la peinture, donc j'utilise un morceau de jean entier pour faire la toile. Tout dépend de l'humeur du moment : soit j'ai envie de passer plus de temps à faire un travail de fond, et la peinture est plus ou moins secondaire. Soit j'ai envie de peindre et je fais ma toile plus rapidement.

 

JR. : Donc, les morceaux que je viens d'évoquer sont des collages ?

G. : Ils sont agrafés. C'est la seule entorse que je fais à mes tableaux, car je suis obligé d'acheter les agrafes.

 

JR. : Le collage ne serait donc pas équivalent ? Qu'est-ce que les agrafes ajoutent par rapport à la colle ?

G. : Je trouve que l'emploi de colle n'est pas très écologique. On rentre encore dans le système de l'industrie. Alors que les agrafes sont un matériau noble puisqu'elles sont en fer, et il y a moins d'impact sur l'environnement. Et puis, c'est une solution de facilité, et pour les toiles elles conviennent très bien. Par contre, sur les vêtements, les morceaux sont cousus avec du fil de coton.

 

JR. : Au milieu des toiles conçues dans le gris que nous venons d'évoquer, vous avez deux toiles d'un orange explosif ! Et au milieu de l'un d'eux, vous avez collé un personnage coupé par une ligne horizontale. Mais vous avez gardé la tête entière. Et, tout autour, nous dirion, si nous avions un dessin d'enfant, que ce serait un soleil. Qu'avez-vous voulu exprimer avec cette tête au milieu d'une sorte d'enfer de couleur très violente ?

G. : Le trait qui est au milieu est la couture. Après, le dessin est plus ou moins figuratif selon mon humeur. C'est chaque fois une expérience nouvelle. Par moment, je fais des dessins abstraits où le résultat final n'est pas très important pour moi ; d'autres fois j'ai envie de faire des choses plus représentatives.

 

JR. : Quels sont vos projets ?

G. : En ce moment, je travaille sur des vêtements. Après, je vais travailler sur des meubles, toujours dans l'esprit de récupération. Tout sera fonction des " rencontres " que je ferai par rapport aux déchets que les gens jetteront à la déchetterie ! Et qui deviendront -très important pour moi- des pièces uniques.

Cet entretien a été réalisé à BANNE, au Festival d'Art singulier, Art d'aujourd'hui ", le 16 juillet 2009.

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