BLANDINE GAULT, peintre.

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Blandine Gault, pensez-vous être à Banne en tant qu'artiste Singulière ? Ou en tant qu'artiste contemporaine ?

Blandine Gault : Plutôt artiste hors-les-normes…

 

JR. : C'est-à-dire synonyme de " Singulière " !

BG. : Oui, mais l'artiste Singulière est aussi contemporaine !

 

JR. : Bien sûr !

BG. : Je travaille avec des matériaux pour lesquels j'ai créé ma propre technique. J'ai commencé à créer suite à un passage en psychiatrie, parce que je suis bipolaire. J'ai été encouragée par mon psychanalyste, j'ai voulu exister au-delà de tout ce qui m'arrivait. Je trouve que c'est une attitude tout à fait singulière.

 

JR. : Tout à fait. Mais qu'entendez-vous exactement par " bipolaire " ?

BG. : C'est le nouveau nom pour les maniaco-dépressifs.

 

JR. : Nous entrons donc dans un parcours tout à fait dramatique !

Avant d'entrer dans le détail de votre création, pouvez-vous me dire ce qu'elle vous apporte, parce que, si je vous comprends bien, c'est de l'Art-thérapie, en fait ?

BG. : Oui, mais en même temps, je me fais plaisir en créant. Je produis beaucoup. Et en créant, j'ai le sentiment d'Exister avec un " E " majuscule. Ma vie a trouvé un sens. Et je trouve important de savoir pourquoi on est là, d'avancer dans la vie.

 

JR. : Ces petits personnages sont constitués d'éléments récupérés, et de petits éléments que vous avez découpés. Peut-on, chaque fois, dire que ce sont des autoportraits ?

BG. : Oui. C'est autobiographique.

 

JR. : Pourtant, vous n'êtes pas vraiment brune, mais tous vos personnages le sont, sauf une blondinette, à une extrémité de votre présentation ! Mais tous ont très peu de cheveux !

BG. : Je n'aime pas les cheveux, je n'aime pas les poils non plus : c'est une question d'esthétique.

 

JR. : Vous liquidez donc le problème le plus vite possible !

BG. : C'est autobiographique. Moi, j'ai les cheveux courts, ils sont donc pareils. En fait, ce qui s'est passé, c'est qu'en me promenant dans les déchetteries, je me suis identifiée aux ordures. Quand je me suis rendue compte que j'étais bipolaire, je me suis dit que, moi aussi, je suis une ordure !

 

JR. : Mais vous vous dévalorisez complètement !

BG. : Oui, mais je l'ai vécu ainsi. Je me suis dit que j'allais m'identifier aux personnages que je crée avec ces ordures, et en même temps je vais me créer une existence d'artiste.

 

JR. : Chaque fois que vous allez dans une décharge, vous vous assimilez à ce que vous y trouvez ?

BG. : A chaque personnage fait avec ces déchets. Il y a une sorte de dépersonnalisation, et je me retrouve dans ces personnages. C'est chaque fois moi qui me reconstruis à travers mes personnages.

 

JR. : Lesquels ont tous de grands yeux, largement ouverts sur la vie. Mais pas des yeux dramatiques ou hallucinés.

BG. : Non, parce qu'en fait je suis de tempérament gai. Et puis, je suis tellement heureuse de créer que je le transmets à mes personnages.

 

JR. : Par ailleurs, ils sont tous coquets. Ils ont de beaux costumes !

BG. : Oui. Avant de " disjoncter " la première fois, je faisais des études de stylisme. Je m'intéresse donc beaucoup aux costumes.

 

JR. : Je vois que sur certains vous avez ajouté des cauris. Est-ce un problème relationnel avec l'Afrique ? L'idée de la Terre-Mère ?

BG. : Non. Mais je les trouve beaux. Je ne suis jamais allée en Afrique, je ne sens rien de ce côté-là.

 

JR. : Ils sont donc uniquement décoratifs, uniquement esthétique ?

BG. : Oui.

 

JR. : Vos personnages ont également tous la bouche ouverte, ou un peu bée, ou largement fendue… : que disent-ils ?

BG. : Ils sourient, ils rêvent, ils dansent… Ils disent que je suis bipolaire mais que tout va bien.

 

JR. : Ils vous ont donc bien aidée, la thérapie a parfaitement fonctionné !

Et quand vous faites des couples, sont-ils toujours autobiographiques ? A les voir, ils sont tous parfaitement heureux !

BG. : Oui, c'est toujours autobiographique. Il y a eu des moments moins heureux, mais ces moments-là sont heureux. J'aime bien travailler sur le thème de l'amour. Il y a des liens qui apparaissent. C'est complexe, et cela me plaît.

 

JR. : Quand vous créez, vous oubliez donc votre bipolarité et vous êtes une artiste heureuse ?

BG. : Oui, tout à fait.

 

JR. : La femme a des problèmes, mais l'artiste est heureuse ?

BG. : Non, cela dépasse cette dualité. Pour moi, cela a été un hymne à la vie, de créer ces poupées, parce qu'elles m'ont permis de dépasser ce qui, à la base, aurait pu gâcher ma vie ! C'est pour moi une richesse.

 

JR. : Vous venez de les appeler " poupées " au lieu de dire des " personnages ".

BG. : Oui. Ce sont des poupées.

 

JR. : Pourquoi ? Auriez-vous été privée de poupées, lorsque vous étiez enfant ?

BG. : Non pas du tout. D'ailleurs, je ne jouais pas à la poupée ! Il y a un côté ludique qui me plaît dans le mot " poupée ".

 

JR. : C'est amusant. Je ne sais pas si vous connaissez l'œuvre de Simone Le Carré-Galimard ? Elle est morte maintenant. Mais ses poupées sont à la Fabuloserie. Quand elle était petite, ses parents appartenaient à une secte où les enfants n'avaient pas le droit de jouer. Et quand, beaucoup plus tard, elle s'est mise à créer, à près de soixante ans, elle disait : " Enfin, je joue à la poupée ". Et vous reprenez l'expression.

BG. : Non. Parce que je crée. En même temps, il y a un côté ludique à créer ces poupées. Je m'amuse, je choisis les matériaux, je fais des assemblages. Je suis comblée. Le terme de " poupée " correspond à ce que je vis pendant la création.

 

JR. : Une question un peu personnelle : Votre psychanalyste est-il au courant de votre création ?

BG. : Oui. Il m'encourage. Souvent, j'arrive dans son cabinet avec une poupée sous le bras, ou un galet.

Au fait, nous n'avons pas parlé de mes galets peints ! Je les ai appelés des éléments de ma vie que j'ai reconstitués. Parce que j'ai de nouveau " disjoncté " l'an dernier, et il a encore fallu que je remonte la pente. Chaque fois, je travaille sur des matériaux durs.

 

JR. : En même temps, dans l'idée du galet, il y a l'idée de la pierre qui a roulé, qui a connu des passages difficiles

BG. : Qui a une histoire.

 

JR. : Qui a trouvé un ancrage, puisque la voilà arrivée sur la plage et qu'elle n'en bougera plus ! Sauf si quelqu'un vient la chercher et l'emporte pour peindre dessus !

BG. : Oui, elle s'est posée !

Entretien réalisé dans la Grotte du Roure, à Banne, le 4 mai 2008.

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