LE MONDE EN DENTELLE DE LOUISE GATTET, peintre

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Louise Gattet aime les chiens, les chats, les gens et les dentelles ; et parfois, comme un clin d'œil inattendu dans son petit monde intimiste, elle donne un grand coup de ballon à une équipe de football sagement alignée autour de sa coupe du monde ! A part cette petite incursion dans un milieu qui ne la concerne habituellement pas trop, sauf peut-être par un soupçon de provocation, elle est profondément ancrée dans une vie apparemment feutrée et confortable, elle en "décrit" depuis des années les variantes ; les peint sur des panneaux de bois dont la dureté "répond" mieux que la toile, à l'exploration de ses pinceaux !

Comme tous les créateurs, appartenant sans qu'ils en aient forcément conscience, mais sans ambiguïté en ce qui concerne son oeuvre, à la famille à la fois si ressemblante et tellement multiforme de l'Art naïf, Louise Gattet s'appuie sur la réalité, évoquant Soeur Frédérique qui l'a élevée après la mort de ses parents ; le petit âne qui l'emmenait dans sa minuscule charrette au long des prairies émaillées de fleurs ; le Goûter sur le balcon ; etc. Mais elle remodèle cette réalité à l'aune de son imaginaire, la reconstruit afin de privilégier un équilibre facilité par une grande maîtrise picturale acquise au fil des oeuvres ; de générer sur le tableau, une harmonie, une impression forte qui, chaque fois, exercent sur le spectateur leur charme inimitable.

Par ailleurs, à son quotidien villageois, cette autodidacte inclut la culture qu'elle s'est voulue. Et les maîtres évoqués n'auraient pas rougi de cette émule talentueuse : la danseuse au repos, mains dans le dos, debout paradoxalement tout près de l'abbé en prière avec La Communiante, tient la pose comme celles des études de Degas ; le velours moiré, rebrodé de fleurs du maître de maison, dans Hommage à l'Ancien, témoigne du grand intérêt de l'artiste pour l'élégance de la forme, la recherche du détail individuel caractéristiques de Van Eyck. Et dans Le temps des cerises, la femme lascivement allongée a, pour voiler sa nudité simplement remplacé la main de la Maja desnuda de Goya ou de l'Olympia de Manet par une étroite bande de dentelle... Néanmoins, malgré les référents qui semblent la rassurer, la démarche de Louise Gattet est éminemment personnelle ! Car elle est elle-même passée maîtresse dans l'art de la broderie, des dentelles tellement arachnéennes que les dessins de la robe se voient sous la pèlerine des dames, le paysage extérieur à travers les rideaux ! Maîtresse dans l'art des velours, aussi, travail infiniment précieux, fait de minuscules points si serrés qu'ils donnent envie de poser la main sur les jeux de brillances et de matités ainsi créés. Sans oublier les carrelages, bellement raides et symétriques ; ou le cannage des chaises des Femmes à la plage, abritées derrière des rochers empilés comme des dominos. Et surtout le pelage des animaux, exécuté à coups d'infimes touches de pinceaux qui plissent les bourrelets des dogues, font pendre les fanons du taureau, briller le poil lustré des chats et les yeux de l'ours empaillé tenant dans ses bras une corbeille de raisins !

Ainsi, l'oeuvre de Louise Gattet, si précise dans ses descriptions d'intérieurs petit-bourgeois silencieux et mystiques, de scènes agrestes ou jardinières… sert-elle de révélateur de valeurs culturelles un peu périmées peut-être, mais profondément authentiques. Véritables contes en images, ses tableaux sont des "témoins" saisissants de ses préoccupations, ses souvenirs, ses fantasmes, ses impulsions créatrices... traités avec humour et poésie, naïveté et ingéniosité... Et parce qu'elle les peint sans souci de perspective conventionnelle, mobiliers, animaux et individus se situent toujours sur des plans uniques, les protagonistes ne se regardant jamais ! Mais fixant leurs yeux rieurs ou tristes, étonnés ou indifférents, droit dans ceux du visiteur !

Lequel repart, après un moment de nostalgie devant ces images surannées, la tête pleine de ses propres souvenirs réveillés par le véritable travail ethnologique réalisé par cette artiste.

Jeanine Rivais.

Ce texte a été publié dans le N° 63 d'octobre 1998, et dans le N° 72 de Février 2003 du BULLETIN DE L'ASSOCIATION LES AMIS DE FRANCOIS OZENDA.

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