ERIC GANDIT, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Eric Gandit, à quel titre êtes-vous à Banne ? Artiste " Singulier " ? Ou " artiste contemporain " ?

Eric Gandit : Je n'ai rien de ce qu'on appelle " Singulier " dans mon travail. Je suis donc plutôt ici à titre contemporain.

 

JR. : Dites-vous que vous êtes abstrait ? Ou êtes-vous dans un figuratif bien " géré " ?

EG. : Je dirai plutôt que je suis abstrait. De toutes façons, c'est un travail sur la matière. Il s'agit pour moi de réfléchir sur la décomposition de la matière, sur sa transformation. L'idée est que rien n'est immuable, que tout se transforme. Et j'essaie de traduire cela sur un support. Mon thème de travail est l'impermanence. La non-permanence des êtres et des choses.

 

JR. : N'est-ce pas, alors, un paradoxe, d'avoir choisi des couleurs de terre qui, par définition, sont immuables, pour traduire cette idée ?

EG. : Non, parce que la terre comme les êtres, sont impermanents. Tout naît, vit, se transforme et finalement meurt. Pour peut-être renaître ! Tout est en permanente transformation, y compris la terre. C'est une certitude qui me porte, qui me stimule dans mon travail. Penser que tout est en perpétuelle transformation, que rien n'est immuable, me procure également beaucoup de joie. A la fois un sentiment de joie, mais aussi de liberté.

 

 

JR. : Il me semble que, dans ce que vous avez apporté, il y a plusieurs étapes : celle où vous êtes dans une phase apparition / disparition. Et celle où vous êtes complètement à l'état de magma ?

EG. : Oui, effectivement. L'état de magma est quelque chose que j'ai réalisé avant ce que vous appelez apparition / disparition.

 

JR. : Je ressens ainsi votre progression. Mais peut-être la définissez-vous autrement ?

EG. : Je pense que c'est assez bien défini. Pour moi, c'est une suite, une suite logique : l'idée de magma indique bien celle de transformation. Et l'autre évoque pour moi des vieux murs, ce qui est aussi, évidemment, appelé à disparaître. Car, si dans la forme, cela diffère un peu, sur le fond, c'est la même chose.

 

JR. : Vous m'avez dit que vous éprouviez beaucoup de bonheur à l'idée que tout naît, se transforme et meurt. Ce travail est-il une thérapie, pour vous ? Ou autre chose ?

EG. : C'est plus, comme je l'ai déjà dit, une tentative à un moment donné, d'appliquer sur un support, une sorte d'analyse. Peut-on appeler cette démarche une thérapie ? Je ne le pense pas. C'est surtout concrétiser des questions, des questionnements. Pour moi, cela se traduit par un travail à plat qui est la toile. Pour d'autres, ce sera autre chose ! En tout cas, cela me procure effectivement un sentiment de liberté totale.

 

JR. : Quand je regarde les tableaux à notre droite, je vois une écriture disposée comme une écriture chinoise ; un personnage grossièrement buriné, mais personnage tout de même ; et des géométries que je ne saurais expliquer. Quelle progression voyez-vous entre elles : sont-elles liées ? Sont-elles indépendantes ?

EG. : Pour moi, il n'y a aucune idée de personnage dans la toile, là où vous en voyez un : c'est l'idée que les formes naissent, s'imbriquent, mais disparaissent aussi. Tout est forme. Les formes naissent et disparaissent aussi vite qu'elles sont apparues. On perçoit des formes, mais elles ne sont pas immuables.

 

JR. : Tout de même, les six tableaux que nous évoquons sont structurés, ils n'ont rien de magmatique comme les premiers que nous avons évoqués. Il me semble que ce travail-là, est différent, bien que vous me disiez qu'il est dans le même esprit que les premiers. Dans les premiers, je vois bien le geste. Le geste d'empêcher que la matière prenne forme. De lui " supprimer " toute forme. Alors que, dans l'autre série, vous " donnez " des formes.

EG. : Je donne des formes, effectivement. Mais des formes qui, dans ma tête, restent très abstraites. A aucun moment, je ne suis tenté de faire des formes figuratives. Pour vous, ce sont des écritures chinoises, pour moi ce sont plutôt des traces.

 

JR. : Mais structurées.

EG. : Oui, structurées. Un peu comme une énigme à résoudre, qui nous ramène vers l'idée de l'impermanence de toutes choses.

 

JR. : Par ailleurs, je n'arrive pas à expliquer celui où vous avez mis des flèches ? Vous créez une structure enfermante, et vous ajoutez des flèches qui semblent indiquer quelque chose d'important, puisqu'elles vont toutes trois vers un même point.

EG. : J'aime l'idée, quand je réfléchis, que la matière est en perpétuelle transformation, elle évoque pour moi des particules, l'atome… des choses que l'on imagine, qui sont infiniment petites. Pour moi, les flèches représentent le mouvement. Donc effectivement, elles partent dans le même sens, dans cet espace fermé. Qui, finalement, n'est pas aussi fermé qu'il en a l'air… En tout cas, c'est ma démarche.

 

JR. : Ce qui me pose problème, en fait, c'est que par moments, vous jouez au démiurge ; et par moments, vous êtes impuissant devant la matière ! C'est-à-dire que sur les unes, vous vous créez des repères. Sur les autres, vous n'en avez aucun. Ce qui me semble paradoxal. Même si vous me dites que l'une vous amène à l'autre.

EG. : Mais j'ai travaillé dans l'autre sens !

 

JR. : Donc, alors que vous me disiez prendre un plaisir extrême, vous étiez au désespoir, perdu dans la matière, et vous en êtes venu à la structurer !

EG. : C'est bien possible ! Mais en même temps, j'aime l'idée de structurer pour déstructurer après ! Je crois que cela fait partie d'étapes de recherche. Assurément, aujourd'hui, je ne suis plus dans une étape où j'ai envie de structurer !

 

JR. : Vous avez en outre, une série de toiles, où vous avez créé des strates et des formes pseudo géométriques (losanges, pyramides…) Est-ce encore une autre étape ?

EG. : Non, pas du tout. C'est toujours dans la continuité. Certes, on ne peut pas nier l'aspect esthétique, esthétisant, mais il n'y a pas de recherche pour représenter des formes précises.

 

JR. : On pourrait donc dire que vous avez tantôt l'impossible, tantôt l'aléatoire, ailleurs, la structuration ?

EG. : On peut le dire ! Je pense que ce n'est pas faux de le dire. Mais sur le fond, c'est toujours l'idée que tout est en mouvement. Et même si cela " paraît " structuré, c'est tout de même beaucoup plus libre. Et, si en voyant ce genre de tableau, cela nous amène à réfléchir sur l'impermanence, pour moi c'est gagné. C'est vraiment ce qui m'anime ! Tenter de partager cette idée avec d'autres. Penser que rien n'est figé sinon ce serait mort. Il n'y aurait rien de vivant. Donc, lorsque ceci est compris de manière intellectuelle, mais expérimenté au quotidien, et que je peux le partager à travers un support, cela vaut la peine de continuer, et d'en parler.

Entretien réalisé à Banne le 1er mai 2008.

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