LAURENCE GALAND, peintre et sculpteur

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Laurence Galand, sommes-nous dans le monde de l'enfance ? Dans le monde du conte ?

Laurence Galand : Pas du tout ! Mes tableaux sont inspirés par ce que je lis ou ce que je vis!

 

JR. : Dans ce cas, quelles sont vos lectures ?

LG. : J'aime beaucoup une auteure américaine, Zora Neale Hurston. Cette femme m'a, par exemple, inspiré le tableau " Le parfum du monde ". Je suis peintre et sculpteur. J'ai commencé par la peinture. Et à un moment, j'ai eu peur de ne plus pouvoir peindre. Dans un sens, c'est pour continuer de peindre que je me suis mise à sculpter. Les livres de Zora Neale Hurston me touchent énormément, comme l'a fait aussi le film " La vie des autres " qui m'a inspiré un autre tableau. Dans mes peintures, je mélange des couleurs et des phrases. Dans chacun de mes tableaux, les mots sont découpés comme des lettres anonymes, dans des cartons d'emballages, ou tout ce qui me tombe sous la main…

 

JR. : Mais dans certains tableaux, vos personnages semblent être autour d'une table, par exemple ; dans un lieu où ils sont en train de discuter. Or, dans " Juste au milieu des oiseaux", tous vos personnages ont l'air d'être en morceaux. Que leur est-il arrivé ?

LG. : En fait, je pense qu'ils sont sur une place, peut-être cherchent-ils leur place ? Ils sont aériens, bousculés, emportés par l'air du temps comme des papillons.

 

JR. : Mais vous dites "au milieu des oiseaux " ! ?

LG. : Il y a trois oiseaux !

 

JR. : Ce qui les rend difficiles à percevoir immédiatement, c'est qu'ils ont de très grands cous ! Et l'un d'eux est complètement inversé.

LG. : Peut-être est-ce à cause de l'importance de cette difficulté dans la vie à trouver le mot " Juste " !!!

JR. : Il faudrait revenir à cette femme écrivain dont vous dites qu'elle vous a si fort influencée. Qu'écrit-elle ?

LG. : Sa vie, le quotidien du sud des Etats-Unis au début du siècle dernier. C'était une très grande féministe. Son écriture est vraiment superbe ! Elle était noire et a énormément marqué d'autres auteures comme Alice Walker et Toni Morrisson. En parlant des gens qui ont une force en eux, elle dit de ceux-ci qu'ils écrasent " sous leurs pieds le parfum du monde ". J'ai repris pour mon titre " Le parfum du monde ". Et j'ai écrit ce titre sur mon tableau, parce que pour moi, c'est ainsi lorsque les gens ont de la force !

 

JR. : A côté, vous avez " Sonate pour un homme bon".

LG. : Celui-là m'a été inspiré par le film " La vie des autres ". C'est l'histoire d'un agent de la Stasi qui a installé une écoute téléphonique chez un couple dont l'homme est metteur en scène et la femme actrice. Un jour, il entend une sonate intitulée " Sonate pour un homme bon ". Et cette œuvre le bouleverse au point de changer complètement sa vie. Ce tableau reprend donc les personnages du film. J'ai vu ce film, je suis rentrée chez moi, j'ai fait ce tableau.

 

JR. : Qu'est-ce qui vous a choquée dans le fait que j'aie pensé rattacher vos tableaux au monde du conte ?

LG. : Cela ne m'a pas vraiment choquée. Mais pour moi, mes tableaux n'ont absolument rien d'enfantin.

 

JR. : Pourtant, les couleurs sont infiniment tendres. On pourrait dire juvéniles. Et puis, tous vos fonds sont bleus, avec les motifs conçus dans des couleurs proches ou complémentaires… L'ensemble vibre à un point que chaque tableau est extrêmement vivant. Et chaque tableau vibre par rapport aux autres.

LG. : Oui, il est vrai que le choc des couleurs est important Et il génère les réactions des visiteurs.

D'autant que les sujets que j'aborde ont souvent une relation avec la vie quotidienne. Comme dans " Libérez les caissières ", où on les voit obsédées par les code-barres, qui défilent devant elles sur le tapis roulant. Et des personnages au-dessus d'elles en train de les houspiller…

 

JR. : Des clientes ?

LG. : Oui. Et ce qui m'intéresse, c'est la révolte de ces caissières et la réaction de ces clientes affolées de ce qui se passe.

 

JR. : On peut donc dire que, dans sa quotidienneté, ce tableau est très militant. Pourquoi le besoin d'avoir tellement stylisé ces femmes ?

LG. : Cette façon de procéder me sert à exprimer ma révolte. Mon désaccord avec la société. Il en va de même avec celui sur " L'ADN ". Tout cela me touche beaucoup. Ces tableaux confirment ma manière de penser. Ce n'est pas du tout par hasard, ni par jeu que j'aborde ces sujets.

 

JR. : J'ai bien compris votre démarche. Mais ce tableau est très puissant, j'aurais donc pensé que vous auriez rendu vos personnages presque réalistes. Et non stylisés comme vous l'avez fait. Finalement, ils pourraient presque se retrouver dans une bande dessinée.

LG. : Je ne pourrai pas expliquer pourquoi j'ai procédé ainsi ? Simplement, à un moment donné, cela me convenait.

 

JR. : D'autres encore, sont plus intimistes. Vous n'avez que deux, trois personnages… L'un fait une confidence à un autre… Nous sommes moins dans la manifestation de lutte quotidienne, davantage dans l'intimité.

LG. : Oui, en effet. Pour moi, ce tableau représente l'adolescence. Peut-être des parents en train de parler de leurs enfants ? Tout cela a été confronté à ma propre réalité.

 

JR. : J'ai l'impression que dans cette série, vous avez plus " cocooné " vos personnages. Le vêtement est plus sophistiqué. Les cheveux plus travaillés. Et puis les fonds ne sont plus bleus. Ils sont d'autres couleurs très claires. Et finalement, au lieu de faire vibrer les personnages, ils les rendent plus évidents.

LG. : J'aime bien cette vision de ma peinture. J'aime ce que disent les visiteurs qui ont toujours des idées différentes.

Pour moi, c'est une manière de raconter une histoire. Et le fait que les œuvres soient encadrées crée une sorte de fenêtre. Vous avez parlé de bande dessinée, et cela me convient tout à fait.

 

JR. : Là, je dirai " le tableau dans le tableau ". Et cela nous amène à vos fonds qui sont toujours non signifiants. Ce sont des non-fonds. Et ce sont les couleurs éclatantes dans cet espace limité qui créent cette impression de cocon.

LG. : A mon avis, le cadre sert à attirer l'attention sur des moments précis dont je suis en train de parler.

 

JR. : A ceci près que les fonds sont des motifs géométriques, des formes symétriques… Ne donnant aucun définition de vos personnages. Lesquels sont atemporels, sans définition sociale, historique, géographique… C'est d'ailleurs ce qui m'a fait parler, au début, de votre possible appartenance au conte. Parce qu'un conte est de toujours. Finalement, même si vous situez vos " histoires " au quotidien, on a tout de même l'impression d'être dans un monde un peu magique, onirique.

LG. : Oui, à les regarder dans un univers différent, ils me donnent la même impression.

 

JR. : Parlons des sculptures. Autant votre travail de peinture est sophistiqué, léché, au point de bien vous imaginer le nez collé sur votre toile, autant les sculptures sont " taillées à coups de serpe " !

LG. : Oui.

 

JR. : L'une d'elles dont le personnage est enchaîné représente-t-elle un soldat ?

LG. : Je l'ai intitulée " La fuite ". Je ne sais pas si c'est un soldat. Mais je sens fortement quelqu'un qui s'en va violemment.

 

JR. : Son costume me laisse penser que ce peut être un soldat. C'est une racine ?

LG. : Oui. Sur laquelle j'ai fait des collages, des amalgames. En fait, je peux tenir le tout avec du papier encollé que je recouvre de tissu… C'est un ensemble de colle, de papier, etc.

 

JR. : Ces sculptures me semblent complètement différentes les unes des autres. Les sujets abordés et la facture sont différents. Et de nouveau, à partir du plus petit, je reviens à l'idée de personnage de bande dessinée.

LG. : Oui, c'est mon petit dernier. En fait, il n'est même pas terminé. Je suis en train de réaliser cette sculpture en ce moment, et elle me plaît beaucoup. Elle est dans le même esprit que les peintures. J'ai peint récemment des portes immenses pour une exposition. Et c'est à peu près le même travail, avec des matériaux similaires.

 JR. : En tout cas, il a bien les pieds sur terre !

Entretien réalisé à Miermaigne le 21 juin 2008.

 

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