ALLA GADYEV, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Pensez-vous être à Banne au titre d'artiste Singulière ? Ou d'artiste contemporaine ?

Alla Gadyev : Je ne sais pas ? Ce que je sais, c'est que je me sens bien entourée, ici, que je me sens dans " ma famille ". Mais je ne sais vraiment pas me définir ?

 

JR. : Etes-vous autodidacte ? Ou avez-vous suivi des études d'art ?

AG. : J'ai fait mes études avec mes maîtres. Des cours particuliers. Pas ici, cela se passait en Lettonie. Mais j'ai appris une foule de choses par moi-même : je suis donc plutôt autodidacte.

 

JR. : Vous êtes donc d'origine slave ? Russe, même ?

AG. : Tout à fait russe !

 

JR. : Pensez-vous avoir apporté avec vous une partie de votre folklore ? Ou diriez-vous que vous avez créé seule votre monde si particulier en " oubliant " vos racines ?

AG. : Dans notre pays, il fait sombre, il n'y a jamais de soleil. Il est impossible de saisir des nuances de la lumière. Quand je suis arrivée en France d'abord, puis en Ardèche, j'ai découvert la beauté des couleurs. C'est devenu pour moi un vrai paradis. C'est ici que j'ai commencé à véritablement colorer mon travail.

 

JR. : Il y a longtemps que vous vivez en France ? Et est-il indiscret de vous demander pourquoi vous êtes venue ?

AG. : Il y a sept ans. Mon mari et moi sommes venus pour changer de vie, avoir une vie meilleure, et élever nos enfants comme il faut.

 

JR. : Vous êtes dans un monde qui bascule vers le fantasmatique, sans jamais de réalité. Sauf parfois un petit rappel, comme des fenêtres… Mais dans l'ensemble, on pourrait dire que vous vivez dans le monde du Magicien d'Oz ?

AG. : On peut dire cela ! Mon monde naît au bout de mon crayon, je n'arrive pas à contrôler ce flux. Je suis incapable de le canaliser, de recommencer quelque chose que j'ai déjà fait. En fait, je ne sais pas trop expliquer ce qui se passe en moi. Je suis une femme très simple ; je fais des choses qui, pour moi, sont belles. Et j'ai envie de montrer ce que je sais faire.

 

JR. : Vous êtes peut-être une femme très simple ? Mais votre peinture n'est pas une peinture très simple ! Parfois il est difficile de déterminer vos constructions ? Devant nous, s'agit-il d'une tortue ? D'une maison vue de dessus ? Est-ce que ce sont des jambes qui dépassent ? Impossible d'analyser tout cela !

AG. : D'abord, je fais mes croquis en noir et blanc, puis je les regarde, et je me demande ce que j'ai fait ? Je vois une maison, des petites choses, un gramophone… A partir de ce que j'ai l'impression d'avoir dessiné. Et je pars en couleurs… Puis, je laisse aux gens la possibilité de découvrir ce que leur souffle leur imagination.

 

JR. : Nous sommes tout de même dans le monde du jeu. Un monde où tout est cul par-dessus tête ! Par exemple, sur un de vos tableaux, on ne voit que les jambes en l'air d'une petite fille (du moins suppose-t-on qu'il s'agit d'une petite fille ?). Mais peut-on dire qu'elle est dans l'eau ? Devant l'eau ? Devant une forêt qui serait bleue ? En fait, il y a de multiples alternatives, dans votre travail.

AG. : Oui. Il faut que les gens devinent ce que c'est pour eux ? Certains m'ont suggéré de faire la partie manquante ! Mais j'aime un peu d'énigme, de mystère. Je n'explique ce que, moi, je vois, que si vraiment quelqu'un ne comprend pas ! Mais parfois, des gens me suggèrent des idées que je n'avais jamais vues dans mes tableaux !

 

JR. : Certes, certains sont parfaitement lisibles. Mais pour d'autres, comment choisir lorsqu'une tête ressemble à celle d'un poisson, mais qu'il s'agit d'un oiseau ? Disons, une " femme/oiseau ". Un autre est construit exactement comme certains tableaux yougoslaves de l'Ecole de Hlebine ! Et c'est cela qui me fait penser que, consciemment ou non, vos racines sont parfois présentes ? Par ailleurs, d'autres me font penser aux feuilles d'éphémérides d'autrefois, lorsque chaque jour, il fallait " trouver la tête " en tournant le papier dans tous les sens. Je trouve qu'il en va de même pour certains de vos tableaux.

AG. : Trouver quelqu'un ! Si l'on veut lire mon tableau, il y a un chien qui est en train de rêver ! En haut, il y a toutes les choses auxquelles il rêve et devant ses yeux, il y a un saucisson. Et d'autres choses bizarres !

 

JR. : Ce chien fantasme vraiment beaucoup !

AG. : Même pour moi, c'est parfois difficile à comprendre !

 

JR. : Dans ce tableau, j'avais pensé à une tête d'animal. Mais il me semblait impossible qu'il s'agisse bien de cela dans votre univers tellement étonnant.

AG. : Parfois, je m'arrête aussi à regarder cet ordre complètement farfelu. Et je me demande ce que c'est ? Ce que j'ai voulu dire ? Je fais mon travail, et parfois l'idée d'un autre ouvre le chemin à toute une série de découvertes.

 

JR. : Chaque fois ou presque, vous semblez de prime abord très facile à lire. Prenons le cas de vote tableau avec un paon. Facile ! Vous avez un personnage qui remplit le tableau, qui est un peu comme les sorcières de naguère, avec un grand chapeau. Toujours facile ! Mais en même temps, il y a un triangle bleu : est-ce une aile ? Un pan de robe ?

AG. : C'est un peu les deux. Une magicienne fabrique son voile, elle peut le retourner. Dans un chapeau, il y a un autre oiseau qui va s'en aller ailleurs !

 

JR. : C'est donc aussi Alice au Pays des Merveilles !

AG. : Tout à l'heure des enfants s'étonnaient sur ces tableaux !

 

JR. : C'est parce que vous êtes toujours très proche de l'imagerie enfantine. J'avais dit " sorcière ", vous dites " magicienne ". C'est sensiblement la même chose, sauf que " sorcière " ea une connotation plus dure que " magicienne " !

AG. : Avec un chapeau noir et pointu, en plus !

 

JR. : Mais les ocelles du paon sont en train de s'envoler, tels des papillons !

AG. : Quand j'étais petite, j'aimais infiniment les contes pour enfants, surtout ceux qui étaient très colorés. Je pense que je suis toujours une enfant. J'aime toujours lire des contes. Il m'arrive même de regarder les dessins animés à la télévision, pas trop souvent heureusement. En fait, je vis toujours dans mon monde de l'enfance ! Je n'ai malheureusement pas eu beaucoup de temps, dans mon enfance, à consacrer aux contes, parce que toute petite encore, je travaillais beaucoup. Je faisais de la natation, et je ne faisais que cela toute la journée, pendant huit ans !

 

JR. : En fait, votre travail prend cette intensité colorée comme une sorte de revanche sur une vie d'interdictions…

AG. : Tout à fait ! J'avais beau demander du temps libre à mes parents, ils refusaient parce qu'il fallait que je devienne une vraie sportive. Maintenant, mes enfants adorent mes tableaux, parce qu'ils sont colorés, et leur donnent beaucoup de bonheur !

J'aime parler avec les gens, savoir ce qu'ils pensent ! Je livre donc mes tableaux à leur jugement.

Entretien réalisé à Banne le 30 avril 2008.

 

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