ERIC FLEURY.

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Question première : Etes-vous à Banne en tant qu'artiste singulier ? Ou en tant qu'artiste contemporain ?

Eric Fleury : Singulier. Parce que je me sens proche de tous ceux de cette mouvance qui exposent ici. Mais je me sens aussi proche de l'illustration.

 

JR. : Il me semble que toutes les peintures que vous présentez ici ont un rapport à la marine ? Aux poissons… Pourquoi ce choix ? Etes-vous un habitué de la mer ?

EF. : Beaucoup, en effet, s'y rapportent, mais pas tous ! Je ne choisis pas, en fait. Je me lâche, et l'idée apparaît.

 

JR. : Quand vous dites " je me lâche ", qu'entendez-vous par cette expression ?

EF. : Je pars soit de l'actualité, soit de ce qui m'arrive dans la vie, je prends ma feuille, et je commence.

 

JR. : C'est donc la feuille qui décide si vous allez parler de la marine, ou d'autre chose ?

EF. : Oui, parce que je vais commencer par un personnage qui va enchaîner sur autre chose, qui va… Je fouille beaucoup dans les journaux. A un moment donné, je vais trouver un petit texte, le conjuguer à mon dessin. Et voilà comment j'avance.

 

JR. : Nous sommes devant un de vos tableaux, intitulé Marina, où nous voyons un bateau et un marin. Ce marin représente-t-il l'Homme avec ses dents menaçantes ? Ou bien est-ce un animal, un poisson en l'occurrence, qui est le marinier ?

EF. : Sur ce tableau, j'avais surtout envie de faire le bateau dans la tempête. Le personnage est venu après, et le poisson.

 

JR. : Pourquoi cette récurrence des dents énormes ?

EF. : C'est encore pour moi un grand mystère. Je n'ai pas encore étudié la psychanalyse !

 

JR. : Il semble pourtant que, ce faisant, vous mordiez la vie à belles dents !

EF. : Oui, en effet.

 

JR. : Il y a longtemps que vous peignez sur ce thème ?

EF. : Depuis toujours, en fait. La recherche a évolué, bien sûr.

 

JR. : J'en reviens au personnage évoqué plus haut. C'est un véritable monstre !

EF. : Ah non, pas pour moi ! Je ne sais vraiment plus qui il est. En fait, quand je dessine, les personnages ont un sens sur le moment, mais dès que je passe à un autre tableau, j'oublie ce que je voulais faire dire au premier. Ce sont tellement des détails de la vie quotidienne, que j'oublie. Ce sont des sentiments, de la tristesse, de la joie… du voyage, etc. Longtemps après, je ne sais plus du tout dans quel état d'esprit j'étais lorsque je l'ai fait !

 

JR. : Il me semble que chacun de vos tableaux est " plein à craquer ". Il y a toujours ce personnage et ce poisson aux formes étranges, qu'il faut chercher minutieusement pour en cerner les formes. Le reste de l'espace est complètement envahi par des objets ou d'autres personnages. Tous ces personnages que je vois dans des attitudes menaçantes, avec leurs dents énormes, ont l'air de vociférer : que font-ils, en réalité ?

EF. : Tout dépend des gens. Certains les trouvent menaçants, d'autres pas. Et pour moi, non. C'est juste qu'ils communiquent !

 

JR. : Tout de même, quand ils tirent leur énorme langue, ce n'est sans doute pas pour se dire des gentillesses ?

EF. : En effet ! Mais rien ne prouve qu'ils disent des méchancetés !

 

JR. : Quel sens donnez-vous à tous ces objets qui les entourent ?

EF. : Là encore, c'es de la communication. Tous les collages que je fais évoquent cette idée. Des personnages entre eux. Qui remplacent des phrases, des mots.

 

JR. : En fait, pour accéder vraiment à votre démarche, il faut posséder une clef ? Sinon, on la déchiffre mal, ou faussement ?

EF. : Il faut surtout s'attarder sur les détails. Notamment sur les petits textes collés.

 

JR. : Pourquoi les collez-vous, au lieu de les peindre ?

EF. : C'est parce que je prends de vieux journaux, des années 50 surtout ; j'aime ces vieilles pubs, ces vieilles images qui sont bien démodées.

 

JR. : Cela signifie-t-il que vous ne prendriez pas des journaux contemporains ?

EF. : Je ne les utilise jamais!

 

JR. : Pourquoi ?

EF. : Parce qu'ils paraissent moins puissants qu'autrefois. Il y a la couleur, la matière… Et surtout les typographies qui ne sont pas du tout les mêmes.

 

JR. : Parfois, vous quittez votre monde marin, et en venez à une autre faune. Avec vos éléphants, vous commencez une série " Mon nez dans la savane " ? Comment en êtes-vous venu à changer ainsi de thème ?

EF. : Oui ? On pourrait dire cela. En fait, il y a très souvent la mer, mais ce n'est pas absolu. J'ai dû avoir envie, pour une raison ou pour une autre, de faire un éléphant. Et tout s'est enchaîné. Et puis, je me suis rapproché de l'illustration. Parce que je fais aussi des illustrations.

 

JR. : Qu'entendez-vous par " faire des illustrations " ?

EF. : Je fais un peu de presse jeunesse, des illustrations de textes. Et puis des affiches de festivals.

 

JR. : Vous questionner m'est un peu difficile. J'ai un peu de mal à entrer dans votre monde. C'est de mon fait, bien sûr, parce que je vous trouve proche de la bande dessinée qui n'est pas ma lecture habituelle.

Vous êtes à peu près trentenaire : Pensez-vous être d'une génération qui apporte une nouvelle littérature picturale ? Ou estimez-vous être dans une tradition ?

EF. : Au niveau de l'illustration, oui, parce que mes personnages sont très déstructurés par rapport à ce qui était présenté il y a une dizaine d'années. Il y a une nouvelle génération de littérature BD qui est parvenue à un véritable mélange des genres…

 

JR. : Avez-vous déjà participé au festival d'Angoulême ?

EF. : Non. J'ai participé à celui de Blois il y a quelques années.

 

JR. : Et quand vous êtes parmi les autres, avez-vous le sentiment d'être " chez vous " ?

EF. : Non, parce que je ne fais pas non plus de la BD. Je suis entre les deux. Et puis, je ne veux pas être catalogué dans l'un ou l'autre genre. Je fais ce que j'ai envie de faire, et voilà ! Et ce qui me plaît, c'est que ce que je fais n'est ni l'un ni l'autre, et ne ressemble pas à ce que font les autres exposants.

 

JR. : Est-ce facile, à notre époque, d'illustrer un livre ? Procédez-vous comme dans ces vieux livres d'autrefois, où l'image correspondait exactement au texte. Je me souviens des illustrations forcément en noir et blanc, au-dessous desquelles une ligne en italique reprenait une ligne de l'histoire, et le dessin était toujours redondant de ce texte. Est-ce ainsi que vous procédez, ou les temps ont-ils changé ?

EF. : Il a forcément un rapport avec le texte, l'image dit la même chose que le texte. Surtout que ce n'est pas pareil selon qu'il s'agit de tout petits ou de plus grands. Les petits ont besoin d'une image bien précise. Il ne faut pas, par exemple, qu'il y ait deux fois le même personnage sur la même planche, sinon ils voient deux personnages différents. Ils ne peuvent pas saisir qu'il y a un seul personnage. C'est pour cela que l'image doit être ciblée par rapport au texte. Tout en apportant quelque chose d'autre que le texte.

 

JR. : Mais vous avez tout de même l'avantage, par rapport à vos prédécesseurs, de dessiner en couleurs. Et quand vous faites vos personnages à grandes dents, ne sommes-nous pas dans le monde du conte, et ne font-ils pas peur à ces petits, même s'ils aiment avoir peur ?

EF. : Oui, je fais tout en couleurs. Sur les illustrations jeunesse, je calme un peu les dents !

 

JR. : Y a-t-il des questions que vous aimeriez que je vous aie posées, et que j'ai oubliées ?

EF. : Non. Ce que nous avons dit me convient.

 

JR. : Tout de même, il y en a une que j'aurais dû formuler, c'est votre besoin d'entrer dans la troisième dimension. Pourquoi faites-vous des reliefs sur certaines de vos œuvres ?

EF. : Je n'en sais vraiment rien. J'aime chercher dans cette direction, sans savoir vraiment ce que cela m'apporte.

 

JR. : On ne peut donc pas dire qu'il s'agit de sculptures plates ; mais pas non qu'il s'agit de peintures en relief ?

EF. : Ce seraient plus des peintures en relief.

 

Entretien réalisé, à Banne, dans les Ecuries, le 20 juillet 2006.

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