MEMOIRES PRIMITIVES ET ANTHROPOLOGIES POETIQUES

DE FANNY FERRE, sculpteur.

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N'est-il pas symbolique, que Fanny Ferré -qui, depuis son plus jeune âge a créé animaux et personnages dans la glaise - ait débuté avec elle une relation d'adulte en vivant dans une grotte située au bord d'une route ?

Dès lors, pour le spectateur, nombre de ses " choix " coulent de source : Tels il imagine, dans la nuit des temps, les premiers humains, barbus, hirsutes, souvent nus, au mieux couverts de vêtements rudimentaires… tels sont les personnages de cette artiste. Ne laissant jamais rien au hasard, elle s'attarde longuement à patiner les épidermes, graver les chairs, buriner les visages, densifier à l'extrême les silhouettes. Créant non des anatomies " esthétiques ", mais des êtres dont le dépouillement, les rugosités, témoignent du primitivisme de leur existence. Sans pour autant se vouloir hyperréaliste, la précision du moindre détail, la manière bien à elle de délaisser des perspectives lointaines pour donner à ses scénographies l'omniprésence cinématographique des premiers plans… ont communiqué au fil des années à ses créations une telle véracité qu'elles apparaissent comme la quintessence de l'humanité originelle et autant d'authentiques pages d'anthropologie.

Car même si Fanny Ferré semble situer ses personnages, toujours réalisés grandeur nature, hors de tous temps, tous lieux, tous contextes sociaux si ce n'est assurément qu'ils sont pauvres, ils appartiennent néanmoins à l'aube des temps : Temps où la pudeur n'existant pas, une femme peut s'asseoir jambes écartées devant le feu du campement, une autre pisser devant ses congénères, des enfants s'endormir nus : Temps heureux de l'absence d'inhibitions. Mais temps de tous les dangers ; où, pour survivre, les individus doivent se rassembler, élaborer pour le groupe des habitudes instinctives à l'origine de hiérarchisations : l'homme dessine dans la grotte, protège femme et enfant ; la femme transporte vivres, enfants, couvertures, apprend l'entraide. Ses hanches larges rappellent la nécessité primale de procréer. Plus tard, apparaît la carriole, et c'est la femme, véritable " Mère Courage ", qui la tire, et entraîne par son énergie, gens et bêtes dans son sillage. Le groupe est devenu tribu, pour laquelle n'existe, que le présent, l'immédiateté.

Et toujours, cette tribu migre. Les " migrants " de Fanny Ferré obéissent-ils seulement à la nécessité de survie ? Ou bien répondent-ils à une volonté farouche de résistance à toutes formes d'asservissement ? Le mélange de races au sein de ses groupes dit bien qu'elle ne propose pas une réflexion sur la question identitaire, mais une évidence première que le métissage est à l'origine de ce grand élan de vie et l'une des richesses essentielles de son oeuvre.

Qui dit migration, dit haltes, pour les voyageurs recrus de fatigue. Moments où, les fardeaux déposés, les groupes se reforment, les épaules se rapprochent. Chacun se détend, se laisse choir en des poses abandonnées. Les muscles relâchés laissent apparaître des courbes au creux des reins. Les langueurs donnent aux corps une sensualité inconsciente. Les peurs oubliées, vient le temps des contacts, des caresses, de l'intimité entre une mère et son enfant, de la complicité entre un homme et son chien, des menues confidences formulées à mi-voix, avec un sentiment paresseux de bien-être... Moments où surgissent des fragments d'histoires à peine organisés, des nostalgies instinctives… Instantanés fragiles et précieux au cours desquels Fanny Ferré passe des détails du quotidien le plus trivial, la peur, la sueur, la marche des corps luttant contre les éléments… à l'enchantement de la chaleur, douce et brûlante à la fois.

 

Parlant de Rebeyrolle, Sartre avait écrit : " Ne peindra-t-il donc que des toiles de colère " ? Ne pourrait-on dire de Fanny Ferré : " Outre son immense talent, par quelle magie ne crée-t-elle donc que des êtres de chair si " puissants ", qu'elle semble brûler sa propre réalité, pour explorer sans trêve les arcanes de leurs rêves, et de leur poésie ?"

Jeanine Rivais.

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