ROGER FERRARA, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

**********

Jeanine Rivais : Roger Ferrara, nous nous sommes déjà rencontrés à plusieurs reprises, la première fois qui nous ramène loin, à Roquevaire, au festival organisé par Danielle Jacqui Celle qui peint. A cette époque-là, vous peigniez des personnages très serrés les uns contre les autres, comme séparés du spectateur par une vitre, et regardant vers lui, qui lui aussi les regardait.

Roger Ferrara : Oui. Il y avait des scènes comprenant en effet une profusion de personnages. Les choses ont évolué, comme si j'avais observé ces personnages avec un zoom, que quelques-uns, parfois un ou deux d'entre eux, m'avaient intéressés, et je les avais mis en scène.

 

JR. : Voilà une très bonne image pour décrire votre évolution ! Ceci dit, vos personnages semblent aussi avoir changé. Des animaux sont apparus qui n'étaient pas là avant ; et puis des hommes/animaux, des hommes/chats… Avez-vous changé votre registre de contes ?

RF. : Je ne sais pas trop. Les idées viennent toutes seules. Et seulement quand le tableau est commencé, je m'aperçois qu'il y a un chat… J'éprouve le besoin d'ajouter des animaux ici ou là. Est-ce lié à ma vie ?

 

JR. : Il me semble aussi que les personnages sont moins souriants que naguère ? Est-ce parce qu'ils s'ennuient ? Ou parce qu'ils sont seuls ?

RF. : Je crois qu'il y a un peu des deux. Il y a le fait qu'ils soient seuls, donc il y a moins d'échanges entre eux. Et puis, la vie a changé. Il se passe le même phénomène dans les petits dessins.

 

JR. : Par ailleurs, leurs yeux sont fixés dans le lointain. Ce qui est curieux, c'est que si on les considère un par un, ils ont les yeux étrécis, félins, comme l'homme/chat ; certains sont à cheval sur une sorte d'animal très singulier… Les autres ont un regard vague ou oblique…

RF. : Ils ont souvent un regard oblique, comme s'ils cherchaient quelque chose de lointain, un rêve peut-être ? Ou quelque chose qui a disparu ? Il est vrai que leur regard se porte toujours au loin.

 

JR. : Cependant, vous avez toujours des couleurs tendres, comme dans les gentils contes, d'où les verts ont disparu… Il est apparu aussi une sorte de fond, des arbres un peu bizarres, tout ronds, faits de cercles concentriques, comme ceux que l'on faisait autrefois, en bougeant légèrement la pointe du compas… Ce fond-là est sans doute végétal, mais il est très structuré, très posé…

RF. : Mes personnages traversent une forêt, et en effet elle est très structurée. Dans d'autres tableaux, ils sont au bord de lacs tout aussi structurés.

 

JR. : Par moments, vous semblez quitter un peu le rêve. Je vois une femme avec son enfant, à côté d'un GI tout à fait insolite : elle est presque réaliste. Avez-vous quitté le monde fantasmatique pour revenir vers le quotidien ?

RF. : Tout à fait. C'est une des dernières toiles, et mes personnages reviennent vers la réalité. Peut-être ai-je besoin de quitter un peu le monde de l'imaginaire pour revenir vers la vie ? Nous verrons !

 

JR. : Néanmoins, le spectateur reste tout de même dans le monde gentil de l'imaginaire enfantin qui a été transcendé. On imagine très bien un dessin d'enfant qui reproduirait la même scène que vous : certes la technique serait autre, mais le dit serait le même.

RF. : Oui. La technique ce sont les années de travail, ce sont les acquis. L'esprit reste le même.

 

JR. : Nouveau également, est le grand nombre de dessins en noir et blanc que vous présentez. Qu'est-ce qui vous tente dans le noir et blanc, par rapport à vos couleurs infiniment douces ?

RF. : Cela me permet de travailler la texture des vêtements, des coiffes. J'ai trouvé la différence très intéressante. Qui me permet de créer un nouveau monde. Alors que dans la peinture, les vêtements sont souvent unis, je peux les fouiller, les traiter différemment, faire des personnages très habillés. Je me suis beaucoup amusé. J'ai fait de très grands dessins. C'est très long, mais je prends beaucoup de plaisir à les faire.

 

JR. : Du temps et une concentration énorme. Quand je vois sur l'un de vos personnages, des écailles qui deviennent de plus en plus ténues, je me dis qu'il a fallu des heures juste pour ce petit coin !

Mais l'imaginaire de ces dessins reste le même. Sauf sur certains, comme cette mégère en train de hurler, et le gamin qui la regarde d'un air malin !

RF. : Oui, il y a beaucoup de travail. Je trouve que le noir et blanc est plus théâtral que la couleur.

 

JR. : Et le noir confère aux œuvres une plus grande unité que la couleur. Et puis, vous êtes là dans le monde linéaire, alors qu'avec la peinture vous étiez dans le monde des surfaces.

Mais depuis si longtemps, vous étiez habitué à ce monde peint où la mise en scène était presque toujours la même, et tout à coup, elle change complètement. Et vous passez de scène extérieures à vos propos habituels, à de petites scènes plus intimes : l'entrée dans ce monde plus humanisé a-t-elle été facile ?

RF. : C'est à la fois semblable et différent. Mais j'y prends un plaisir aussi grand.

 

JR. : Y a-t-il des questions que vous auriez aimé entendre, et que je n'ai pas posées ? Et avant que vous répondiez, j'ajoute une autre question par laquelle j'aurais dû commencer : Estimez-vous être à Banne en tant qu'artiste singulier ? Ou artiste contemporain ?

RF. : Sur mon travail, je crois que nous avons tout dit. Pour la deuxième question, je ne me considère pas trop comme un artiste singulier, parce que je pense que mon travail a trop de recherche, pas assez de naturel, de spontanéité. Je suis trop sophistiqué pour être singulier.

Mais j'ai pris ce train singulier en marche, grâce à Danielle Jacqui. J'y ai trouvé des amis. J'étais seul, et chez les Singuliers j'ai trouvé une famille qui m'a accueilli. Je fais donc un bout de chemin avec eux.

Entretien réalisé, à Banne, dans les Ecuries, le 20 juillet 2006.

un autre entretien

 un autre artiste