FREDERIQUE FENOUIL, sculpteur

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Bonjour, voulez-vous me dire si vous pensez être à Banne en tant qu'artiste Singulière ? Ou artiste contemporaine ? Et pourquoi ?

Frédérique Fenouil : J'ai beaucoup de mal à me situer, parce que c'est la première fois que je participe à une exposition dite d' " Art singulier ". Je n'avais jusqu'à présent pas conscience que je pouvais avoir ma place dans cette mouvance. Après réflexion, et après avoir vu les travaux de différents artistes, je pense que si.

 

JR. : Vous êtes à Banne pour la première fois ?

FF. : Oui.

 

JR. : A voir votre travail, il semble que ce soit l'humain qui vous intéresse exclusivement. Et presque exclusivement la femme.

FF. : Oui, en effet.

 

JR. : Mais la femme que vous soumettez vraiment à de multiples situations : vous lui faites des anatomies tout à fait hors normes. Pour elles, il n'y a aucune ambiguïté !

FF. : Oui. Mon travail ne se veut pas réaliste. Il y a beaucoup d'inspiration au niveau dessins, par exemple, où je m'inspire de la symbolique africaine. Et puis, ce sont des femmes qui ressemblent à des femmes, sans être jamais réalistes.

 

JR. : Et pourquoi ce parti-pris de ne pas les faire réalistes ?

FF. : A vrai dire, je n'en sais rien. Elles sont venues ainsi, et je ne me suis pas posé la question de savoir pourquoi ? Je pense que c'est aussi pour qu'il ressorte beaucoup d'humour. Du moins, j'ose espérer que c'est ce qui apparaît dans mon travail.

 

JR. : Sommes-nous pour certaines dans le monde du tabou, à savoir qu'elles ont des corps assez corpulents, et des " cervelles d'oiseaux " pour employer une expression toute faite ?

FF. : Je veux espérer que non ! Ce n'est pas ce que je veux faire ressortir. Si c'est ce que vous ressentez, cela m'inquiète !

 

JR. : Vous en avez même fait quelques-unes dépourvues de têtes, avec un cou qui tout seul, termine le corps.

FF. : Mais là, ce sont des boîtes, donc les corps sont les couvercles !

 

JR. : Pourtant, vous les avez conçues au départ, exactement comme leurs voisines, avec des corps féminins.

FF. : Oui, mais le fait qu'il s'agisse de boîtes m'amène à les terminer différemment. J'espère que ce n'est pas l'idée qui ressort de ce travail, parce qu'étant moi-même femme, j'ai le plus grand respect pour La Femme.

 

JR. : Pourquoi l'utilisation récurrente du parallélépipède, dans la conception de leurs corps ? Alors que certaines autres sont presque réalistes, placées dans une verticalité qui rappelle bien le corps féminin ? Dans ce second cas, elles n'ont pas de jambes, alors que les parallélépipédiques en ont, parfois même quatre ?

FF. : Quand elles n'ont pas de jambes, ce sont des boîtes. Les carrées sont en principe des boîtes.

 

JR. : Faut-il donc considérer que vous avez apporté deux productions : les boîtes que nous venons d'évoquer, et les femmes.

FF. : Oui, en effet. Il y a même une troisième partie, des sculptures-têtes qui sont indépendantes, parce que ce n'est pas tout à fait le même travail : c'est un travail de modelage.

 

JR. : Peut-on dire quand même que, quelle que soit la série, vos femmes sont dans le clinquant ?

FF. : Oui, tout à fait, dans le kitsch. Ce qui m'intéresse est d'ordre ornemental : habits, bijoux. Et j'en rajoute, parce que je fais souvent des assortiments de couleurs, de motifs que l'on n'ose pas dans la vie réelle.

 

JR. : Certaines de vos " femmes " sont aussi dans la disproportion : L'une d'elles a même les coudes au niveau des genoux ! Par contre elle n'a pas de jambes !

FF. : Oui. Mais il faut tenir compte de l'aspect technique pour la réalisation d'une pièce en terre. Il faut quand même garder une certaine proportion…

 

JR. : Donc, ce sont toutes des céramiques ?

FF. : Oui. J'utilise de la faïence rouge, ensuite émaillée. Sur certaines, c'est la technique des émaux cloisonnés.

 

JR. : Vous pouvez expliquer cette technique ?

FF. : J'utilise un crayon à base de cire et de manganèse, que je fabrique moi-même. Et dont je me sers pour tracer le dessin. Ce qui laisse une trace noire. Ensuite j'émaille au pinceau : c'est donc un travail de peintre qui nécessite une cuisson. Cette technique est souvent utilisée à Limoges, à Longwy… C'est une vieille technique.

Je dessine également au préalable sur les grandes pièces. Mais au lieu que ce soit avec le crayon, les motifs sont creusés dans la terre fraîche avant la première cuisson.

 

JR. : La plupart du temps, elles sont seules. Mais quand elles ont leur enfant, elles ont l'air tout à fait indifférentes : est-ce bien leur enfant ?

FF. : Non, non. Pas du tout ! Elles n'ont rien à voir ! Tout est une question de taille. Je ne fais pas d'enfants. Cela ne m'attire absolument pas. En fait, ce qui m'attire vraiment, c'est l'aspect esthétique de la femme parce qu'elle a le côté ornemental le plus évident. On peut se permettre toutes les fantaisies. L'enfant est un sujet que je n'ai jamais abordé, et qui ne me tente pas pour l'instant.

 

JR. : Ni les hommes ?

FF. : Les hommes ? J'en ai fait quelques-uns. Mais c'est le même problème. Je ne vais pas leur coller des bijoux ou des tenues extravagantes.

 

JR. : En fait, ceux que vous ne faites pas, c'est parce que vous ne pourriez pas les décorer à votre convenance ?

FF. : Voilà ! En fait, ce n'est pas par a priori, mais uniquement parce que je peux décorer les femmes.

 

JR. : Mais alors, ne retombons-nous pas dans le tabou de la femme-objet ?

FF. : Non, je ne crois pas. On ne peut pas nier que c'est très agréable de mettre des bijoux. Mais je ne veux pas l'assimiler à la femme-objet. Moi j'aime me maquiller, et porter des bijoux, sans pour autant me sentir une femme-objet !

 

JR. : Vous savez, je n'essaie pas de vous mettre en difficulté. Je pose des questions un peu vicieuses, parce que vous jouez bien le jeu, et pour être sûre que vous avez toutes les réponses !

Il me semble tout de même que, dans l'ensemble, ces femmes sont un peu rétros ?

FF. : Oui, tout à fait ! C'est peut-être inconscient de ma part, à l'origine. Mais je trouve quand même l'esthétique de la femme des années 30, des années folles, ou alors des années 50, bien supérieure à celle d'aujourd'hui. Avec une recherche plus poussée au niveau vestimentaire. Que l'on a tendance à perdre. Mais, c'est bien aussi, parce que c'est plus décontracté. Je pense donc qu'en effet, elles ont un petit air rétro, par leur décorum. J'aimerais beaucoup m'habiller comme elles aujourd'hui !

 

JR. : Sont-elles toujours oisives ? Elles se contentent de regarder la personne qui arrive vers elle, et c'est tout ?

FF. : Oui. C'est assez inconscient. Je ne sais pas trop ce que je mets dans mes sculptures. Je les fais parce que j'ai envie de les faire, mais je ne sais absolument pas ce qu'elles disent ; quel message elles délivrent.

 

JR. : Revenons à votre Espagnole…

FF. : C'est mon chapeau de vernissage.

 

JR. : Ah ! C'est votre chapeau ! Je voulais vous dire que c'était la seule à qui je trouvais les bras dégagés ! Elle est très typée ! Elle occupe bien son espace ! Parce les autres sont tellement longilignes, qu'on a l'impression qu'elles n'arrivent pas à s'épanouir.

FF. : Voilà ! C'est pareil ! J'aurais bien envie de leur faire des bras écartés, mais en terre, c'est tout de même fragile ! A partir du moment où il y a des membres extérieurs à la pièce globale, il y a une fragilité qui fait que c'est beaucoup plus difficile à transporter ! Ou alors, il faudrait que je fasse intervenir un autre matériau.

 

JR. : Vous avez un four assez grand pour les cuire ?

FF. : Elles sont faites en plusieurs parties, parce que mon four n'est pas assez grand, en effet. Et en plus, à transporter, c'est tout de même plus facile.

 

JR. : Question également traditionnelle : y a-t-il une question que vous auriez aimé que je vous pose, et que je n'ai posée ?

FF. : Non. Je trouve que ce que nous avons dit me convient.

Entretien réalisé dans la Grotte du Roure, à Banne, le 18 juillet 2006.

 

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